Publié par : marcletourps | 27 mai 2010

Alexis de Tocqueville et le paupérisme

Par Yves Renault, 3 février et 3 mars 2010

ALEXIS DE TOCQUEVILLE ET LE PAUPERISME

Alexis de Tocqueville, né à Paris en 1805, passa cependant de nombreux étés en son château de Tocqueville, situé à quelques lieues à l’est de Cherbourg, dans le Val de Saire. Il hérite de ce domaine en 1836, à la mort de sa mère. Il s’est marié l’année précédente à Paris avec une Anglaise : Mary Mottley, ce mariage ne plaît guère à sa famille : Mary n’est ni riche ni noble. Alexis jouit d’une certaine célébrité depuis 1835 grâce à son livre De la démocratie en Amérique qui reçoit le prix Montyon doté de 8000 Francs qui seront bien utiles pour restaurer ce qu’il appelle « la vieille masure de ma famille ». Lors de la séance de notre Société du 7 novembre 1834, il est élu membre-associé correspondant de la Société Royale Académique de Cherbourg. C’est à ce titre qu’il donne un assez long article dans le deuxième volume des Mémoires de ladite Société qui date de 1835, ayant pour titre : Mémoire sur le paupérisme. Ce Mémoire ne passe pas inaperçu alors que notre Compagnie n’avait bien évidemment pas de rayonnement national, en effet il est signalé dans le Journal général de l’instruction publique et des cours scientifiques et littéraires, 17 janvier 1836, n° 23, vol.5, p.183. Il est en outre résumé dans le Moniteur Universel le 18 mai 1836. A la fin de cet article, l’auteur promet une seconde étude sur le même thème (1). Cela ne se fit pas dans ce cadre prévu mais dans un manuscrit datant de 1837 (2) suivi d’un extrait de lettre sur le paupérisme en Normandie (3) adressée sans doute à son frère Hippolyte qui habitait le château d’Urville-Nacqueville, ce qui montre bien que notre auteur avait le souci des indigents. Nous essaierons de discerner les faits qui l’ont éveillé à ce fait du paupérisme, à la fois par ses lectures, ses voyages et certains évènements familiaux, ensuite nous analyserons les deux Mémoires et la lettre à son frère, et enfin nous montrerons qu’Alexis de Tocqueville, entre libéralisme économique et socialisme, donne sa préférence à une troisième voie que l’on pourrait dire médiane.

Quels sont les éléments qui ont orienté sa pensée vers ce fait du paupérisme ? Tout d’abord nous savons qu’à 23 ans, il entreprend la lecture de Jean-Baptiste Say (4) et c’est sans doute chez cet auteur qu’il rencontre ce mot de paupérisme, en effet Say crédite les Anglais d’avoir inventé le mot. Cet auteur prône le libéralisme économique et lui donne toutes les vertus. Tocqueville s’en détache très vite et lira par la suite un livre- qu’on trouve dans sa bibliothèque- du Vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont (5). Cet ouvrage sert de référence sur le thème du paupérisme dans les années 1830. Alexis de Tocqueville n’épousera pas toutes les thèses de Villeneuve-Bargemont.

1 A de TOCQUEVILLE Mémoires de la Société Royale Académique de Cherbourg, Cherbourg 1835, p. 144

2 A de TOCQUEVILLE, Œuvres Complètes, Gallimard, Paris, 1951 , t.XVI, p.140

3 Oeuvres complètes, p.160

4 J-B SAY,Cours complet d’économie politique, ouvrage destiné à mettre sous les yeux des hommes d’Etat, des propriétaires fonciers et des capitalistes, des savants, des agriculteurs, des négociants et en général de tous les citoyens, l’économie des sociétés, Rapilly, Paris, 1828

5 A de VILLENEUVE-BARGEMONT, Economie politique chrétienne ou recherche sur la nature et les causes du paupérisme en France et en Europe, et sur les moyens de le soulager et de le prévenir,Paulin, Paris, 1834

Il a lu également l’ouvrage de Adolphe Blanqui (6) ou encore celui de Joseph Droz,(7) personnage qu’il a croisé dans les travées de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

On trouve encore dans sa bibliothèque un livre de H.A. Frégier (8), ouvrage récompensé par l’Institut de France, et aussi celui d’un aïeul de notre auteur : le Maréchal de Vauban – son portrait figure dans le bureau d’Alexis – et son Projet d’une dîme royale qui supprimerait la taille.

