Publié par : marcletourps | 4 juin 2010

Un auteur, une oeuvre Virginia Woolf, Les Vagues

Par Yves Renault, 3 mai 2006

UN AUTEUR , UNE ŒUVRE

VIRGINIA WOOLF, LES VAGUES

Pourquoi ai-je choisi d’évoquer Virginia Woolf devant vous ? Parce qu’elle est sans doute un des auteurs essentiels de la littérature européenne du XX° siècle, avec deux auteurs que vous connaissez : Marcel Proust, le Français et James Joyce, l’Irlandais, avec son ouvrage magistral Ulysse. Mais il me faut en ajouter un quatrième : Louis-Ferdinand Céline, dans un tout autre genre, il est vrai. Ces auteurs sont essentiels car ils rompent avec leurs devanciers. Rappelons-nous que même André Gide refusa d’éditer pour la NRF Du côté de chez Swann de Marcel Proust, tant le texte lui paraissait illisible.

On a dit que Virginia Woolf avait écrit une œuvre qui, faisait penser à l’impressionnisme en peinture, cela n’est pas tout à fait faux bien que ce soit un rapprochement entre deux arts différents : la littérature et la peinture. Le rapprochement avec Marcel Proust est peut-être plus pertinent, en ce qu’ils veulent tous deux scruter l’âme humaine, mais la ressemblance s’arrête là, car Marcel Proust part à la recherche du temps perdu et y parvient grâce à l’art. Tel n’est pas le dessein de Virginia Woolf. Le lien entre James Joyce et notre auteur est plus vraisemblable, bien que Virginia Woolf trouve Ulysse vulgaire et grossier, obscène même.

Pourquoi ai-je choisi dans tout l’œuvre le seul livre : Les Vagues ? Cela peut paraître un choix arbitraire. Cela l’est en partie, sans doute, pas tout à fait cependant, car cet ouvrage expose une thématique très propre à notre auteur, et révèle plus explicitement qu’un autre la méthode et l’art de l’écrivain.

Nous allons d’abord tracer une rapide biographie de Virginia Woolf, présenter rapidement le livre retenu, puis nous verrons le dessein et l’art de l’auteur, et enfin les principaux thèmes abordés dans Les Vagues.

Elle naît dans un milieu de grande culture. Son père Sir Leslie Stephen, né en 1832, est un célèbre philosophe, biographe et critique littéraire de l’époque victorienne. Sir Leslie avait épousé en premières noces une fille du célèbre écrivain William Makespeace Thackeray (1811-1863), auteur entre autres œuvres de La Foire aux Vanités (1848-1849). Il avait eu de ce mariage une fille qui fut malade mentale. Sa mère, née en 1846, Julia Princeps était veuve de M. Herbert Duckworth dont elle avait eu trois enfants : deux fils : Georges et Gerald et une fille Stella. Du second mariage avec Sir Leslie naquirent, en 1879 : Vanessa, en 1880 : Thoby, le 25 janvier 1882 : Virginia notre auteur, et en 1883 : Adrian.

En 1895, elle a treize ans, sa mère meurt à 59 ans. Cette disparition marque beaucoup l’adolescente : elle fait une première dépression nerveuse. Il est à peu près sûr également que ses deux demi-frères entretiennent avec leurs jeunes sœurs des relations pour le moins troubles. Cela va marquer Virginia, on s’en doute.

En 1897, Stella disparaît à son tour.

En 1904, elle a 22 ans, Sir Leslie meurt. Virginia fait une tentative de suicide. Les jeunes Stephen : Vanessa, Thoby, Virginia et Adrian s’installent dans le quartier de Bloomsbury. Notre auteur commence à écrire des articles et enseigne dans des cours du soir pour ouvriers. Elle suit des cours de grec et apprend le russe pour lire Dostoïevski. Elle connaît le français et l’italien.

Le 26 novembre 1906, son frère Thoby meurt d’accident en Inde, il a 26 ans. Elle ne se consolera pas de cette mort. Sa santé mentale est atteinte, la dépression la guette.

En 1907, sa sœur Vanessa épouse le critique Clive Bell. La même année elle commence sa première œuvre un peu étoffée : La traversée des apparences. En 1912, elle se marie avec le romancier et éditeur Leonard Woolf, qui va beaucoup l’aider dans son travail. L’entente intime entre les deux époux n’existera jamais, on dit même que Leonard est homosexuel. L’année de son mariage elle fait une grave dépression nerveuse, et en 1913 elle fait une nouvelle tentative de suicide.

En 1915, Gerald Duckworth, éditeur, fait paraître La traversée des apparences. Sa santé est meilleure. En 1917, son mari et elle achètent une presse à imprimer, c’est le début de la maison d’édition : La Hogarth Press qui accueillera, outre Virginia, Thomas Searns Eliot, Rilke, Freud et Svevo, maison ouverte on le voit à ce qu’il y a de plus nouveau en Europe à l’époque. C’est chez elle qu’elle publie en 1919 : Les Jardins de Kew, et en 1922 La chambre de Jacob. Les époux Woolf vivent dans leur appartement londonien ou dans leur maison de campagne dans le Surrey. Les crises nerveuses ne sont pas durables. Virginia mène une vie studieuse et parfois mondaine. Ils militent tous deux au parti travailliste. Elle s’intéresse beaucoup à la condition féminine.

En 1925, elle publie Mrs Dolloway, un très beau roman. En 1928, Orlando, biographie extraordinaire inspirée par Vita Sackville-West avec laquelle elle a une liaison. En 1929, dans Une chambre à soi, elle défend la cause des femmes. En 1931, Les Vagues.

Le couple Woolf voyage tous les ans sur le Continent quand la santé de Virginia le permet : France, Italie, Espagne.

En 1937, paraît Années, puis en 1941, c’est Entre les Actes. Soudain, sans que son Journal tenu régulièrement le laisse craindre, le 28 mars 1941, à 59 ans (l’âge de sa mère quand elle mourut) elle se suicide : ses poches lestées de pierres, elle se noie dans la rivière Ouse, à quelques miles de sa maison de campagne. Destin tragique tôt marqué par la mort des siens et le chagrin. Son mari éditera son Journal et divers écrits qui n’avaient pas été publiés de son vivant.

