Publié par : marcletourps | 7 juin 2010

Madame Henriette Campan 1752-1822

Par René Blémus, 5 janvier 2005

MADAME   HENRIETTE  CAMPAN 1752-1822

    Il y a un peu plus de cinquante ans, mon épouse et moi séjournions au Bénin (Dahomey) où nous travaillions l’un et l’autre. Nous y avons rencontré une dame, institutrice, et son mari qui dirigeait alors l’école primaire de Cotonou. Nous sommes devenus des amis. Nous avons été surpris de voir la manière dont les deux fillettes du couple nous saluaient très souvent : j’avais personnellement droit à une légère inclination de tête accompagnée d’un sourire, et mon épouse était saluée d’une petite révérence légèrement plongeante accompagnée du même charmant sourire A Paris, passe encore, mais au cœur de l’Afrique Occidentale Française d’alors, voilà qui demandait tout de même une petite explication. La maman avait simplement transmis un message à ses filles, en parfaite concordance avec l’éducation qu’elle avait elle-même reçue lors de son long séjour au Château d’Ecouen, l’une des Maisons d’Education de la Légion d’Honneur.
Par la suite, notre nouvelle amie nous rapporta ce que fut sa vie de collégienne du temps où n’était qu’une « petite verte » puis « violette », « aurore » ou « bleue » puis «  nacarat » (rouge orangé) puis pour finir une « multicolore », ce que nous appelons aujourd’hui une classe terminale Le père de cette dame avait été décoré de l’Ordre de la Légion d’Honneur et sa fille pouvait donc espérer un jour devenir pensionnaire d’une des trois Maisons de l’Ordre et ainsi porter pendant plusieurs années les ceintures des différentes classes. Il m’est arrivé depuis de séjourner à de nombreuses reprises dans la Maison de Saint Germain en Laye, dite « Les Loges », et j’ai pu constater que le souvenir de la bonne Madame Campan est loin d’avoir disparu.
Tout d’abord, comment cet Ordre de la Légion d’Honneur a-t-il vu le jour et comment ont été créées ces œuvres éducatives en faveur des jeunes filles . La Légion d’Honneur a été créée le 29 floréal de l’An  X, c’est-à-dire le 19 mai 1802. Le Premier Consul voulait attribuer une récompense particulière à tous ceux qui avaient obtenu une arme d’honneur pendant les campagnes de la Révolution, les anciens ordres royaux de Saint-Louis, Saint Michel ou Saint Esprit entre autres, ayant été supprimés depuis 1793. Des récompenses ont été cependant largement distribuées dans l’armée occupée en permanence durant une dizaine d’années. Les armes d’honneur étaient des fusils, des sabres, plus souvent des pistolets enrichis de décorations. La hache avait été abandonnée aux marins. Parler de la polémique qui s’instaura alors dans les assemblées tant chez les élus du Corps Législatif que chez les membres nommés du Sénat ou du Conseil d’Etat, n’est pas précisément de notre propos. Un dernier point cependant est ce qui concerne la nomination du premier Chancelier Lacépède, un naturaliste professeur au Muséum. Il sera Chancelier de 1802 à 1814, écarté lors de la première Restauration et remplacé par le Maréchal Macdonald ; il réintégra la Chancellerie durant les Cent Jours et fut de nouveau limogé après Waterloo…Il était civil ! Depuis, seuls des généraux et deux amiraux occuperont le poste.
Finalement, le nouvel ordre fut adopté ; les anciens détenteurs d’armes d’honneur devinrent donc les membres du nouvel ordre mais Bonaparte tint à élargir le champ d’action de cette nouveauté, de manière à l’accompagner d’une œuvre sociale qui restait dans l’esprit égalitaire de la Révolution. Aux fils méritants de ces nouveaux légionnaires, le Premier Consul ouvre les portes des écoles militaires ou encourage la création des lycées ou collèges. Cherbourg, en particulier, aura un établissement de ce genre, dont on doit, dans quelque temps, célébrer le bicentenaire. Mais que faire quand le légionnaire n’avait que des filles ? Napoléon connaît le problème, lui qui a trois sœurs et quatre frères et qui, de plus, a adopté la fille de Joséphine de Beauharnais, Hortense. En 1804, cette petite Hortense et deux des sœurs Bonaparte, Pauline et Caroline, sont confiées à une bonne dame éducatrice qui vient d’ouvrir une maison d’éducation à Saint Germain en Laye… Cette dame est tout simplement Madame Campan.