Alexis de Tocqueville avec son ami Gustave de Beaumont voyagea, d’abord en Amérique pour éviter de vivre sous le règne de Louis-Philippe qu’il n’avait reconnu qu’avec réticence, puis en Angleterre en 1833, où il put voir à côté de quartiers opulents des faubourgs peuplés d’ouvriers misérables. En 1835, toujours avec son ami Gustave, il retourne en Angleterre, prend la parole devant les Communes ; puis ils vont à Coventry, à Birmingham, à Manchester et à Liverpool. De là ils passent en Irlande où une pauvreté épouvantable règne dans le monde agricole. Alexis pense au vu de cette misère qu’une révolte de ces pauvres hères est envisageable.

Voyons à présent des éléments qui relèvent de l’histoire familiale et qui éclairent l’évolution de sa pensée. Sa famille a payé un lourd tribut à la Terreur : son arrière-grand-père Malesherbes, défenseur de Louis XVI, fut guillotiné, ainsi que ses grands-parents Rosambo, sa tante Mme de Chateaubriand- née Rosambo, belle-sœur de François René de Chateaubriand, subirent le même sort. Ses parents furent arrêtés et raconte-t-il, son père qui avait 22 ans en 1794, devint tout blanc en une nuit, quant à sa mère, elle ne se remit jamais tout à fait de cette incarcération, en effet ils attendaient à tout moment qu’on vînt les chercher pour les mener à la mort, puis Robespierre fut arrêté : ils étaient libres ! Sa mère souffrit toute sa vie de cette épreuve et, dirions-nous, devint dépressive. Leurs trois fils n’étaient pas encore nés mais les récits qu’ils purent entendre de cette période tragique les marquèrent bien évidemment. Alexis, singulièrement, garda toute sa vie l’horreur des mouvements révolutionnaires violents comme ceux qu’avaient connus ses parents. Cela explique en partie son refus de la violence, et sa crainte que les classes pauvres ne se révoltent si on ne les secourt pas. Tous ces éléments : lectures, voyages et souvenirs de famille, vont l’amener à étudier ce phénomène du paupérisme, nous allons maintenant analyser les divers textes qui traitent ce thème.

6 A. BLANQUI, Histoire de l’Economie politique en Europe depuis les Anciens jusqu’à nos jours

Guillaumin, Paris, 1837-1838

7 J. DROZ, Economie politique ou principes de la science des richesses, Renouard,Paris, 1829

8 H.A. FREGIER, Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, et des moyens de les rendre meilleures, Baillière, Paris, 1840

Le premier texte paru dans le second volume des Mémoires de la Société Royale Académique de Cherbourg en 1835, compte environ 50 pages et a pour titre :

Mémoire sur le paupérisme par M. Alexis de Tocqueville

Avocat à la Cour Royale de Paris

Associé-correspondant de la Société Royale Académique de Cherbourg.

Ce texte comprend deux parties. La première a pour titre: Du Développement progressif du paupérisme chez les Modernes, et des moyens employés pour les combattre.

Les diverses contrées de l’Europe présentent des spectacles extraordinaires et en apparence inexplicables : les pays les plus pauvres contiennent moins d’indigents que les pays riches. Il donne l’exemple de l’Angleterre, véritable Eden de la civilisation moderne : routes, demeures, troupeaux, une aisance plus ornée et plus recherchée qu’ailleurs. Mais si on pénètre dans l’intérieur des communes on constate que le sixième des habitants vit aux dépens de la charité publique.

L’Espagne et le Portugal sont pauvres mais on n’y trouve peu d’indigents. En France, s’appuyant sur Villeneuve-Bargemont, il avance les chiffres suivants : 1 pauvre sur 20 habitants, plus dans le nord de la France que dans la Creuse par exemple. La Manche compterait 1 pauvre sur 25 habitants.

Alexis de Tocqueville va tenter d’expliquer ce phénomène. Pour cela il évoque la vie des hommes dans des temps très reculés. Ces hommes encore sauvages s’associent pour mieux vivre : s’abriter, se nourrir, voilà leur souhait, celui-ci exaucé, ils sont satisfaits. Là notre auteur s’appuie sur l’exemple des « peuplades barbares de l’Amérique du Nord », elles semblaient satisfaites de leur sort. Tocqueville imagine ces hommes primitifs en Europe, ils vivent de chasse avant que l’agriculture leur soit connue, puis ils deviennent agriculteurs, se fixent et connaissent alors qu’ils peuvent souhaiter autre chose que ces biens premiers dont ils disposent. Chasseurs, les hommes étaient égaux, propriétaires fonciers, leurs talents diffèrent, et certains réunissent en leurs mains plus « de terre qu’il ne fallait pour se nourrir ». De là naît le goût du superflu. Selon l’auteur, à ce moment de l’évolution apparaît l’aristocratie.