Venons-en à présent à notre livre Les Vagues, je n’ose dire roman. Dans son Journal, le 27 juin 1925, elle écrit : J’ai l’idée qu’il me faudra un mot nouveau dans mes livres pour remplacer le mot roman. Elle avait d’abord songé à l’intituler The Moths (c’est-à-dire les Ephémères). Que nous présente-t-il ? 6 personnages à peine dessinés, seulement esquissés dans leur personnalité, trois garçons, trois filles. Les garçons ; Louis, australien, fort en thème, père banquier à Brisbane, il a un accent, ce qui le distingue et le fait moquer, il fera des affaires et deviendra riche et puissant. Neville qui se voue à l’expérience de l’intelligence, et Bernard qui parle très bien, toujours très bien, mais qui ne réussit pas à boucler une histoire. Les trois filles : Jinny qui choisira une vie mondaine et de plaisir. Rhoda qui se réfugie dans ses songes – elle fait penser à Virginia- et enfin Suzanne qui rappelle la mère de Virginia en se livrant aux lentes et répétitives besognes de la maternité, ainsi que le dit la célèbre traductrice de cet ouvrage : Marguerite Yourcenar de l’Académie Française. Un septième personnage est au cœur du livre : Perceval – son nom rappelle un des héros de la quête du Graal- ce personnage inspiré du frère de Virginia, Thoby, disparu en Inde nous l’avons vu, est le héros muet, transcendant qui fascine nos six héros. Ce livre n’offre pas de conversations entre les personnages. Ce sont des monologues. En effet l’auteur abandonne le mode narratif et s’enfonce de plus en plus dans ce que Marcel Proust appelle La grande nuit impénétrable et décourageante de notre âme.

Nous voyons ces héros évoluer dans le réel et surtout dans leur vie intérieure. Nous les prenons au collège, ils évoluent et vieillissent au cours du livre, nous les retrouvons d’âge mûr en fin de volume. Celui-ci est structuré en 9 chapitres précédés de 9 « interludes » poétiques, lyriques même, qui ont presque tous les mêmes thèmes : évolution de la mer, du matin au soir, le ciel, les vagues, la campagne, la maison, les oiseaux, le jardin. Cette idée de rédiger ces sortes de chants poétiques doit être née de cette expérience qu’elle rapporte dans son Journal du 30 mars 1921 : A Gurnard’s Head nous nous sommes étendus sur un lit de criste-marine , parmi des rochers gris, couverts d’une éruption de lichens jaunes. Comment faire ressortir la scène ? On voit en bas l’eau semi-transparente ; l’écume des vagues fouettées cerne de blanc les rochers –mouettes fonçant sur des débris d’algues- rochers tantôt secs, tantôt ruisselants de blanches cascades qui se déversent dans des crevasses. Voici le premier interlude, ou plutôt le prélude, il est bref, je vous le donne :

Le soleil ne s’était pas encore levé, la mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre, en un rythme sans fin.

Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche. La houle s’arrêtait, puis s’éloignait de nouveau, avec le soupir d’un dormeur dont le souffle va et vient sans qu’il en ait conscience. Peu à peu la barre noire de l’horizon s’éclaircit : on eût dit que de la lie s’était déposée au fond d’une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois du verre. Tout au fond, le ciel lui aussi devint translucide comme si un blanc sédiment s’en était détaché, ou comme si le bras d’une femme couchée sous l’horizon avait soulevé une lampe : des bandes de blanc, de jaune, de vert s’allongèrent sur le ciel comme les branches plates d’un éventail. Puis la femme invisible souleva plus haut sa lampe ; l’air enflammé parut se diviser en fibres rouges et jaunes, s’arracher à la verte surface dans une palpitation brûlante, comme les lueurs fumeuses au sommet des feux de joie. Peu à peu les fibres se fondirent en une seule masse incandescente ; la lourde couverture grise du ciel se souleva, se transmua en un million d’atomes bleu tendre. La surface de la mer devint lentement transparente ; les larges lignes noires disparurent presque sous ces ondulations et sous ces étincelles. Le bras qui tenait la lampe l’éleva sans hâte : une large flamme apparut enfin. Un disque de lumière brûla sur le rebord du ciel, et la mer tout autour ne fut plus qu’une seule coulée d’or.

La lumière frappa tour à tour les arbres du jardin, et les feuilles devenues transparentes s’éclairèrent l’une après l’autre. Un oiseau gazouilla très haut ; il y eut un silence ; plus bas, un autre oiseau reprit le même chant. Le soleil rendit aux murs leurs arêtes tranchantes, le bout de l’éventail du soleil s’appuya contre un store blanc ; le doigt du soleil marqua d’ombres bleues un bouquet de feuilles près d’une fenêtre de chambre à coucher. Le store frémit doucement, mais tout dans la maison restait vague et sans substance. Au-dehors, les oiseaux chantaient leurs mélodies vides.

Portons notre attention maintenant sur le dessein et l’art de l’auteur. Quel but se propose-t-elle, Elle ne veut pas raconter une histoire, ne pas même dessiner le caractère de ses héros, et elle relève dans son Journal, le 8 octobre 1931 la critique du Times qui porte aux nues mes personnages quand mon intention était de n’en pas avoir. Elle scrute plutôt le for intérieur, entendez : forum, agora, notre vie intérieure avec images et sensations, paysages et réactions au monde perçu, souvenirs, une vie secrète, inavouable parfois, inavouée presque toujours.

Et c’est Bernard qui se fait l’interprète de sa méthode. Lui le faiseur d’histoires s’exprime ainsi, parlant de lui-même : Vers cette époque, Bernard se maria et acheta une maison. Ses amis observèrent en lui un goût croissant pour la vie de famille. La naissance de ses enfants lui fit désirer plus que jamais une augmentation de revenus. Tel est le style du biographe, telle est la façon de rapetasser agréablement de petits bouts de vérité. Après tout, on ne peut lui reprocher la banalité de son style, puisque nous commençons nos lettres par « Cher Monsieur » et que nous terminons par l’assurance de nos sentiments distingués. On ne peut mépriser ces phrases qui traversent nos vies tumultueuses, avec la rectitude d’une voie romaine, puisqu’elle nous oblige à marcher au pas comme des gens bien élevés dont la circulation est réglée par le geste lent et mesuré des agents de police, même si chacun de nous continue en même temps à fredonner tout bas : « Dormir, rêver peut-être… Là est la question. » « Encore un baiser Desdémone » ou tout autre citation du même ordre.

Il dit encore : On croit qu’il suffit de remonter son réveille-matin et de se lever de bonne heure pour apprendre les langues étrangères…Mais c’est faux, tout cela, toute cette précision, cette régularité toute militaire, ce n’est qu’un mensonge, une convention…Même lorsque nous arrivons ponctuellement à l’heure dite…un courant sans cesse interrompu de rêves, de chansons d’enfants, de cris de la rue, de phrases inachevées, de soupirs, se reforme sans cesse dans les profondeurs ; ormes, saules, balais des jardiniers, dame assise à sa table à écrire, tout cela monte à la surface et sombre ensuite lorsque nous conduisons notre voisine de table dans la salle à manger.