Jeanne Louise Henriette Genest est née le 2 octobre 1752 à Paris et fut baptisée dès le 3 ; on retrouve sa trace à la paroisse Saint Sulpice.  Son père, roturier comme on disait alors, n’en était pas moins commis aux Affaires Etrangères et avait ainsi ses entrées, tant à Paris qu’à Versailles. Fait assez étrange pour l’époque où, dans les familles, seuls les garçons étaient dignes d’intérêt, la jeune Henriette reçut une éducation très étendue ; entre autres elle parlait l’anglais et associait les arts d’agrément à un bagage classique de qualité. Ceci l’encouragea à suivre cette voie de l’enseignement, et même à restituer naturellement autour d’elle son savoir que l’on disait de qualité. A seize ans, cette jeune fille était capable d’enseigner et les relations de son père vont permettre à Henriette de devenir en 1768, lectrice chez Mesdames les filles de Louis XV, Victoire, Louise et Sophie. Ces charmantes créatures dont l’Histoire retiendra peu, avaient bien besoin d’être enseignées car elles connaissaient peu de choses…A douze ans, par exemple, la petite Louise ne savait pas lire ! En 1774, Louis XVI devient roi et Henriette fréquente chaque jour la jeune reine Marie-Antoinette… Elle lui donne des leçons d’anglais et l’accompagne même à la harpe, ce qui enchante la jeune souveraine. Cette même année, à Versailles, Henriette Genest épouse Dominique François Berthollet Campan, Maître de la Garde Robe de Madame la Comtesse de Provence. Elle est l’épouse du futur Louis XVIII que nous retrouverons lors de la première Restauration en 1814. Ce nom de Campan aurait plu à François Berthollet qui, tout simplement, l’aurait accolé à son nom. C’était le nom de la vallée où cet homme avait vu le jour, c’est-à-dire probablement la haute vallée de l’Adour ; En quelque sorte, le bourgeois s’anoblissait à sa manière et c’était, semble-t-il, très à la mode. Ceci n’a rien de surprenant en un moment où la bourgeoisie s’enrichit tandis que la noblesse reste prisonnière de ses droits ancestraux et souvent désuets. En 1786, notre lectrice musicienne est appelée à la charge de Première Femme de Chambre de la Reine. Dès les premiers jours de la Révolution, rien ne va plus entre les époux et le divorce est prononcé en 1790. On dira dans les couloirs de Versailles et, plus tard, dans ceux des Tuileries, que le mari était très souvent absent et dépensait sans compter.  C’est très possible, car à sa mort, il laissera d’énormes dettes. Le couple avait néanmoins eu un enfant en 1784. Plus tard l’Empereur en fera un auditeur au Conseil d’Etat puis un préfet à Montpellier. Par ailleurs, le nom d’emprunt de Campan avait vraiment plu à tout le monde car Henriette, après son divorce, le conserve et elle entrera sous ce nom dans l’histoire de la Légion d’Honneur. Dès lors, il devient difficile de suivre celle qui avait été Première Femme de Chambre car l’on sait comment la Terreur fera disparaître des serviteurs moins titrés et surtout moins intimes.
Le 10 août 1792 marquant la fin de la Royauté, Henriette est aux Tuileries et elle racontera plus tard le massacre des Gardes Suisses ! Le conventionnel Pétion interdira à Henriette d’accompagner Marie-Antoinette à la prison du Temple et en cette année terrible de 1793, Madame Campan trouve le moyen de louer, non loin de Saint Rémy Les Chevreuses, une partie du Château de Coubertin (domaine des Barons de Coubertin) pour en faire une maison d’éducation. On peut se demander si ce même Pétion, du parti girondin et sur le point de subir lui aussi la vindicte révolutionnaire, n’a pas voulu aider Henriette à se sortir de ce mauvais pas. Une aussi tranquille installation à Coubertin peut surprendre dans une période aussi troublée, en un lieu si près de Paris. Henriette a une sœur qui ne supporte pas les menaces de l’échafaud. Elle se suicide laissant trois petites filles. La bonne Henriette adopte aussitôt ses trois nièces qui, naturellement, iront grossir les rangs de son institution, laquelle finalement part s’installer à Saint Germain en Laye, dans l’Hôtel de Rohan, rue de l’Unité. Cet Hôtel de Rohan existe toujours mais porte aujourd’hui le nom de Collège Notre-Dame et l’ancienne rue de l’Unité de 1793  est devenue la rue des Ursulines. Comme je le mentionnais précédemment, ces déménagements et installations nouvelles dans les meilleurs endroits, entre le 10 août 1792 et l’accalmie de Thermidor de l’An II, peuvent surprendre, la période ayant été particulièrement agitée. Henriette Campan, qui a laissé des mémoires, est peu prolixe sur ces moments tragiques et certaines anciennes élèves, devenues d’occasionnelles biographes, restent aussi fort discrètes…Il en est ainsi des réputations qu’il ne faut pas ternir…