Les hommes encore proches de la barbarie sont désormais soumis au bon vouloir des riches. Le gouvernement se concentre en quelques mains, apparaît alors la guerre. Les Barbares qui ont envahi l’Empire romain à la fin du IV° siècle étaient des sauvages ; ayant conquis des terres cultivées, ils s’en emparèrent. Le cultivateur devint fermier. La féodalité se mit en place : « inégalité des conditions, richesse, lumières, le pouvoir pour les uns, la pauvreté, l’ignorance et la faiblesse pour les autres. » Au XII° siècle, le Tiers-Etat n’existe guère, Alexis de Tocqueville voit deux classes : « ceux qui cultivaient le sol sans le posséder, de l’autre ceux qui possédaient le sol sans le cultiver.»

Les plus pauvres étaient moins à plaindre que les hommes du peuple aujourd’hui, ils n’étaient point esclaves comme ceux des colonies, ayant plus de « liberté, d’élévation et de moralité ». Outre cela, l’intérêt du maître coïncidait avec celui de l’agriculteur. Ce dernier doit vivre une vie tranquille, végétative qu’il nous est difficile d’imaginer, dit notre auteur. L’autre classe, nous dit-il, vivait une vie facile mais non commode : on mangeait avec ses doigts, le linge était inconnu, les logis étaient humides et froids. Sur ces siècles féodaux, il conclut ainsi : « L’aisance n’était nulle part ; partout le vivre ».

Après ces considérations sur le passé, l’auteur en vient à son époque. La classe paysanne « conçoit des goûts nouveaux ». La noblesse possédante aspire à une vie plus riche, plus variée. Une troisième catégorie apparaît : celle, qui quittant la terre, va s’appliquer à satisfaire les besoins nouveaux qui se font jour, c’est la naissance de l’industrie : artisanat et ateliers. Alexis trouve cette évolution inéluctable. Le cultivateur aura toujours des denrées de première nécessité, mais l’ouvrier travaille à satisfaire des besoins « factices et secondaires » et même éphémères. Que devient alors l’ouvrier resté sans ressource ?

La classe industrielle est plus fragile : la concurrence peut la mettre à mal. Or la marche de la société tend à faire augmenter cette classe d’ouvriers travaillant pour le bien-être des autres. Se produit alors une juxtaposition de l’aisance avec l’indigence.

D’autres causes contribuent à la naissance du paupérisme. « L’homme naît avec des besoins et il se fait des besoins » dit notre auteur, par exemple l’usage du tabac, et de bien d’autres objets. L’homme civilisé a plus de besoins que l’homme sauvage, donc l’homme civilisé a une vie davantage exposée que l’homme sauvage. La société a donc le souci de soulager les misères qu’elle voit en son sein.

En Angleterre, la moyenne des jouissances que doit espérer un homme dans la vie, est placée plus haut que dans aucun autre pays du monde, d’où le paupérisme qui s’y rencontre. Et ce sera partout ainsi à l’avenir, prédit Alexis de Tocqueville : le paupérisme va s’accroître. Comment « atténuer les maux inévitables qu’il est déjà facile de prévoir ? »

Seconde partie

Dans cette seconde partie qui ne porte pas de titre, notre auteur différencie deux sortes de bienfaisances : la charité, l’autre, moins enthousiaste et plus raisonnable, est la charité légale, paroissiale ; cette dernière peut apparaître plus belle et plus généreuse. Elle s’est développée en Angleterre à partir du règne d’Elisabeth I°, en 1601. Dans chaque paroisse, des inspecteurs des pauvres étaient nommés, à charge pour ces inspecteurs de taxer les habitants pour nourrir les indigents infirmes et donner du travail aux autres.

L’Angleterre commerce avec d’autres pays. « Lorsqu’un habitant des Indes réduit sa consommation, il y a un fabricant qui souffre. » L’Angleterre est un exemple frappant car la propriété foncière reste aux mains des propriétaires, avec pour conséquence que beaucoup d’hommes des campagnes n’ont pas trouvé à s’employer, d’où l’exode rural vers les villes, le paupérisme a donc plus crû en Angleterre qu’ailleurs.