Bernard est au restaurant, il voit des convives autour de lui : Je pourrais mettre sur leurs lèvres une douzaine d’histoires, brosser une dizaine de tableaux. Mais que valent mes histoires, Et parfois je me prends à douter que des histoires puissent contenir la réalité.

Qu’est-ce que mon histoire ? Evidemment il y a des faits : par exemple : L’élégant jeune homme vêtu de gris dont la réserve contrastait avec la loquacité des autres, épousseta les miettes de pain attachées à son gilet… Voilà des faits, voilà la réalité : et tout le reste est ténèbres et conjectures. Je pourrais aussi inventer une histoire à propos de cette jeune fille qui monte cet escalier… Elle le rencontrait sous cette sombre voûte…C’est fini, dit-il, en s’éloignant de la cage du perroquet de porcelaine, ou plus simplement encore : C’est tout. Mais pourquoi imposer mon dessein arbitraire ? Pourquoi étirer ceci, façonner cela et fabriquer des figurines pareilles aux jouets que des camelots vendent dans la rue, sur des plateaux ? Pourquoi choisir, parmi ce tout, un détail ? La vie ne se prête peut-être pas au traitement que nous lui faisons subir quand nous essayons de la peindre.

Il ajoute ailleurs : J’ai inventé des milliers d’histoires, j’ai rempli d’innombrables carnets dont je me servirai lorsque j’aurai rencontré l’histoire qu’il faudrait écrire, celle où s’inséreraient toutes les phrases. Mais je n’ai pas encore cette histoire. Et je commence à me demander si ça existe l’histoire de quelqu’un.

On le voit, c’est par Bernard que l’auteur nous éclaire sur son dessein.

Evoquons à présent le style de Virginia Woolf. Il est à la fois poétique et réaliste et nourri d’une grande culture littéraire. Son style est très souvent poétique et elle use de beaucoup de métaphores, aussi bien pour peindre le monde extérieur que le monde intérieur des êtres. Le monde extérieur figure surtout dans ce qu’on peut appeler les interludes, ainsi dans celui que nous avons donné plus haut, nous pouvons relever : La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Plus loin encore : Peu à peu la barre noire de l’horizon s’éclaircit ; on eût dit que de la lie s’était déposée au fond d’une vieille bouteille laissant leur transparence aux vertes parois du verre.

Dans un autre interlude : Sur la maison, le soleil déversait des rayons plus larges. La lumière toucha quelque chose de vert au coin d’une fenêtre, et en fit un bloc d’émeraude, une grotte du vert le plus pur, tel un fruit dénoyauté . La lumière aiguisait le rebord des tables, des chaises, et ourlait de délicats fils d’or les nappes blanches.

Les oiseaux sont également présents : Ils chantaient, en plein air, en plein soleil, revêtus de leur magnifique plumage neuf, veiné comme un coquillage ou brillamment moucheté, rayé du bleu le plus tendre, là éclaboussé d’or, ou bariolé d’une seule plume éclatante.

La campagne est également évoquée : Le soleil de ce bel après-midi réchauffait les champs, ajoutait une touche d’azur aux ombres, une touche de rouge aux blés. Les champs vernis comme de la laque s’étendaient au soleil. Une charrette, un cheval, une bande de corneilles, tout ce qui se mouvait dans cette étendue semblait baigner dans l’or. Les boules de nuages roulaient dans le ciel sans se déformer, sans perdre un atome de leur rotondité. Ils prenaient au passage un village tout entier dans leur filet d’ombres, et, en s’éloignant, ils le relâchaient.

La maison se transforme ainsi : Les rideaux rouges et les stores blancs palpitaient. La lumière brunâtre et lasse entrait dans la maison par accès convulsifs, glissait inégalement à travers les rideaux tourmentés. Elle mettait un reflet brun sur un bahut, un reflet rouge sur une chaise, et faisait vaciller la fenêtre dans les flancs de la grande jarre verte. Et pendant une seconde tout chancelait, tout s’inclinait dans une atmosphère ambiguë, incertaine, comme si l’ombre d’une grande mite flottant dans la chambre avait triomphé de l’énorme solidité des chaises et des tables.

Ce style métaphorique se retrouve nécessairement dans la transcription de la vie intérieure. Voici quelques exemples : Ce coin pittoresque prouve qu’une part de nous échappe à une émotion. Au bord de chaque désespoir un observateur en nous regarde ce qui se passe. Ou encore : La surface de notre esprit glisse comme un pâle ruisseau reflétant les objets qui passent. Bernard : Et ce temps s’égoutte, dit Bernard. La goutte se forme sur le bord du toit de l’âme et tombe.

Du même Bernard : Et tout le jour, pendant mon travail, mon esprit s’échappait par moments et rôdait autour d’une place vide, à la recherche de quelque chose de mort.

Rhoda songe, alors qu’elle rejoint ses amis au restaurant : J’ai peur de vous. J’ai peur du choc des sensations qui bondissent vers moi. Je n’ai pas de but. Et je suis sans visage. Je suis pareille à l’écume qui ourle le sable, ou au clair de lune qui verse au hasard ses rayons sur un bidon de fer blanc, sur les piquants flétris du chardon de mer, sur un vieil os de mer ou sur le bois pourri d’un bateau.

La même Rhoda, en visite : Mais ici, tourmentant tristement les glands de ce rideau de brocard, dans le salon de cette dame, j’ai l’impression de tomber en morceaux. Je ne suis plus entière.

Suzanne, dans ce même restaurant, répond en pensée à Bernard : Je n’ai rien de sinueux, rien de suave : assise au milieu de vous, mes rugosités écorchent votre mollesse, et le jet vert de mes yeux limpides brise l’envol frémissant des mots, pareils à l’aile argentée d’un papillon de nuit gris argent.

Louis dans un souvenir qui lui est familier : J’ai vu à travers l’épais feuillage de l’habitude des femmes portant au Nil des cruches rouges.

Enfin, Neville, alors que Perceval vient d’arriver : L’arbre de ma joie fleurit. Mon cœur se dilate. Tous ces obstacles sont écartés…Le règne du chaos a pris fin. Autour de lui, Perceval a imposé l’ordre.

Ce style métaphorique, souvent aérien, fluide, n’empêche pas notre auteur de peindre des scènes très réalistes, d’observer le monde, ainsi cet épisode qui revient à plusieurs reprises dans cette œuvre, celui des oiseaux. Qu’on en juge : Les oiseaux au bec pointu, les oiseaux sans pitié, les soudains oiseaux descendaient brusquement sur des choses mouillées, recroquevillées, moisies, ramollies par l’humidité. Ils s’élançaient tout à coup du haut de la grille ou du buisson de lilas. Ils découvraient un escargot et frappaient furieusement, méthodiquement, sa coquille contre une pierre, jusqu’à ce qu’elle éclatât et que quelque chose de gluant suintât de la fissure.

