Publié par : marcletourps | 14 février 2014

Gaston Bachelard, ce rêveur de mots

Communication du 4 décembre 2013 par Franck Dubost

Gaston Bachelard, ce rêveur de mots.

 « Qui rêve perd le regard. »

« Peut-être que mon œuvre poétique ne relève en définitive que de la musique. » 

L’homme n’a-t-il plus de destin poétique ?

Gaston Bachelard (1884-1962) n’a pas suivi une carrière universitaire traditionnelle. Descendant de paysans champenois, il commença par être surnuméraire des postes. En 14, il part pour le front et perd sa femme dont il eut un enfant. En 1919, il devient professeur de physique et chimie au collège de Bar-sur-Aube, où il avait fait ses études secondaires. Tout en enseignant, il prépare l’agrégation de philosophie, qu’il obtient en 1922. Il soutient sa thèse de philosophie en 1927 avec pour sujet : études sur l’évolution d’un problème de physique  la propagation thermique dans les solides. En 29, publie un essai Sur la valeur inductive de la relativité.

Il devient professeur de philosophie à la faculté de Dijon en 1930, puis à la Sorbonne en 1940. Il prend sa retraite en 1955, et fut élu à l’Académie des Sciences Morales et Politiques et a reçu le Grand Prix National des Lettres en 1961.

Il y a chez lui un double aspect : une vertu de clarté et une force de rêve. Comme la plupart des philosophes, il a commencé par construire sa propre théorie de la connaissance. Le livre le plus marquant est Le nouvel esprit scientifique (1934). Mais la seconde partie de son œuvre est consacrée à l’étude de ce qu’il y a de plus poétique dans l’esprit humain  l’imagination, les rêves, les songes. Les psychologues traditionnels enseignent que l’homme commence par voir, puis, il se souvient. Enfin, il imagine. Pour Bachelard, l’homme imagine d’abord, puis il voit ensuite. Les rêves, les mythes, Bachelard les classe comme les vieux alchimistes d’après les quatre éléments : l’air (l’air et les songes), le feu (La psychanalyse du feu, fragments d’une poétique du feu), l’eau (l’eau et les rêves), et la terre (la Terre et les rêveries de la volonté, la terre et les rêveries du repos). Il raisonne, et il rêve. Est-ce inconciliable ? « Jadis, en un jadis par les rêves eux-mêmes oublié, la flamme d’une chandelle faisait penser les sages. » La magie des mots enfantent une ataxie[1] source pour ses orpailleurs de richesses insoupçonnées.

La poésie bachelardienne des mots en offrant une résistance pour notre comprendre, octroie une vie supplémentaire à ceux-ci. Cette magie multiplie la figure des images et des associations libres. On accède à la chose par une élaboration dont la logique défie la Logique donc non par un don direct. Ni donc, ni ainsi, ni par conséquent. La poésie bachelardienne, le droit de rêver est à rebours de ce qu’est l’esprit scientifique, à savoir une proposition qui découle nécessairement de l’autre par une causalité hypo déductive. Le rêve et les mots consacrent l’instant éternel, ils font halte parmi les demeures inconnues quand la pensée logique veut abolir précisément le charme de l’instant. « C’est pourquoi il faut proposer une méthode de lecture de Bachelard qui soit une méthode du discontinu, qui sache interrompre à chaque instant le cours du raisonnement, lui superposer les hautes verticalités des instants qui puissent s’exalter dans la découverte et s’enfoncer dans le profond retentissement de son éclat. »

La science ignore le temps, le rêve, lui, surprend sans épuiser pour autant, ses vérités. « Un poète s’invite à ma table, et là, j’oublie mon travail. » Et ce poète est un auteur qui s’absente dans les chemins de la beauté native d’une conversation avec ce qu’a recouvert la métaphysique. Et à quoi Bachelard invite-t-il à travail la poésie ? Aux vraies fêtes de l’amitié.