Quels sont les inconvénients de la charité légale depuis les lois de Elisabeth I° ? Le pauvre ayant droit aux secours, cela produit des abus : l’oisiveté pour beaucoup, car le pauvre ne voit pas comment améliorer sa condition. Ce qui fait que la partie la plus généreuse, la plus active, fournit des secours à ceux qui sont oisifs ou font un mauvais usage du produit de leur travail. « Qui empêche la société, avant d’accorder le secours, de s’enquérir des causes du besoin ? » demande notre auteur ; d’autre part comment discerner entre « malheur immérité » et « infortune que le vice a produite, » poursuit notre homme, surtout si ces deux causes sont jointes. Les Anglais ont placé des surveillants dans chaque commune. « Les lois auront déclaré que la misère innocente sera seule secourue, la pratique viendra au secours de toutes les misères. » Voudrait-on faire travailler les valides ? Mais ces travaux existent-ils partout ? Quand on sait que le nombre des indigents atteint là-bas le sixième de la population totale, affirme-t-il, sceptique. A supposer que ces travaux existent, qui en suivra l’exécution ? En fait on donnera un secours sans exiger de travail. Cette loi sur la charité légale crée une classe oisive et paresseuse : « elle déprave les hommes ». Et l’auteur d’ajouter : « Le droit qu’a le pauvre d’obtenir les secours de la société (…) au lieu d’élever le cœur de l’homme qui l’exerce, l’abaisse ». Ce droit l’enferme dans sa misère, dans son inconduite peut-être, dans cette infériorité et la légalise.

Selon l’auteur, l’aumône individuelle qu’il pratiquait, nous le savons dans son domaine de Tocqueville, établit un lien qui va entraîner la reconnaissance chez l’homme secouru, tandis que la charité légale ne provoque aucune gratitude pour un secours qu’on ne peut lui refuser, et il voit même entre les possédants et les pauvres une haine qui « les dispose au combat ».

D’autre part, si l’oisiveté chez tous « a été la mère de tous les vices » combien plus le sera-t-elle chez des hommes sans espoir et sans crainte.

Alexis de Tocqueville renvoie aux études faites sur le paupérisme en Angleterre : on y déplore la dégradation où sont tombées les classes inférieures : augmentation des enfants naturels, criminalité, esprit d’imprévoyance, nul souci d’épargne. Existe un grand contraste entre le reste de la nation qui fait l’admiration de toute l’Europe et les indigents qui reculent vers la barbarie.

Autre inconvénient de la charité légale : les secours sont paroissiaux, si bien que les pauvres secourus ne peuvent quitter le lieu de leur naissance ainsi les Anglais ont immobilisé un sixième de leur population.

L’auteur donne alors des notes qui datent de son séjour en Angleterre en 1833. Reçu chez un juge de paix, grand propriétaire du Sud, il put assister aux réunions de paroisses. Un homme âgé se présente, l’allure soignée d’un rentier, il réclame avec emportement contre l’injustice des administrateurs de sa paroisse : il est pauvre et l’on vient de diminuer les secours qu’il percevait jusqu’alors ! Vient ensuite une jeune femme enceinte, son mari est parti en mer, elle demande un secours. Son beau-père est un homme aisé, il pourrait aider sa belle-fille. On le fait venir, mais il ne veut rien savoir, aucune loi ne l’y oblige. On donne un secours à la belle-fille.

Paraissent ensuite cinq ou six hommes dans la force de l’âge, ils se plaignent, ils n’ont obtenu ni travail ni secours. Refus du juge.

Lord X avec qui Alexis était venu lui explique que le premier homme a de quoi vivre, mais il demande encore, ne sentant pas le caractère pénible et humiliant de sa requête. Le beau-père qui refuse d’aider sa belle-fille se décharge de son devoir sur la collectivité, quand aux jeunes gens, Lord X affirme qu’il les connaît, ce sont de mauvais sujets qui dépensent leur argent au cabaret.

L’audience se poursuit. Une jeune femme avec un enfant s’avance, elle a eu cet enfant « d’un commerce illégitime », elle le reconnaît volontiers. On la somme de nommer le père, elle le cite sans difficulté. Celui-ci reconnaît sa paternité. On le condamne à entretenir l’enfant. Ils se retirent sans que les membres présents en ressentent la moindre émotion : ils sont accoutumés ! Une autre jeune femme paraît, elle se dit enceinte sans la moindre vergogne. Le père est absent, on remet l’affaire à un autre jour.