Le 10 mars 1796, jeunes mariés de la veille, le Général Bonaparte et son épouse Joséphine, viennent à Saint Germain visiter l’institution de Madame Campan et le futur empereur se montre enchanté de la manière dont on éduquait les jeunes filles. Il s’en souviendra encore mieux neuf années plus tard, lorsque ces jeunes élèves seront devenues reines ou des épouses de maréchaux ou de grands commis de l’Etat. Napoléon verra là l’occasion de lancer un projet de création d’établissements particuliers réservés aux filles des membres de l’ordre nouvellement créé. C’est le point de départ de la création des lycées et collèges pour les filles, idée qui sera reprise en 1867 par Duruy et finalement par Jules Ferry en 1880. Le 7 décembre 1805, quelques jours après la victoire d’Austerlitz, installé provisoirement au château de Schoenbrunn, Napoléon prend un décret et décide de choisir Saint Germain pour les orphelines de la Légion d’Honneur. Cependant, de retour à Paris après un entretien avec Madame Campan au début de l’année 1806, il ajoute le château d’Ecouen. On parla même d’incorporer au projet le château de Chambord mais l’idée fut vite abandonnée. Saint Germain restera un moment réservée aux orphelines de la bataille d’Austerlitz. Le château d’Ecouen, dans l’actuel département du Val d’Oise, ancienne propriété des princes de Condé ou Conti, sera institution de l’ordre durant plus de 150 ans. Il deviendra musée en 1962. On lui substituera plus tard les bâtiments conventuels jouxtant la basilique de Saint Denis, au nord de Paris. En 1810, l’Empire est à son apogée et l’Empereur, dans l’euphorie du moment, décrète l’ouverture de six autres maisons mais les événements extérieurs vont faire avorter le projet et l’on ne conservera que les institutions d’Ecouen et Saint Germain en Laye au lieu-dit « les Loges ». Quelques années plus tôt, le 7 mai 1807, Napoléon avait dit à Henriette Campan : « Elevez-nous des croyantes et non des raisonneuses… ! » et il ajouta : « La faiblesse du cerveau des femmes, la mobilité de leurs idées, leur destinée dans l’ordre social, la nécessité d’une constante résignation et d’une sorte de charité indulgente et facile, tout cela ne peut s’obtenir que par la religion ». C’est ainsi que l’Empereur créera ces institutions de la Légion d’Honneur mais encore encouragea les multiples ouvertures d’établissements placés sous la responsabilité de congrégations diverses. Ainsi, vers 1808, 500 maisons environ seront ouvertes en France. Elles évolueront cependant à partir de financements privés et non officiels comme les Maisons de la Légion d’Honneur. On revient à ce que Madame de Maintenon avait créé en 1686, mais, à Saint Cyr, il s’agissait là d’une institution réservée aux jeunes filles nobles non fortunées .Cette école de Saint Cyr n’en exista pas moins jusqu’en 1793 et son règlement, en partie laïcisé, servira de base à celui des Maisons de la Légion d’Honneur. Néanmoins, l’enseignement religieux occupera une place importante. En réalité, ces établissements n’étaient pas des collèges comme nous l’entendons aujourd’hui, mais ressemblent davantage à nos anciennes écoles pratiques. Les arts ménagers occupent une place considérable dans l’emploi du temps. Et, pour atténuer l’éventuel écart des fortunes, les élèves portent un habit maison. Cette tradition sera maintenue dans les établissements actuels de la Légion d’Honneur et l’uniforme est toujours la règle, agrémenté de rubans. En 1807, on compte 600 pensionnaires à Saint Germain et 800 à Ecouen. Aujourd’hui, les institutions de la Légion d’Honneur sont devenues un collège et un lycée à part entière et s’ajoutent à Saint Denis des classes d’enseignement supérieur (BTS, Khâgne et Sciences Politiques). C’est en 1810, tournant du régime, que l’on rencontre souvent Madame Campan au Château de la Malmaison, devenue la résidence de son amie, l’ex-impératrice Joséphine, divorcée certes depuis un an, mais ayant conservé ses titres et fortune, ou du moins ses autorisations de dépenses, lesquelles sont demeurées énormes. Le Château de la Malmaison n’est en effet qu’à quelques kilomètres de Saint Germain. Henriette retrouve là la Reine Hortense, Protectrice des Maisons, et par là même, bien présente et bien utile. Madame Campan se voit attribuer le titre de surintendante, le tout assorti d’un salaire très confortable. Ce titre est d’ailleurs toujours porté par la dame proviseur en poste à Saint Denis.