On entre dans le monde en l’admirant disait-il. Aussi, on ne peut pas expliquer la poésie. Le rêve conduit ou le devrait, conduire notre vie pour la dépenser dans l’allégresse onirique. La vie, le rêve, l’émerveillement, l’enfantement. Cet enchaînement est un don amical pour bien faire l’homme à être plus qu’un Dasein. Le repos et non l’angoisse. L’homme est une décision. Décider le temps, c’est vouloir vivre dans la congruence du champ fertile des songes avec une réalité transfigurée, désembourbée de sa banalité. « Parler ce n’est pas traduire quelque sensation de malaise, c’est entrer dans le monde de la parole où d’étranges pouvoirs opèrent. » La réalité, le poète en révèle de secrètes correspondances qui échappent à un réel avili à son usage fonctionnel. Dans l’Air et les Songes, Bachelard nous parle d’une vie végétale pour qui l’Arbre est l’Etre du grand rythme, jaillissement de la Vie. L’émerveillement suscite une joie qui nourrit un avenir prometteur  de moissons. Une rêverie qui se promet d’écrire anime les Muses du discret pouvoir d’enchanter. Laissons par le rêve naître un monde, un monde agrandi de possibilités. J’écris d’un vin bleu pour qu’émane l’émotion créatrice. Un rêve me visite pour m’ouvrir aux beautés du monde. Se laisser gagner par la mélancolie, pour que l’heureux commencement d’une vie illuminée advienne : tel est le destin du poète chez Bachelard. Le rêve est une œuvre de l’Esprit sachant regarder au-delà du souci : abandonnons-nous aux poètes. « Le mot est un bourgeon qui tente une ramille. Au fil des mots, comment ne pas rêver en écrivant ? ». Au fond de chaque mot commence une naissance, la mienne. Le mot est un germe de vie, « une aube et même un sûr abri. » Les mots attendent, attendent d’être libérés de la téléologie de la phrase pour être détournés vers un monde de songes. Je voudrais installer ma demeure dans les mots émancipés de leur utilité et faire en sorte que l’objection du féminin donne au foyer du rêve un bonheur immaculé. Songeant à notre terre natale, « tous les fruits du pommier dont on tire un alcool sont des soleils levants. » « La rêverie poétique est toujours neuve devant l’objet auquel elle s’attache. »

Avec les mots, le poète nous ouvre à la naissance d’un bonheur, le bonheur de l’éternelle enfance. Par le rêve, l’homme vient au monde dans un nouvel enfantement. Et ce monde, c’est le nôtre. C’est le chez-soi de la chambre où l’on cultive le droit de rêver. On y est toute à la joie d’une vacance exquise où le matin des yeux accueille la lumière des genèses éludées par un monde tout préoccupé de productivité. « La seule vie de l’eau qui frissonne renouvelle toutes les fleurs. » Donner la beauté au monde nécessite de cultiver en soi le regard du jardinier qui ne demande qu’à s’épanouir en vous. Chagall en est un. « Ce peintre qui sait placer le rouge et l’ocre, le bleu foncé et le bleu tendre nous dit les couleurs du temps des Paradis. Chagall lit la Bible, et tout de suite, sa lecture est une lumière. » Et comme le dit Bachelard, « ah ! Tout est paradis à l’œil qui sait voir. » Et ô combien est grande la concorde, l’accord majeur de l’être-ensemble, née de celui qui accompagne l’homme dans les nimbes des cieux. La peinture de Chagall « a la dimension d’une élévation. »  Ce à quoi le propos de Novalis correspondait quand celui-ci évoquait l’arbre : « l’arbre, disait-il, n’est rien autre chose qu’une flamme fleurissante. » Comment ne pas avoir l’impression qu’Hugo et Balzac appartiennent à la même famille des botanistes du songe quand on rapproche ces deux sentences poétiques : « Toute plante est une lampe. Le parfum est de la lumière. » « Tout parfum est une combinaison d’air et de lumière. » « Certains arbres deviennent plus odorants quand ils sont touchés par l’arc-en-ciel. » Un arbre est bien plus qu’un arbre, à son  sommet, la lumière, « lumières dont la frondaison d’été sont des nourritures de feu. » « Dans chaque arbre, le poète dit l’union de trois mouvements : arbre source, arbre jaillissement, arc de feu. » Les fleurs, toutes les fleurs sont des flammes, un devenir-lumière. Le rêveur poète vit dans l’auréole de toute beauté, dans le commencement de la parole d’aube. Et l’eau ? « C’est près de l’eau que j’ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur. Si je veux étudier la vie des images de l’eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et aux sources de mon pays. Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de la Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au creux d’un vallon, au bord d’une eau vive, dans l’ombre courte des saules et des osières.»