Lord X met en lumière un autre inconvénient de cette loi : l’entretien des enfants abandonnés à la charge du public, cela a augmenté l’inconduite dans les basses classes. Si on aide ces femmes, on donne plus que pour l’enfant, « elles s’enrichissent donc par leurs vices-mêmes ».

Depuis 1833, la loi sur les pauvres a été changée dont les Anglais attendent beaucoup. Alexis de Tocqueville ne partage pas cet optimisme car l’obligation de secourir le pauvre aura les mêmes effets que les lois anciennes. Il ne veut pas stigmatiser la bienfaisance, mais elle doit être, selon lui, « une vertu mâle et raisonnée ». La charité individuelle produit des effets utiles, elle est discrète, mais elle n’intervient pas toujours dans les cas de détresse. L’association de personnes charitables serait plus puissante. Il admet cependant la charité publique appliquée à des maux inévitables : faiblesse de l’enfance, vieillesse, maladie, folie, ou lors de calamités publiques « qui de loin en loin échappent des mains de Dieu ».On note là un trait religieux qui ne serait plus de saison à notre époque. Par charité publique, il entend la fondation d’écoles des pauvres, là encore un trait de la mentalité de son époque. Ceci dit, l’auteur refuse l’aide régulière, permanente, administrative aux pauvres, car cela se révèle plus nuisible qu’utile : dépravation des hommes secourus, tarissement de l’épargne ; l’accumulation des capitaux sera entravé, ainsi que l’essor du commerce, avec pour fin une révolution violente dans l’Etat, ce que craint, nous l’avons vu, par atavisme, notre auteur.

A la fin de son article, Alexis donne une synthèse des idées qu’il a exposées : la progression des temps entraîne un nombre grandissant de gens pauvres. « Quel remède apporter à de pareils maux ? » L’aumône légale, réductrice pour l’esprit est un remède dangereux. La charité particulière produit des effets utiles, mais les classes défavorisées de l’industrie croissent, cette charité ne peut suffire, ce ne peut être qu’un moyen. Que faire donc ?

Ne pourrait-on après avoir soulagé les maux chercher à les prévenir ? Par exemple en freinant l’exode rural. Ne peut-on faciliter l’épargne aux classes laborieuses ? A ce moment de l’article l’auteur promet d’ajouter un autre article et en « faire hommage l’année prochaine à la Société Académique de Cherbourg ». On sait qu’il n’en sera rien.

Voyons maintenant le deuxième mémoire sur le paupérisme qui date de 1837 et que l’on trouve dans les Œuvres Complètes, au tome XVI, dans les Mélanges, page 140.

Il pose comme constat que charité privée et charité publique sont impuissantes à guérir les misères des classes pauvres, ce constat figurait dans la fin du premier Mémoire et il écrit : « Il me reste à rechercher les moyens dont on pourrait se servir pour prévenir que ces misères ne naissent ». Il voit dans la classe pauvre deux catégories : celle qui appartient au monde agricole et celle qui ressort des classes industrielles et d’ajouter aussitôt : « Je ne ferai que toucher ce qui a rapport aux classes agricoles parce que les grandes menaces de l’avenir ne viennent pas de là ». En France, note-t-il, le partage des terres est entré dans les mœurs, la propriété foncière ne peut être agglomérée. Cette division de la terre peut nuire aux progrès car les petits paysans ne peuvent guère moderniser leurs outils de travail, mais elle prévient le paupérisme.

Qui dit grand domaine agricole dit moins d’ouvriers agricoles. Il donne un exemple en Ecosse. Un riche propriétaire a contraint 3000 paysans à quitter leur travail et leur demeure pour chercher un emploi dans les manufactures.

« Que voyons-nous chaque jour ? Quels sont les membres des classes inférieures qui se livrent volontiers à l’intempérance, sans prévoir en rien le lendemain ? ». On y voit des mariages précoces et imprudents, naissent alors des malheureux, ce sont les prolétaires, « ceux qui n’ont sous le soleil que leurs bras ». Si ces mêmes hommes viennent à posséder quelque lopin de terre, leurs idées se modifient, leurs habitudes changent, ils deviennent prévoyants, car ils ont quelque chose à perdre. On le voit en Angleterre, ajoute-t-il, les paysans sont insouciants, intempérants, parce qu’ils ne possèderont jamais la moindre parcelle de terre. Ainsi le moyen le plus efficace pour prévenir le paupérisme en agriculture, c’est la division de la propriété foncière, comme c’est le cas en France.