Survient le déclin de l’Empire et, en 1814, c’est la première Restauration qui s’installe en réorganisant la France selon des normes nouvelles. La Légion d’Honneur est conservée et subit peu de changements et les deux maisons d’éducation sont maintenues. Le Tzar Alexandre I, qui par ailleurs rend souvent visite à Joséphine, s’intéresse aux maisons d’éducation, alors totalement inconnues en Russie. Il vient à Saint Germain et assiste à une prière adressée par une élève à l’Empereur Napoléon, éloigné momentanément par les alliés sur son îlot italien. Il se montre enchanté de sa visite et voit en l’institution de Madame Campan un exemple à suivre. Le temps a passé et âgée de soixante ans, ce qui est déjà un grand âge au début du XIX° siècle, et donc probablement déjà malade, Henriette accepte mal la nouvelle atmosphère de la Restauration, régime où elle n’a plus sa place. Elle est par ailleurs ruinée, mais le nouveau chancelier de l’ordre, le Maréchal Macdonald, accorde à la bonne dame le titre de « surintendante honoraire » assorti, là encore, d’une pension confortable de 6000 francs annuels, c’est-à-dire la solde d’un colonel en campagne ! Madame Campan conserve cependant de solides amitiés aussi sincères que multiples avec de nombreuses élèves, devenues pour certaines d’entre elles de grandes dames de France : Hortense qui, fut reine de Hollande est reconvertie en duchesse de Saint Leu, ou encore une de ses deux petites nièces qui n’est autre que l’épouse du maréchal Ney, ou encore Laure Permon, devenue Madame Junot et par conséquent Duchesse d’Abrantès.  Mars 1815 : l’Empereur va revenir, mais pour Cent Jours seulement, temps insuffisant pour marquer encore de son empreinte une œuvre déjà bien établie. Il disparaîtra définitivement, laissant derrière lui une image déjà très discutée, mais encore, faut-il le dire, à peine altérée sur bien des points.  Ayant opté, par la force des choses, pour une vie retirée du monde, Madame Campan s’établit à Mantes. Nous la retrouverons aussi en Suisse où réside Hortense avec ses deux enfants, dont le futur Napoléon III. Elle prendra les eaux à Bade puis rentrant chez elle après de nombreux arrêts chez des amis à Zurich, Bâle, Lunéville ou Nancy ! Et nous sommes en 1821. Dans le courant du mois de juillet, on apprend la mort de l’Empereur. L’année suivante, en 1822, Madame Campan se fera opérer d’un cancer au mois de février et elle s’éteindra un mois plus tard.
Ma conclusion sera brève, trop brève sans doute par rapport à l’histoire d’une institution presque bicentenaire et toujours bien vivante. Aujourd’hui encore, on ne peut s’empêcher de penser à la vieille dame quand on voit deux élèves « vertes », « violettes » ou « aurore » jouer au jeu de balles ou sauter à la corde dans le magnifique parc de Saint Germain.  « La règle est simple » me dit l’inspectrice qui m’accompagne « totale égalité entre les élèves quels que soient les revenus des parents ». En plus des études modernes ou classiques, on apprend à jouer du piano, le mercredi étant réservé au maître d’armes ou à l’équitation dans le manège de la Garde Républicaine. Dans l’immense cour de récréation, on parle encore du récent voyage à Munich, à Lisbonne ou ailleurs… Aujourd’hui, alors que toutes les jeunes filles de nos actuels collèges portent le pantalon, le port d’une ceinture colorée sur un chemisier blanc (le même pour tout le monde), ce béret et cette jupe bleu marine donnent un aspect un peu hors du temps à ce groupe d’enfants. Mais le mur de la cour de récréation où a lieu cette scène porte en lettres d’or monumentales la devise de Floréal de l’an X : Honneur et Patrie. C’est là, sans doute, un tableau qui n’aurait pas déplu à Henriette Campan et que l’on pourrait longuement commenter.

 

 

                                                                                  

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