Le pouvoir germinal de notre imagination ancre nos songes dans la contemplation du foyer de nos vies fécondes en joie. C’est près de l’eau que l’on comprend mieux les parfums, portes de la rêverie. Je flâne le long du ruisseau, dans le sens de l’eau qui s’écoule vers le village voisin. Je traverse des terres au gré de lumières qui éveillent en moi des images de mondes en éclosion. « Je ne puis m’asseoir près d’un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur. L’eau sait tous mes secrets. Et le même souvenir sort de toutes les fontaines. » L’eau, les eaux printanières : saison du renouveau des couleurs, entre la verte Irlande et la rousse Ecosse. « Fraiche et claire est aussi la chanson de la rivière. » Tout autant enfantine. « A l’aurore, le chant du ruisseau est un chant de jeunesse, un conseil de jouvence. » Mais c’est aussi  « l’eau qui garde les âmes ardentes des ancêtres. » « L’eau est un lait dès qu’elle est chantée avec ferveur, dès que le sentiment d’adoration pour la maternité des eaux est passionné. » L’eau est donc le tout premier des êtres. Elle est de tous les éléments celui qui peut, seul, bercer. C’est un trait de plus de son caractère féminin. L’eau nous berce, l’eau nous endort. L’eau est une invitation au voyage de nuits naufragées. « C’est près de l’eau, c’est sur l’eau qu’on apprend à voguer sur les nuages, à nager dans le ciel. »

Que vise Bachelard ? Etre un prospecteur solitaire dans les galeries des mots. Le langage crée son monde, un monde de sublimation pure, et ses images sont la promesse d’un être nouveau, et cet être nouveau, c’est l’homme heureux. « La poésie a un bonheur qui lui est propre », car elle est le foyer d’un vivre libéré de la psychologie de l’ici-bas. Le poète, c’est celui qui transcende la réalité pour écouter l’inconnu. La poésie est un nouveau départ vers la surprise : « l’artiste ne crée pas comme il vit, il vit comme il crée. » Le poète grandit le réel de son imagination. « A la fonction du réel, il faut joindre une fonction de l’irréel », car c’est la condition d’un au-delà de l’   automatisme du langage. Le poète réveille notre faculté de composer, d’associer les mots à des propositions encore inconnues. « Les images ne s’accommodent guère des idées tranquilles, ni surtout des idées définitives. »

Quel mot signifie chez Bachelard l’intimité à partir de laquelle peut se déployer l’invitation à la rêverie ?  La maison. La maison, dit-il, « est notre coin du monde. » Il faut savoir y séjourner. On veut d’abord connaître l’Univers avant la maison, l’horizon avant le gîte. Nous ne saurions éluder l’abri sans faire l’économie des songes. « Tous les abris, tous les refuges, toutes les chambres ont des valeurs d’onirisme consonantes » nourries d’un passé riche en souvenirs. « Par les songes, les diverses demeures de notre vie se compénètrent et gardent les trésors des jours anciens. Nous allons au pays de l’Enfance immobile. » La maison abrite la rêverie, celle-ci jouit de son être. Que veut donc montrer Bachelard ? « Que la maison est une des plus grandes puissances d’intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves de l’homme. » La maison est le lieu même d’une continuité entre le passé, le présent et l’avenir. « Sans elle, l’homme serait un être dispersé. » La maison comme berceau pour l’être contredit ce que Heidegger nomme Dasein dans sa dimension d’être-jeté, abandonné à l’angoisse d’une vie sans valeur. « La vie commence bien, elle commence enfermée, protégée, toute tiède dans le giron de la maison. » Il y a un dedans qui nous enveloppe « comme une sorte de paradis terrestre de la matière. » « Quand on rêve à la maison natale, dans l’extrême profondeur de la rêverie, on participe à cette chaleur première à cette matière bien tempérée du paradis matériel. »