Dans le monde industriel, on n’a pas trouvé le moyen de diviser « sans la rendre improductive la propriété industrielle ». On voit que pour y réussir, il faut de grands capitaux dans un petit nombre de mains. Les ouvriers n’ont rien, aussi bien manifestent-ils une indifférence affichée à ce qui n’est point jouissance immédiate, et sont-ils sans défense devant la misère, et cela d’autant plus qu’en industrie, les crises sont subites. Ces maux imprévus naissent de crises commerciales. Ces maux augmentent pour deux causes : la première, le nombre des ouvriers augmente, la production varie, les salaires sont en baisse, et c’est la crise ; la deuxième : un même nombre d’ouvriers, la production vienne-t-elle à baisser, de nombreux ouvriers sont inutiles, et c’est la crise.

Selon l’auteur, la France est moins exposée car elle reste rurale, d’autre part notre production industrielle dépend moins de l’étranger. Lorsque le commerce se fait avec des pays lointains, les risques sont plus grands. Viendra-t-il un temps où on aura partout dans le monde une production pour le pays-même ? C’est bien loin dans le temps, dit l’auteur. Les Anglais sont sans cesse exposés à ces crises. La France l’est moins.

Cependant il peut y avoir crise, peut-on « Trouver un moyen de donner à l’ouvrier industriel comme au petit agriculteur l’esprit et les habitudes de la propriété ? »

L’auteur envisage deux moyens. Le premier est de donner un intérêt dans la fabrique (une sorte d’intéressement, dirions-nous). Cela aurait le même effet que dans l’agriculture. Ce plan s’est heurté à deux obstacles : le premier est que les capitalistes entrepreneurs se sont révélés peu enclins à donner à leurs ouvriers une portion proportionnelle des profits, et à placer dans l’entreprise les petites sommes que les ouvriers pourraient leur apporter. D’autre part des ouvriers qui ont voulu se passer de capitalistes n’ont pas réussi. C’était une idée de Buchez qui dirigeait l’Européen, mais cela échoua, en effet des agents ouvriers se montraient peu fidèles, les capitaux insuffisants étaient mal assurés, le crédit était nul et les relations commerciales restreintes, la concurrence fut ruineuse. C’était l’échec et la dissolution de l’association ouvrière. Alexis de Tocqueville espère cependant que dans l’avenir, ces expériences pourront réussir si l’Etat se montre bienveillant et l’aide, mais ce n’est pas sûr, reconnaît-il.

Le second moyen est de favoriser l’épargne. Les Etablissements de caisse d’épargne fondés à Paris en 1818, étaient au nombre de 85 en 1837 ; 85 départements en possédaient un, et servaient un intérêt de 4%. N’est-ce pas dangereux pour l’Etat ? se demande l’auteur. Pour le Trésor, ces capitaux sont improductifs : « Le dépôt de l’argent des pauvres dans les mains de l’Etat est ou peut devenir très onéreux à l’Etat ». En outre, Alexis de Tocqueville fait remarquer que l’Etat a fait banqueroute plusieurs fois : sous l’Ancien Régime et durant la Convention. Il craint que l’Etat s’empare du capital prélevé sur les pauvres. Le prêteur lui-même par son imprudence mettra son créancier dans l’impossibilité de rendre les sommes déposées, si bien que l’on peut craindre une banqueroute.

Depuis la Révolution les régimes politiques ont souvent changé, ce manque de stabilité pourrait faire que l’Etat ne puisse pas rembourser plusieurs centaines de milliers de francs. M. Charles Dupin a essayé de plafonner les dépôts en caisses d’épargne à 250 millions de francs. Quand on sait qu’en Ecosse les dépôts ont été de 400 millions, notre auteur pense qu’en France les dépôts seraient bien supérieurs, parce que la petite propriété foncière y placera son argent. A ce point du développement il écrit : « En résumé, je suis loin de dire que les caisses d’épargne avec la constitution que nous leur avons donnée, offrent un péril actuel, elle n’en présentent aucun ». Mais il serait imprudent de voir dans les caisses d’épargne « une sorte de panacée ».

Il faudrait, selon lui, que les économistes et les hommes d’Etat trouvent d’autres ressources aux économies des pauvres. « Examinons succinctement ces deux questions » écrit-il.