Cette image de violence est reprise tout au long des interludes : Des oiseaux sautillent. Ils picorent un ver et le laissent avec sa plaie purulente.

Autre vision : Deux ou trois oiseaux brisaient du bec des colimaçons, puis plongeaient avidement dans cette masse gluante et visqueuse.

Cette scène apparaît encore sous cette forme voisine, évoquant toujours les oiseaux : Leurs yeux tournés deçà, delà, descendaient enfin plus bas, sous les branches, dans les sombres allées du ténébreux univers où les feuilles pourrissent et où les pétales tombent. Alors, l’un d’eux, plein d’un superbe élan, se posait avec soin sur le sol, embrochait du bec le corps monstrueux et mou d’un ver sans défense, le picorait par-ci par-là, et l’abandonnait à la pourriture. Là-bas, sous les racines, parmi les fleurs corrompues, des bouffées d’odeurs mortes s’exhalaient ; des gouttes se formaient sur le flanc gonflé et pustuleux des choses. La peau des fruits pourris crevait, et du pus trop épais pour couler suintait de la fissure. Les oiseaux aux yeux d’or s’élançaient sous les feuilles et contemplaient ironiquement cette purulence, cette moiteur. De temps à autre, ils plongeaient sauvagement la pointe de leur bec dans ce gluant mélange.

De même cette image : La grive se taisait et un mouvement de succion ramenait le ver à l’intérieur de son gîte étroit.

Une autre image qui ne met pas en scène les oiseaux : Puis il y avait le jardin…un rat crevé dévoré par des vers sous une feuille de rhubarbe.

Ces images assez violentes, comment les interpréter ? Elles témoignent sans doute de la dureté du monde, de la cruauté du monde, et aussi de l’aspect rude des rapports sociaux. Bernard, dans le dernier chapitre évoque La sauvagerie des jeunes gens et leurs coups de bec incessants et féroces. Les oiseaux sont souvent gracieux, les jeunes gens ont la grâce de la jeunesse, ce qui ne les empêche pas de se montrer parfois durs et cruels.

Dans son Journal du 30 septembre 1926, alors qu’elle a vu une nageoire s’élever au-dessus de l’eau, elle note : J’y verrais volontiers une image vers un autre livre. J’ai pris au filet cette nageoire que j’ai aperçue dans le désert des eaux, au-delà des marais, par ma fenêtre, quand je touchais à la fin du Voyage au Phare.

Elle va utiliser effectivement cette image à maintes reprises dans Les Vagues, en lui donnant, croyons-nous, un sens particulier. Ainsi on peut lire : Un seul et même frisson de lumière traversait toutes les plantes comme si une brusque nageoire avait fendu le vert cristal d’un lac.

Ou encore : Le sentiment d’un ennui massif, immense et monotone descendait sur nous. Rien, rien ne viendrait agiter d’un coup de nageoire l’étendue plombée des eaux.

Bernard se rend chez Neville : Puis nous nous sommes laissés glisser dans un de ces silences que troublent de temps à autre quelques rares paroles, comme si une nageoire fendait des vastes étendues muettes, mais vite la nageoire de la pensée sombre à nouveau dans les profondeurs.

Bernard, seul, dit ces mots : Désormais, dit Bernard, je sais qu’il n’y a rien. Nulle nageoire ne fend jamais l’infinie étendue des eaux. On peut penser que cette nageoire surgissant de l’eau symbolise la tentative de s’élever vers la vie et la lumière, vers la compréhension de la vie, mais la nageoire retombe, on ne saura pas le sens de la vie.

Elle note dans son Journal qu’elle est allée observer une éclipse de soleil sur une colline en compagnie de son mari, Leonard, de son amie Vita et du mari de cette dernière. Elle se souvient de cette excursion dans ces lignes : Comment se produit le retour à la lumière après une éclipse ? Par miracle, timidement. En minces rayons, la lumière reste suspendue au-dessus de la terre comme une cage de cristal, comme un mince anneau que le moindre choc peut briser. Une étincelle jaillit, vite remplacée par un flot d’ombre. Puis, une vapeur s’élève comme si la terre se mettait à respirer pour la première fois. Puis il semble que sous cette morne atmosphère, quelqu’un marche, tenant une lanterne verte. Puis, une lueur surgit,

blanche, ressuscitée. Une pulsation verte et bleue traverse les bois ; les champs se pénètrent peu à peu de rouge, de brun et d’or. Brusquement, une rivière s’empare d’un reflet bleu. La terre boit lentement la couleur comme une éponge absorbe l’eau. Elle s’arrondit, s’épaissit, retrouve son équilibre et oscille sous nos pieds dans l’espace. Ainsi, on le voit, Virginia, comme tous les auteurs, nourrit son œuvre de ses expériences personnelles.

Nous avons dit plus haut qu’elle appartenait à un milieu de grande culture. En effet, des réminiscences lui viennent souvent quand elle écrit . Le cas n’est pas si fréquent chez nos écrivains modernes, ce me semble. Ainsi dans la bouche de Bernard ces mots : Oui, je tiens d’une main les Elégies de Gray. Thomas Gray, poète préromantique est célèbre pour son Elégie écrite dans un cimetière de campagne en 1751 . Un peu plus loin Neville fait allusion au Don Juan de Lord Byron. Louis cite le début d’un poème anonyme du XVI° siècle :

Ô vent d’ouest, quand viendras-tu

Répandre l’ondée bienfaisante ?

Doux Jésus ! Si j’étais au lit

Comme autrefois avec ma Belle

Louis encore fait allusion au poète romantique Keats par ces mots : Arrêtons-nous un instant, Rhoda, au pied de cette urne de pierre. Il se rappelle que Keats feignait de voir dans une urne grecque revivre des personnages de la procession représentée par l’objet. Plus loin, il y revient avec ces mots : Près de cette urne, comme des conspirateurs qui vont à l’écart se chuchoter des secrets.

Rhoda décrit ainsi un arbre : Le saule, lui, paraissait croître au bord d’un désert gris privé de chants d’oiseaux. Ces mots sont ceux-là mêmes qu’employait Keats dans La Belle Dame sans merci.

Dans une évocation de Stonehenge, Virginia Woolf fait allusion à Thomas Hardy, qu’elle appréciait beaucoup, à la fin du roman Tess d’Uberville.

Mais c’est sans conteste de Shakespeare qu’elle est nourrie, je rappelle ces mots : L’horrible soupçon du doute qui évoquent la jalousie d’Othello, ou encore : Encore un baiser Desdémone, qui vient de la même pièce, et aussi : Dormir, rêver peut-être…Là est la question, qui est extrait de Hamlet (Acte III, scène 1)

Enfin le livre se termine par une paraphrase du poète John Donne, (1751-1631) contemporain de Shakespeare. Le poète écrit :

Et la mort ne sera plus

Mort, c’est toi qui mourras !