La maison est maternelle. Elle conserve un caractère nocturne, propre au secret. « A quoi servirait-il de donner le plan de la chambre qui fut mienne, de décrire la petite chambre au fond d’un grenier, à travers l’échancrure des toits. Moi seul peux ouvrir le placard profond qui garde encore, pour moi seul, l’odeur unique des raisins qui sèchent sur la claie. »

La maison natale est habitée mais il faut respecter ses habitants ; aussi, c’est avec un certain silence que je pense. « La maison, la chambre, le grenier où l’on a été seul, donnent les cadres d’une rêverie interminable, d’une rêverie que la poésie pourrait seule, par une œuvre, achever, accomplir. »

La maison onirique d’où résonne l’être vrai de notre enfance me rappelle des promenades partagées entre l’ennui et la liberté.

Les mots obligent à nous souvenir et nous renvoie au pays de la vie tranquille. Rilke nous dit sa joie de contempler une boîte qui ferme bien. Il aime les serrures non pour les ouvrir mais pour en maintenir les secrets. Parlons du nid. Il est une chaude et douce demeure pour l’oiseau. Il est une maison de vie. Le rêve ne cherche-t-il pas à se percher haut ? Le nid est une cachette de la vie ailée. L’arbre en est le refuge. « Si l’on approfondit un peu les rêveries où nous sommes devant un nid, on ne tarde pas à se heurter à une sorte de paradoxe de la sensibilité. Le nid, nous le comprenons tout de suite, est précaire et cependant il déclenche en nous une rêverie de la sécurité. » Le nid est un vaste bouquet de feuilles qui chante. Ainsi, en contemplant le nid, nous sommes à l’origine d’une confiance au monde, une confiance cosmique. Notre maison saisie en sa puissance d’onirisme est un nid dans le monde. Nous y vivrons dans une confiance native si vraiment nous participons, en nos rêves, à la sécurité de la première demeure. Dans son germe, toute vie est bien-être. L’être commence par le bien-être. Le monde est un nid. Je citerai Herder : « l’air, dit-il, est une colombe qui, appuyée sur son nid, réchauffe ses enfants. » Chaque mot est, pour Bachelard, un petit univers qui cache un verbe. Ecrire, c’est s’en remettre à un rythme qui précède l’image. On peut dire de la musique qu’elle est première tant dans l’art d’écrire que dans la réception de celui qui l’appréhende. Dans le droit de rêver, Bachelard affirme que « l’on entend dans les mots plus qu’on ne voit dans les choses et qu’en méditant sur un mot, on peut trouver tout un système philosophique à condition de se mettre à écouter vraiment. »

« Ecrire c’est entendre. » Bachelard rêve, mais il est aussi musicien, bien qu’il n’en dise mot. Il savait aller au-delà de la lecture pour entendre, et même un silence est pour lui un son. Ne dit-il pas : « on entend par l’imagination plus que par la perception. » C’est ce qui est l’apanage du compositeur ou de l’interprète. La conception musicale de la rêverie bachelardienne détermine son approche de la poésie qu’il considérait comme un art dynamique avec ses forces en mouvement. Bachelard parle d’un cogito sonore et énergétique à propos de la poésie des chants de Maldoror. Tout texte a une musicalité, parce qu’elle associe sons et mouvements. Le temps y est jaillissant et non pré-donné. « Le temps n’est rien s’il ne s’y passe rien. » La musique, pour Bachelard, est à l’origine d’une ontologie pouvant permettre à l’homme de mieux habiter le monde, à condition que celui-ci se fasse instrument.

Le Gaston Bachelard scientifique agrandit la distance entre la chose et l’homme ; ce qui n’est pas le cas chez le Bachelard poète. Il participe à la vie des éléments, des arbres, de la terre, des astres auxquels il accorde une âme. L’homme y est doté d’un don : celui de parler. L’eau chez Bachelard est un élément privilégié tout comme nombre de compositeurs de son temps. Imprégné par cette mage de l’eau qui coule, le poète a conçu toute sa poésie comme un mouvement ondulatoire, infléchissant son imaginaire vers un imaginaire musical.