Le gouvernement devrait donner à ces petits capitaux un emploi local et qui expose moins l’Etat, voilà le principe. Existent dans beaucoup de villes en France des prêts sur gages ou monts-de-piété. Ils prêtent à 12%, c’est beaucoup, mais l’argent amassé finance les hospices. Selon l’auteur, il faudrait donner aux hôpitaux d’autres ressources. Cela fait, on pourrait unir monts-de-piété et caisses d’épargne. Dans ce système l’administration recevrait d’une main les épargnes des uns et l’autre les remettrait, en somme, je cite : « le pauvre, économe, ou favorisé par la fortune prêterait à intérêt son épargne au pauvre prodigue ou malheureux ».

On ne demanderait plus un taux usuraire au pauvre qui emprunte sur gage et on pourrait donner un intérêt plus élevé au pauvre qui dépose son épargne. Alexis de Tocqueville propose les chiffres suivants :

Intérêt : 7%

Rapport du dépôt : 5%

Il ajoute aussitôt : « Je ne prétends point du reste être l’inventeur du système que j’expose ici » car il prend l’exemple de Metz. Ce rapprochement entre Caisse d’épargne et prêt sur gage existe dans cette ville et la Révolution de 1830 ne l’a pas ébranlé. L’auteur insiste : ce n’est pas du raisonnement, mais c’est le rappel d’une expérience vécue en un lieu donné. Pourquoi le gouvernement ne veut-il pas ce rapprochement ? demande notre auteur.

En conclusion, il affirme être partisan des Caisses d’épargne actuelles garanties par l’Etat : « Je laisserais subsister les Caisses d’épargne telles qu’elles existent de nos jours. Seulement je n’autoriserais les Caisses d’épargne à verser leurs fonds au Trésor que quand les monts-de-piété ne leur offriraient pas d’emploi ».

Ce manuscrit autographe paru dans les Mélanges était resté inédit. A la suite de ce texte on peut lire quelques notes qui ne manquent pas d’intérêt et que nous allons donner in extenso.

1. Peut-on empêcher le développement rapide de la population, de telle sorte que les hommes ne quittent la terre [Le mal ici porte en lui son remède] et ne passent à l’industrie qu’autant que cette dernière peut facilement répondre à leur besoins ?
2. Est-il impossible d’établir un rapport plus fixe et plus régulier entre la production et la consommation? [Immense question, insoluble quant à présent] 
3. Ne peut-on faciliter aux classes ouvrières l’accumulation de l’épargne ?
4. Les crises deviendront moins fréquentes à mesure que les peuples produiront plus également tous les mêmes choses avec le même degré de perfection et de bon marché [Condition qui ne se réalisera jamais]

Après ce passage, le tome XVI donne cet extrait de lettre, non daté, adressé probablement à son frère Hippolyte qui habite le château de Nacqueville. L’intérêt de ce texte est de montrer qu’Alexis de Tocqueville, propriétaire terrien à Tocqueville, président du Conseil Général de la Manche ; député de sa circonscription à plusieurs reprises, se soucie du paupérisme dans sa région. Malheureusement cet extrait n’est pas daté, nous l’avons dit, il doit cependant être postérieur à 1836, puisque c’est après cette date qu’il vient habiter, au moins dans la belle saison, son château de Tocqueville.

Au début de cet extrait, nous lisons : « Il faut éviter d’encourager l’imprévoyance et les vices en voulant satisfaire les besoins ».

Quand un malheur inévitable atteint l’homme valide, il est souhaitable, selon lui, que les secours apportés soient toujours le prix d’un travail. Il propose plus. Il faut créer des Associations communales, libres pour l’extinction du vagabondage et de la mendicité. Il précise qu’il ne doit pas être question de politique dans ces Associations.

Ces Associations pourraient regrouper deux ou trois communes, ou mieux n’émaner que d’une seule Elles seraient composées de ceux qui voudraient « consacrer chaque année une somme quelconque au soulagement des pauvres de la commune » ou du groupement de communes. Elles se réuniraient une fois par an. Elles éliraient une commission de trois, cinq ou sept membres chargés de distribuer les secours. Chaque année la commission rendrait compte aux souscripteurs de l’emploi des fonds.

Si par malheur, l’un des membres de l’Association tombait dans le besoin, il serait secouru avant tous les autres. Tous les ans, un membre de la Commission irait à Cherbourg où il ferait un compte-rendu général devant ses pairs, les autres délégués.