Virginia le rappelle quand elle prête ces mots à Bernard :

Invaincu, incapable de demander grâce

C’est contre toi que je m’élance, ô mort !

Après ce bref aperçu du dessein et de l’art de notre auteur, venons-en à l’étude de quelques thèmes évoqués dans Les Vagues. Ils sont souvent existentiels . Le premier d’entre eux est la nature ; elle est symbolisée ici par les vagues de la mer. Ces vagues qui déferlent sur le rivage représentent la pérennité de la nature par rapport à la brièveté de la vie humaine. Victor Hugo a ce vers dans son poème Tristesse d’Olympio

La nature est là qui t’invite et qui t’aime

Rien de tel chez Virginia Woolf. Bernard a ces mots : Bernard dit : Assis sur un banc, j’ai compris avec quelle facilité nous cédons, nous nous soumettons à la stupide nature. Des bois couverts d’épaisses feuilles vertes s’étendaient devant moi. Et une senteur , ou un bruit peut-être atteignit mes nerfs, et réveilla d’anciens souvenirs. Je revis les visages aperçus à travers les bois de hêtres, à Elvedon, la dame assise à sa table à écrire, les jardiniers qui balayaient. Mais j’ajoutais désormais à ces intuitions de l’enfance, les apports de l’âge mûr : l’accablement et la satiété ; le sens des fatalités inévitables ; la mort, la connaissance de nos limites, et l’expérience que la vie est bien plus dure qu’on aurait cru.

Autre écho : Louis dit : Ecoutez plutôt le bruit formidable du monde en marche, à travers les abîmes de l’espace infini. Ce coin éclairé de l’histoire ( il se trouve au Palais de Hampton Court ) avec nos rois et nos reines, nous passons et avec nous notre civilisation ! Nos gouttelettes séparées se dissolvent en un tout ; nous nous engloutissons, perdus dans les ténèbres. On ne peut s’empêcher de penser à Blaise Pascal qui lance dans ses Pensées : Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? Un néant par rapport au tout, un tout par rapport au néant.

Nous parlions plus haut de la mer et de ses vagues, eh bien le livre se termine par ces mots :

Les vagues se brisent sur le rivage.

Autre thème, celui du temps. Rappelons qu’elle avait d’abord songé à ce titre : The Moths, c’est-à-dire les Ephémères, du nom de cet insecte qui vit seulement deux ou trois jours. Un des auteurs préférés de Virginia Woolf est George Eliott, c’est une femme d’ailleurs. Dans son beau roman The Mill on the Floss, George Eliott rend sensible la fuite du temps. De son côté Virginia Woolf illustre ce thème de mille notations, en voici quelques unes : Et ce temps s’égoutte, dit Bernard. La goutte se forme sur le toit de l’âme et tombe. Le temps la fait tomber. Cette goutte qui tombe n’a rien à voir avec ma jeunesse perdue. Le temps, ce pâturage ensoleillé où s’étale la lumière dansante, le Temps, cette étendue plate comme les champs à midi, soudain se creuse, se change en gouffre. Le Temps s’écoule comme un lourd liquide s’égoutte hors d’un verre, laissant un dépôt.

Jinny, de son côté, dans une station de métro londonienne, a ces mots : Me voici dans cette station du métro où s’entrecroisent ces chères lignes aux noms bien connus, dit Jinny, Nord-Sud, Piccadilly, Regent Street, Haymarket. Pour un instant, je suis debout sous la chaussée, au cœur de Londres. D’innombrables roues tournent, d’innombrables pieds se posent sur ma tête. Les grandes routes de la civilisation se rencontrent ici comme dans un carrefour. Je suis au cœur de la vie. Tiens ! le reflet de mon corps est pris dans ce miroir…Comme il est solitaire, comme il est ratatiné, comme il a vieilli ! Je ne suis plus jeune. Je ne participe plus à la procession. Des millions d’êtres humains descendent chaque jour ces escaliers roulants en une coulée formidable. De grandes roues tournent inexorablement, les poussent dans les profondeurs.

Bernard, chez le coiffeur qui va lui couper les cheveux, note : Le coiffeur commença à promener ses ciseaux dans mes cheveux. Je me sentais impuissant à arrêter les froides oscillations de l’acier. C’est ainsi qu’on nous coupe par jonchées, me suis-je dit : ainsi nous gisons côte à côte sur l’herbe humide, branches en fleur et branches mortes. Nous avons été coupés ; nous sommes tombés.

Ainsi, comme on le voit, le Temps s’écoule inexorablement, comme chacun d’ailleurs le mesure.

Abordons maintenant un thème très important dans ce livre, celui de la Mort. Il est rendu très sensible par l’annonce de la mort de Perceval, ce héros mythique qui devait faire de grandes choses selon ses six compagnons : mener les hommes, devenir Premier Ministre par exemple, réformer l’humanité. Il est mort, dit Neville. Il est tombé de cheval. Son cheval a buté contre une pierre et il a été précipité. Pareil aux voiles d’une barque qui se retourne sur le flanc, l’univers s’écroule et m’assomme dans sa chute. C’est fini. Toutes les lumières du monde sont éteintes. De nouveau, l’arbre impitoyable me barre la route.

Oh ! si je pouvais chiffonner ce télégramme entre mes doigts, si je pouvais rallumer la lumière du monde, et prétendre que Perceval n’est pas mort…Mais à quoi bon détourner la tête ? Les faits sont là. C’est vrai. Son cheval a buté ; il est tombé. Les blanches barrières, les arbres emportés dans l’orage de la vitesse lui ont paru soudain s’effondrer, il y a eu une secousse ; dans ses oreilles, le sang battait. Puis un choc, et le monde a été mis en pièces. Il respirait avec effort. Il est mort à l’endroit où il est tombé. Jours d’été dans les champs, siestes dans les granges, chambres où nous nous sommes assis l’un près de l’autre, vous faites désormais partie du monde irréel du passé. Un gouffre me sépare des jours d’autrefois. Des gens sont accourus. Ils l’ont transporté dans un pavillon ; ils étaient bottés, casqués. Il est mort parmi ces inconnus. La solitude et le silence l’avaient souvent enveloppé. Il m’a souvent quitté. Et puis, il revenait. Et je m’exclamais, car l’univers en lui reconnaissait son maître.

Viens douleur, repais-toi de ma chair. Enfonce tes griffes…Déchire-moi…Des sanglots m’étouffent…Je pleure.