Le son de l’eau est un son fondamental. « La liquidité, dit-il, est le désir même du langage. » Dans l’eau et les rêves, Bachelard considère que « les voix de l’eau sont à peine métaphoriques, que le langage des eaux est une réalité poétique directe, que les eaux bruissantes apprennent aux oiseaux et aux hommes à chanter, à parler … » On sait que Bachelard se définissait comme un rêveur de mots. Par le Rêve, on travaille le son pour en écouter les résonances et les rythmes.

Rêvant, le ruisseau, la rivière, la cascade ont un parler que comprennent naturellement les hommes. La musique vient du rêve.

A la fin de l’air et les songes, Bachelard consacre un chapitre à la perception musicale qu’il a prise pour modèle dans sa rêverie de poète, sollicitant cette lecture silencieuse propre au musicien. « Il est des poètes silencieux qui font taire d’abord un univers trop bruyant et tous les fracas de la tonitruance. Ils entendent, eux aussi, ce qu’ils écrivent dans le temps même qu’ils écrivent, dans la lente mesure d’une langue écrite. » Bachelard a fait de la musique l’instrument privilégié de la contemplation. Idem pour Debussy qui conseillait à tout musicien de retrouver une certaine solitude de l’être communiant avec la nature : on n’écoute pas autour de soi les mille bruits de la nature, on ne guette pas assez cette musique si variée qu’elle nous offre avec tant d’abondance. Nous avons vécu au milieu d’elle sans en apercevoir. Voilà selon moi la voie nouvelle. » Debussy. Debussy rêvait à la collaboration mystérieuse de l’air, du mouvement des feuilles et du parfum des fleurs avec la musique. Située aux confins du silence, la poésie de Bachelard est semblable à la sonorité de l’eau dormante. « Pas de grande poésie, sans silence ». Tout comme la musique, la poésie est pour Bachelard le premier phénomène du silence.

Cette musique qui suggère plus qu’elle affirme a été perçue par André Gide dans la musique de Chopin. Les sons ont des secrets.

Rêveur de mots, Bachelard se qualifiait ainsi afin de laisser au lecteur le soin de se réapproprier sa création, et de rêver à son tour sur la musique des éléments. Bachelard se trouve proche d’un écrivain comme Proust qui lui aussi a exalté la mémoire des sens dans son écriture. La sensibilité de Bachelard le rapproche de Debussy. Bachelard partageait avec lui un même goût pour l’écoute des voix du monde, ne séparant pas l’art de la vie.

Pour Bachelard, la musique vient de l’univers et s’adresse à l’homme et non au papier. Ecoutons Debussy : « je crois que la musique a reposé jusqu’à aujourd’hui sur un principe faux. On cherche trop à écrire, on fait de la musique pour le papier alors qu’elle est faite pour les oreilles. On attache trop d’importance à l’écriture musicale. On cherche ses idées en soi, alors qu’on devrait les chercher autour de soi. On combine, on construit, on imagine des thèmes qui veulent exprimer des idées ; on les développe, on les modifie à la rencontre d’autres thèmes qui représentent d’autres idées, on fait de la métaphysique mais on ne fait pas de musique. » « Les grandes leçons de musique, ce ne sont pas les musiciens qui me les ont données, je les ai reçues de la mer, du vent, de la pluie sur les arbres, et de la lumière … » Pour Bachelard, il existe une continuité entre la parole de l’eau et la parole humaine qui passe par le vol et le chant des oiseaux. Si notre être onirique est un, il en est de même pour l’art :

« Quel est celui qui n’a pas rêvé le miracle d’une prose poétique musicale, sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée, pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience. » La voix est pour Bachelard l’instrument privilégié qui cite dans la Poétique de l’espace le chanteur Charles Panzera comme le chanteur sensible à la poésie. « Nous avons d’abord les timbres ensuite les durées », ce qu’un Debussy pensait aussi. L’homme est un être discontinu, non seulement dans ses perceptions, dans ses jugements, mais dans tout. Bachelard a prôné une philosophie de la musique comprise comme une philosophie de la flamme vie pour qui l’homme n’est pas différent de la musique. Le son chez Bachelard  est conçu comme un être vivant pour qui la musique résulte de l’acte de vivre.