Un avantage, selon l’auteur, serait qu’on ne verrait point d’augmentation des pauvres due à l’habitude des secours, car la commune serait libre d’accorder ou non son aide. Ce ne serait point insupportable pour les souscripteurs puisqu’ils ne seraient pas obligés de demeurer dans l’Association. Ce serait un profit pour les communes : tel qui ne donne rien aujourd’hui peut donner demain. Les pauvres eux-mêmes pourraient y déposer leurs économies : on aurait alors une sorte de caisse d’épargne à l’usage des pauvres des campagnes. Et il ajoute en marge : « Idée à examiner ».

Par cette formule d’Association de souscripteurs volontaires, l’auteur voit comme conséquence que moins d’aumône aboutirait à moins de pauvres. Selon lui, une somme peu considérable suffirait à soulager une multitude de misères. On verrait ainsi moins de misères profondes qui menacent la propriété de l’homme aisé. IL donne un argument d’ordre religieux : la Providence a rendu les riches solidaires des pauvres.

Ces secours judicieusement dispensés feraient qu’on observerait moins de vols, de maraudages, de désordres dans la commune. L’Association ne laisserait pas gaspiller ses bienfaits. Si elle faisait travailler, ce serait au profit de la commune. Celle-ci n’accorderait ses dons qu’à la condition qu’on ne mendierait plus. On verrait alors, selon notre auteur, la disparition des habitudes avilissantes qui ôtent à la pauvreté son aspect respectable, habitudes qui dépravent l’enfance et qui font des mendiants des voleurs. Et l’auteur d’insister : la mendicité ne serait plus tolérée.

D’autre part, chaque Association rejetterait les indigents étrangers à la commune. Alexis s’appuie sur l’exemple de Mareuil, dans la région parisienne, où on a observé l’extinction de la mendicité. Et il ajoute ces derniers mots : « M. de Windé a écrit de bonnes choses sur la mendicité. Il faut les lire. Edouard (c’est son frère qui habite le château de Tourlaville) a dû te les envoyer. »

Ainsi, on le voit, le paupérisme est un souci constant chez Alexis de Tocqueville. Il n’obéit pas à une mode intellectuelle puisque nous savons qu’il tenait un carnet où il notait le nom des pauvres de sa commune, et qu’il leur faisait porter du pain et des secours. Donc notre homme théorise, certes, mais prêche d’exemple.

Pour des raisons religieuses, on le voit, Alexis de Tocqueville pense que les pauvres qui ne le sont pas de leur fait, doivent être secourus par les riches, il emploie le vocable religieux de Providence. Ce thème du paupérisme est abordé assez fréquemment dans la première partie du XIX° siècle, et notre auteur connaît des livres qui traitent de ce sujet, il n’échappe pas non plus au courant moraliste de son temps. Il y a aussi chez lui une crainte de la révolte populaire, de troubles violents dans la société, ce qu’il redoute pour l’Angleterre,la France n’étant pas encore très industrialisée, il ne voit pas de révoltes advenir dans notre pays. Nous savons aussi qu’Alexis de Tocqueville, partisan de la liberté pour tous et de la démocratie, refuse les théories socialistes : il ne veut pas que l’Etat mette la main sur l’économie, semblant refuser, par avance, tout système étatique comme celui qui va s’imposer quelques décennies plus tard en Russie. Nous avons vu également qu’il émet le souhait que l’intéressement des ouvriers aux bénéfices de l’entreprise entre dans les faits. Mais ce n’était pas pour son temps, cependant cela fut une idée mise en avant par le Général de Gaulle. Ainsi l’on voit qu’Alexis de Tocqueville a des idées qui seront reprises, et c’est bien juste que Raymond Aron ait remis à l’honneur ce penseur, aristocrate de cœur et démocrate de raison.

Yves RENAULT

BIBLIOGRAPHIE

Alexis de Tocqueville Mémoire sur le paupérisme, Mémoires de la Société Académique de Cherbourg , p.293 à 344, Cherbourg, 1835

Alexis de Tocqueville, Œuvres Complètes, Gallimard, 1951, Paris, Tome XVI, p.144 et sq

C. Génicot, Rencontre avec Alexis de Tocqueville, Normandie Magazine, Saint-Lô, 2005

E. Keslassy, Le libéralisme de Tocqueville à l’épreuve du paupérisme, L’Harmattan, Paris, 2000

P. Leberruyer, Alexis de Tocqueville, les Cahiers Culturels de la Manche, Le Rachinel, Saint-Lô, 1998

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