L’incompréhensible complexité des choses est si grande, dit Bernard, qu’en ce moment où je descends l’escalier, je ne parviens pas à démêler la joie de la douleur. Mon fils est né ; Perceval est mort. J’avance sur une jetée battue des deux côtés par un flot brutal d’émotions. Mais où est la douleur, et où est la joie ? Je me pose vainement la question. Je sais seulement que j’ai besoin de silence, de solitude et de plein air, et qu’il me faut consacrer une heure à examiner mon univers endommagé par la mort.

Le voilà, cet univers que Perceval ne voit plus, dit Bernard. Le garçon boucher vient livrer de la viande à côté de chez moi ; deux vieux trottinent le long du trottoir ; des moineaux se posent sur le sol. Donc, la machine est encore en marche ; j’entends le bruit du moteur ; mais je ne participe pas à ce mouvement que Perceval ne voit plus ( il repose sur un lit, la tête bandée, tout pâle ). J’ai enfin l’occasion de découvrir ce qui compte vraiment dans la vie. Ce que je ressentais au sujet de Perceval peut se résumer ainsi : il se tenait au centre. Cette place est vide. Il gît sur un lit de camp, la tête bandée, dans l’atmosphère étouffante d’une salle d’hôpital où des coolies accroupis sur le sol manoeuvrent des éventails.

Il se rend dans un musée : Voici les tableaux. Voici de froides vierges assises sous des portiques. Je voudrais que l’incessante activité de mon esprit soit calmée par ces images ; je voudrais cesser de voir cette tête bandée, ces coolies manoeuvrant des éventails. Arrêtons-nous devant cette Madone bleue au visage baigné de larmes. Ce moment de contemplation sera le service funèbre que j’offre à Perceval.

Voici la mare que je ne puis franchir, dit Rhoda. J’entends tout contre moi le bruit de la grande meule. L’air qu’elle déplace me frappe au visage. Tous les objets palpables m’ont abandonnée. Si je ne parviens pas à tendre les mains, à toucher quelque chose de dur, ma vie se passera à flotter, chassée par le vent, le long d’un corridor éternel.

Je vais descendre Oxford Street en imaginant la fin du monde par la foudre ; je vais me représenter des chênes fendus et incendiés par la chute de cette grande branche en fleur. Je vais cueillir des violettes sur le trottoir et offrir ce bouquet à Perceval. Ce sera mon hommage à son souvenir. Oui, voilà mon offrande à Perceval, ces violettes fanées, ces sombres violettes…Elle va au fleuve.

Voici le fleuve et les bateaux en partance pour l’Inde. Je vais me promener au bord du fleuve. Dans la vague qui déferle sur la berge, dans la vague qui répand sa blanche écume sur les rivages perdus aux extrémités du monde, je jette ces violettes, toute mon offrande à Perceval.

Bernard met en lumière un fait psychologique bien connu après le décès d’un proche : Puis vient le terrible coup de griffe d’un souvenir contre lequel jamais je ne pourrai me défendre : je ne suis pas allé avec lui à Hampton Court. Les griffes déchirent ; les mâchoires broient : je ne suis pas allé avec lui à Hampton Court. En dépit de ses protestations impatientes que cela n’avait aucune importance, pourquoi ai-je interrompu, ai-je gâché ce moment de parfaite communauté ? Je ne suis pas allé à Hampton Court.

Il se rend chez Jinny.

Là, j’ai confessé en pleurant que je n’étais pas allé à Hampton Court avec Perceval. Elle se rappelait d’autres fautes du même genre, légères à mes yeux, mais dont le souvenir la torturait. Puis assis, côte à côte sur le canapé, nous nous sommes gorgés de lieux communs mille fois employés avant nous ! Nous avons comparé Perceval au lis si tôt fané : Perceval que j’aurais voulu voir vivre assez longtemps pour perdre ses cheveux, pour secouer les gens en place, pour vieillir avec nous .Le lis de nos phrases poussait déjà sur sa tombe.

A la fin du livre, Bernard s’adresse à l’ennemi qu’est la Mort, avec une sorte de stoïcisme : Une fois de plus, je sens renaître en moi un nouveau désir ; sous moi quelque chose se redresse comme le cheval fier que son cavalier éperonne et retient tour à tour, ô toi, ma monture, quel est l’ennemi que nous voyons s’avancer vers nous, en ce moment où tu frappes du sabot le pavé des rues ? C’est la Mort. La Mort est notre ennemi ! C’est contre la Mort que je chevauche, l’épée au clair et les cheveux flottant au vent comme ceux d’un jeune homme, comme flottaient au vent les cheveux de Perceval galopant aux Indes. J’enfonce mes éperons dans les flancs de mon cheval. Invaincu, incapable de demander grâce, c’est contre toi que je m’élance, ô Mort.

Ainsi ce thème est abondamment traité dans cet ouvrage, tant il est vrai que la vie de notre auteur a été marquée souvent par la mort de ses proches, et singulièrement de son frère né avant elle, Thoby.

Abordons, à présent, un thème assez voisin du précédent : la foi religieuse. C’est Neville qui, dès le collège, religieux comme il est habituel en Grande-Bretagne où la notion de laïcité n’a pas cours, à la chapelle de l’établissement, fulmine contre le Révérend Docteur Crane, prononçant un sermon : Les prières de cette brute mettent en péril ma liberté d’esprit, dit Neville. Ces paroles glaciales que le feu de l’imagination n’a pas réchauffées, tombent sur ma tête comme des pavés, tandis que sa croix dorée va et vient sur son veston. Tous les dogmes sont corrompus par ceux qui les exposent…Je n’ai que raillerie et dédain pour cette religion triste, pour ces tremblants, ces cadavériques personnages…A Pâques, j’ai fait un séjour à Rome avec mon père : l’image tremblante de la mère du Christ était cahotée dans les rues sur les épaules des porteurs. Et l’image tragique du Christ passait aussi dans une caisse de verre.

Bernard parlant de Neville se rappelle les mots de ce dernier : Il y a quelque chose de diabolique dans l’aspect d’un crucifix. Notre recteur, ce personnage sonore et chancelant que j’ai représenté un jour balançant distraitement ses bretelles au-dessus d’un foyer à gaz, n’était rien moins pour lui qu’un suppôt de l’Inquisition.

Neville dit encore : Je déteste les hommes d’Eglise et le crucifix qui leur pend au cou. Je déteste les cérémonies du culte, les lamentations et la douloureuse figure du Christ vacillant au-dessus des têtes de la foule auprès d’une autre figure vacillante et triste.

On ne peut sans doute pas en déduire que les sentiments hostiles de Neville expriment toute la pensée de l’auteur. Bernard, quant à lui, a des propos que je prêterais plus volontiers à Virginia Woolf, singulièrement lorsqu’elle apprit la mort de Thoby, en Inde.