La musique est un monde mouvant, en perpétuelle activité, elle est de l’ordre de l’intuition immédiate. Et la vie se renouvelle sans cesse. Dès lors, comment dire le devenir ? Seule vie possible : dans l’art. Autrement, on se détourne de la vie.

Par sa sensibilité à la dimension sonore du langage, Bachelard a su créer dans sa poésie un art libre, à la mesure des éléments.

Qu’entend donc Bachelard par musique ? : non seulement les sons mais encore les silences qui les relient pour former ensemble la dynamique du flux musical. Le son est un être vivant pour lequel chez Bachelard le timbre et le rythme prévalent sans que l’on puisse appauvrir l’un sans que l’autre soit dénaturé.

On connaît la façon dont Aristote appréhende l’abord de la raison qui pense : par le repos et l’arrêt. Cette méthode est celle de l’esprit scientifique qui analyse la matière comme une substance solide afin de mieux la maîtriser. Or, la musique repose sur une réalité mouvante qui échappe donc à l’analyse conventionnelle. C’est le mouvement qui conditionne la forme. C’est la thèse de Bachelard : « il ne peut y avoir de forme fixe. Seulement des forces. » « La pensée ne doit pas dicter ses règles à la vie, car la vie n’attend pas, la vie ne doit pas ignorer la réalité du devenir, perceptible dans le fait que le temps, conçu comme jaillissement d’instants, est à la source même de l’élan vital. » C’est pourquoi Bachelard voulait fonder « une doctrine de la spontanéité pure. » Car à partir de quand une musique devient une musique ? La musique n’ayant pas d’objet à décrire, elle ne saurait se laisser réduire à dire quelque chose. « La musique est un art non-signifiant » (Sartre) : elle ne veut rien dire mais elle a un sens. Une joie de vivre, une durée de l’instant. La musique ou les songes ne sont traduisibles par des mots. Le mot, l’idée, l’intellect, n’ont aucune capacité de poursuivre un processus musical. Il y a la vie qui cherche à s’accroître et dont la musique est l’instrument. Et le rythme, c’est ce que cherchent les poètes autant que les musiciens. Il faut d’abord partir du vécu puis rejoindre l’écriture. Selon Bachelard, la vie en poésie est la vie excessive tout comme le pensait Nietzsche car les artistes n’ont pas perdu la grande voie sur laquelle s’avance la vie.

« Pour vivre, nous avons besoin de l’art » et d’une oreille qui sache rêver et écouter la nuit. « Tout vrai poète contemplant le ciel entend la course régulière des astres. Il entend les chœurs aériens. » Pour Bachelard, tout se pré-entend, il y a une musique dont la fonction est de « nous faire entrer dans le monde des bruits impossibles. » Le poète nous invite à « écouter la fleur user sa couleur ou à l’entendre gazouiller comme d’autres entendent l’herbe pousser, car ce n’est qu’à l’écoute de cette poussée que chacun pourra sentir le monde dans son  essor et s’éprouver lui-même comme vivant. Ce n’est plus la vue qui commande mais bien mais bien l’oreille.