Tu as de la chance, Perceval, d’être débarrassé de tout ça. Je me souviens du regard étrangement absent qu’il avait déjà à l’âge de quinze ans. Et je m’écrie, et mes yeux tour à tour se sèchent et se remplissent de larmes. « Mais c’est ce qu’on pouvait lui souhaiter de mieux ! » Et soudain, je m’adresse à l’Etre invisible et aveugle, mais dont le regard me poursuit sans cesse, et qui, se dessine au fond de cette avenue, sur le ciel : « Est-ce tout ce dont tu es capable ? lui dis-je. Alors c’est nous qui avons triomphé. Tu ne peux pas faire pis, dis-je, m’adressant toujours au pâle et farouche visage invisible. Tu ne peux pas faire pis, car

il n’avait que vingt-cinq ans, et il aurait pu mourir presque centenaire. Tu es impuissant. Je ne m’inclinerai pas devant Toi ; ma vie ne se passera pas à pleurer »

On voit là une réaction tout humaine après un deuil cruel.

Après être allé chez le coiffeur, Bernard va vers la Cathédrale Saint-Paul : Saint-Paul : la poule couveuse aux ailes étendues autour de qui s’agitent le flot des foules humaines, le va-et –vient des autobus à la sortie des bureaux. J’ai pensé à la façon dont Louis monterait ces marches.(…) Il entrerait sans doute ici avec plus de respect pour ces vieilles cérémonies que moi qui entends ces mêmes rengaines depuis un millier d’années. Quand je pénètre dans cette église, je ne manque jamais de remarquer le nez usé des statues, les cuivres polis, la psalmodie des chants d’où se détache une voix de jeune garçon qui tournoie en gémissant comme une colombe égarée. Je ricane devant l’enflure et l’absurdité de telle tombe baroque, avec ses trompettes, ses victoires, ses blasons, et la certitude, si bruyamment affirmée, de la résurrection, de la vie éternelle. J’erre, je regarde, j’admire, et parfois, furtivement, je m’efforce de m’élever sur l’aile de la prière de quelqu’un jusqu’au haut du dôme, et plus loin, et plus haut, jusqu’où vont les prières. Mais comme une colombe gémissante et perdue, je ne me maintiens pas à cette hauteur, je retombe, les ailes palpitantes, et viens me poser sur une gargouille bizarre, sur le nez d’une statue, sur quelque absurde pierre tombale. Avec admiration, avec ironie, je recommence à observer les touristes (…) tandis qu’une voix de jeune garçon s’élance de nouveau à l’intérieur du dôme, et que parfois l’orgue s’abandonne à des moments de triomphe qui font penser au pas massif d’un éléphant (…) La voix s’éteint à l’intérieur du dôme, dans un gémissement.

Bernard, plus nuancé que Neville, nous montre dans ce passage son impuissance à entrer dans le monde de la foi. Il en était de même pour Virginia Woolf.

Avec toute la sensibilité de l’auteur et les questions existentielles qu’elle pose, on aboutit presque nécessairement au thème suivant : l’absurdité de la vie. Que l’on me permette de faire un rapide détour dans un autre ouvrage du même auteur La Promenade au phare, on peut relever ces mots : La vieille question qui ne cesse de traverser le ciel de la pensée, la question vaste et général (…) vint s’arrêter au-dessus d’elle, la domina, la couvrit de son ombre. Quel est le sens de la vie ? Voilà tout- c’est une question bien simple ; une question qui tend à vous hanter à mesure que les années passent. La grande révélation n’était jamais venue. La grande révélation ne vient peut-être jamais.

Revenons à notre ouvrage ; et nous pouvons citer ces mots de Bernard : Je viens de faire réflexion que la Terre n’est qu’un caillou séparé par hasard de la masse solaire et que les abîmes de l’espace sont partout vides de vie.

Vers la fin du monologue ultime de Bernard, on peut lire, alors qu’il dîne au restaurant : Et maintenant le repas est terminé, nous sommes entourés de pelures de fruits et de miettes de pain (…) Et il y avait aussi la vieille brute, le vieux sauvage, l’homme velu qui plonge à pleines mains dans son festin d’entrailles, qui s’empiffre, qui, éructe, qui parle d’une voix gutturale, viscérale : il est toujours là. Il s’accroupit en moi. Ce soir il s’est repu de cailles, de salade, et de ris de veau. Pour l’instant il a dans la patte un verre de vieille fine. Quand je bois, ses tressaillements de plaisir courent le long de mon échine. Certes il se lave les mains avant le dîner, mais ses mains sont velues.

Bernard, dans ce dernier monologue, dit plusieurs fois : Mon Dieu, que la vie est belle ! Mais vers la fin, il a ces mots : Que la vie est dégoûtante, mon Dieu…Quels mauvais tours elle nous joue : après un moment de liberté, cette déconvenue…Nous sommes assis au milieu de miettes de pain et de serviettes tachées. La graisse se fige déjà sur le tranchant de ce couteau. Le désordre, la laideur et la corruption nous entourent. Nous venons de manger des cadavres d’oiseaux. C’est avec ces miettes de pain imprégnées de graisse et ces serviettes salies, c’est avec ces petits cadavres que nous nous bâtissons. Et ça recommence sans cesse ; nous sommes toujours en présence de l’Ennemi ; des yeux rencontrent nos yeux ; des doigts s’emparent de nos doigts ; sans cesse, on exige de nous un nouvel effort. Il faut appeler le garçon. Il faut régler l’addition. Il faut péniblement se lever de table. Il faut aller chercher nos pardessus. Il faut partir. Il faut, il faut, il faut – ce mot détestable. Une fois de plus, moi qui me croyais sauvé, moi qui me disais que j’étais enfin débarrassé de tout ça, je me sens culbuté par la vague qui disperse tout ce que je possède, et m’oblige de nouveau à ressaisir, à rassembler toutes mes forces, et à me dresser face à l’ennemi !

On le voit, la prégnance de notre être charnel est peinte avec réalisme. Le monde est par certains côtés absurde.

Un autre thème qui revient constamment, ou plutôt une métaphore omniprésente, est celle de l’eau. Le titre de l’ouvrage est d’ailleurs emprunté au domaine marin. Louis dit : Je suis le fantôme de Louis, un voyageur éphémère, dont l’esprit est gouverné par des rêves, et par les rumeurs d’un jardin où les oiseaux chantent à l’aurore, et où les pétales des fleurs tombent sur des profondeurs sans fond. Je plonge tout ruisselant dans les ondes limpides de l’enfance, et son voile diaphane frissonne.

Bernard dit : La surface de mon esprit glisse comme un pâle ruisseau reflétant les objets qui passent. Ce que je veux, c’est plonger dans les profondeurs, c’est exercer pour une fois mon droit d’examiner les choses.

Suzanne de confier : Je suis prise dans la vie comme le roseau dans l’étang recouvert de glace. Maintenant (…) le soir, je m’assieds dans le fauteuil et je tends la main vers mon ouvrage, j’entends mon mari ronfler, et je sens les vagues de ma vie se presser, se briser contre moi comme autour du tronc d’un arbre. Et j’entends des cris, et je vois d’autres vies flotter comme des brins de paille autour des piles d’un pont, tout en faisant courir mon aiguille à travers mon calicot.

Bernard a cette métaphore : Tout cela flotte à la surface des eaux sous lesquelles mon passé est désormais profondément submergé.

Neville a ces mots : Je suis sans mesures : un filet dont les mailles enveloppent secrètement le monde. Il soulève des baleines, des monstres, de blancs amas gélatineux, tout ce qui est flottant, informé.

Bernard à table : En touchant au couvert placé devant nous, nous évoquons des milliers de visages. Il n’y a là rien qu’on puisse pêcher à l’aide d’une cuiller, rien de ce qui s’appelle un événement. Et pourtant ce flot profond est plein de vie. Plongé dans le courant, je m’arrête entre deux bouchées. Un peu plus loin, il ajoute : Avec quelle rapidité le flot nous porte de janvier à décembre. Nous sommes entraînés par le torrent des choses. Nous flottons sur la surface du fleuve. Mais il faut bien sauter sur la berge.

Quant à Rhoda : La nymphe de la fontaine toujours en pleur dit : Je vogue sur les flots agités, et, quand j’irai au fond, nul ne sera là pour me sauver.

Bernard dit encore : Serait-ce la fin de l’histoire ? Un soupir ? Un dernier frisson de la vague ? Un filet d’eau qui s’écoule et meurt dans le ruisseau ?

Et Neville a cette remarque intéressante : Dans cet état d’épuisement et de passivité, notre seul désir serait de rejoindre le corps maternel dont la vie nous a séparés.

Est-ce là le sens profond de ce thème omniprésent de l’eau ? On peut se le demander. La nostalgie du liquide amniotique dans lequel nous baignions avant de naître ? Ou bien tout simplement le goût de la mer pour notre auteur britannique, une îlienne donc ? En tout cas il n’y a pas lieu de voir là une attirance morbide pour l’eau, même si nous savons qu’elle périra noyée. En effet son Journal qui relate la genèse de cet ouvrage, ne laisse en rien deviner la façon dont elle devait quitter la vie.

Nous allons clore notre étude avec l’évocation de deux thèmes moins développés et plus diffus : la beauté et l’amour. Nous avons déjà perçu le thème de la beauté de la nature dans les interludes. Donnons quelques exemples : Un seul et même frisson de lumière traversait les plantes, comme si une brusque nageoire avait fendu le vert cristal d’un lac. Ou encore celui-ci : Le soleil, perçant l’atmosphère bleu gris, descendait sur les campagnes anglaises, il éclairait les étangs et les bruyères, une mouette blanche posée sur un poteau, le vol lent des ombres au-dessus des bois touffus, du jeune blé, et des foins en fleur. Il frappait le mur du verger, et le grain de la brique pointillé d’argent, moelleux et rouge, semblait prêt à se dissoudre en une poussière ardente.

Voyons à présent ce qu’en disent quelques personnages. Neville par exemple : Ce soldat qui fait l’amour avec une bonne derrière un arbre est plus admirable que les astres. Et pourtant, quand une tremblante étoile apparaît dans le ciel clair, j’en viens à penser que seul l’univers est plein de beauté, et que nous ne sommes que des reptiles dont la luxure souille même les arbres.

Neville dit encore : Aucun effort ne doit être épargné pour écarter de nous l’horrible laideur. Lisons des écrivains dont l’œuvre est empreinte d’une vertu d’une austérité toutes romaines : partons en quête de la perfection à travers les déserts de sable.

Jinny, toute donnée aux plaisirs du monde et de la vie a ces mots : Je sens l’odeur des roses et des violettes ; je vois dans la nuit le rouge et bleu des couleurs cachées.

Bernard évoquant Jinny dit : Puis vint Jinny. Sa flamme dépassait les cimes des arbres. Elle était était pareille au coquelicot fébrile dont les pétales plissés sont avides de la poussière ardente.

Evoquons maintenant le thème de l’amour. Louis et Rhoda ont eu une liaison, et ils s’en souviennent avec émotion : Si nous pouvions monter ensemble assez haut pour contempler l’univers, dit Rhoda, si nous pouvions nous passer de contacts, de supports…Mais le léger bruit d’un rire ou d’un soupir d’admiration vous trouble, Louis, et moi que blesse tout jugement proféré par une bouche humaine, je ne me fie plus qu’en la solitude, et en la violence de la mort. Et c’est ainsi que nous nous sommes séparés.

-A jamais séparés, dit Louis. Nous avons renoncé aux baisers parmi les fougères et à l’amour au bord du lac, nous qui nous tenons debout, près de cette urne comme des conspirateurs qui vont à l’écart se chuchoter des secrets.

Neville pense à l’être aimé : Même si un jour vous n’apparaissez pas à l’heure du petit déjeuner, si je vous vois dans un miroir regarder quelqu’un d’autre, si le téléphone retentit en vain dans votre chambre vide, alors, d’indicibles angoisses ( car il n’est pas de fin à la folie du cœur de l’homme ) je chercherai, je trouverai quelqu’un d’autre qui sera encore vous-même. En attendant, abolissons d’un revers de main le battement de l’horloge du temps. Viens plus près…

Bernard évoque Jinny : Droite, aiguë, nullement impulsive, elle arrivait prête à tout. Sa présence faisait danser les branches du saule, mais il ne s’agissait pas d’une illusion ou d’un rêve, car pour elle seul le monde visible existait. Il y avait là un arbre, une rivière, c’était l’après-midi, nous étions là, moi vêtu d’un complet de serge, elle parée d’une robe verte. Il n’y avait ni passé ni avenir, rien que le monde présent dans un cercle de lumière ; et nos corps ; et l’inévitable apogée, l’extase…

Ce thème de l’amour est dans ce livre peu développé, peu explicite ; il en est un autre que nous ne développerons point, celui du moi chez Virginia Woolf qui pense très fort que nous avons plusieurs moi, suivant les circonstances, et quelquefois, simultanément deux moi. Nous ne développerons pas ce thème : il n’est pas propre à notre auteur.

En conclusion, nous pouvons affirmer que cet écrivain est passionnant, son œuvre originale et profonde, et que nous ne pouvons que vous inviter à lire cet auteur…ou à le relire.

 

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