Les sens sont pour Bachelard des appareils à rêver : « les poètes nous font entrer dans le monde des bruits impossibles, d’une impossibilité telle qu’on peut bien les taxer de fantaisie sans intérêt. Et cependant, toutes les fleurs parlent, chantent. » Jusque dans ses derniers textes, Bachelard affirmera que la fonction du poète est de nous apprendre à écouter, non seulement la musique des mots, mais celle qui résonne entre les êtres dans les silences et les timbres où se tissent les relations humaines. Bachelard nous invite à goûter au plaisir d’une musique silencieuse : « il est des musiciens qui composent sur la page blanche, dans l’immobilité et le silence. Les yeux grands ouverts, créant par le regard tendu dans le vide une sorte de silence visuel, un regard silencieux qui efface le monde pour faire taire ses bruits, ils écrivent la musique, ils entendent alors ce qu’ils créent dans l’acte qui crée, ils entendent les points noirs, les croches, les blanches, tomber, frémir, glisser, rebondir sur la portée. Pour eux, la portée est une lyre abstraite, déjà sonore. Ils jouissent là, sur la page blanche, de la polyphonie consciente. Dans l’audition réelle, des voix peuvent se perdre, s’assourdir, s’étouffer ; la fusion peut se mal faire. Mais le créateur de musique écrit à dix oreilles et à une main. Une main pour unir l’univers de l’harmonie ; dix oreilles pour écouter, pour tendre, pour régler l’afflux des symphonies. » La principale fonction de la poésie et de la musique est de nous faire tendre l’oreille vers ces voies multiples surgies d’une source intérieure pour nous mettre à l’écoute de notre subjectivité. Et c’est d’abord par le biais du silence que l’on y parvient ; par son biais, on ouvre un monde inconnu. Si l’oreille est le sens de la nuit, la musique est l’art de la nuit et de la pénombre. « La musique opère ce miracle de toucher en nous le noyau le plus secret, le point d’enracinement de tous les souvenirs et d’en faire, pour un instant, le centre du monde féérique comparable à des semences ensorcelées, les sons prennent racine en nous avec une rapidité magique en un clin d’œil nous percevons le murmure d’un bocage semé de fleurs merveilleuses. » Quand la conscience parvient à se faire le témoin de la musique perçue au-dedans, on atteint une qualité supérieure de présence à soi-même. L’homme vit alors dans l’instant présent car seul l’instant poétique peut laisser s’exprimer le soi charnel et pulsatile. Nous vivons dans un pur commencement comme celui de l’éclosion d’une fleur : « La vie, le toujours présent ne connaît ni finitude ni cristallisation achevée. La rose parfaite n’est qu’une flamme mouvante qui monte et se retire. Un nénuphar se soulève hors du flot, jette un regard à la ronde, émet une faible lueur, puis se meurt. »

Bachelard aime sentir la splendeur céleste du fugitif. Recherchez, dit-il la vie qui jamais ne pause, jamais ne cesse, sans début, et sans fin, comme un vent à jamais en errance.

Que demande Bachelard ? Que l’on entende avec notre imagination les choses exister. Bachelard laisse de côté le videre videor, le penser la pensée pour préférer vivre la vie.

« Vivre la vie dans son essor et jouir du bonheur d’agir en prenant pour exemple les grands arbres tranquilles : car vivre intimement l’essor végétal c’est sentir dans tout l’univers la même force. La vie végétale, si elle est en nous, nous donne la tranquillité du rythme lent. » Le sens auditif chez Bachelard est le sens privilégié, donnant accès à la sonorité des choses et des êtres : « un souffle de vie passe, il vient animer une parcelle d’univers et cette parcelle tressaille, palpite, devient vivante, devient tout un monde : elle exprime ce qui dans ce souffle de vie va vers elle en cherchant à s’exprimer. »

Dans la poétique de l’espace, Bachelard explique que chaque homme possède en lui une « petite harpe éolienne, délicate entre toutes, placées par nature à la porte de notre souffle. Elle frémit au simple mouvement des métaphores. Par elle, la pensée humaine chante », ce qui est pour lui une manière de nous dire qu’elle rêve. Bachelard évoque aussi le thème de la promenade pour nous évoquer la musique de l’eau dans laquelle il a trouvé un accord avec sa vie profonde : « quand le soir approchait, je descendais des cimes de l’île et j’allais m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir mon existence sans prendre la peine de la penser. »

« Le goût des voyages révèle le goût d’imaginer, et les grands voyageurs sont de grands rêveurs. »

« On dit qu’on voyage pour voir. Mais comment bien voir sans s’émerveiller et comment s’émerveiller devant les nouveautés du réel sans un long préambule de rêveries familières ? »

Dans l’eau et les rêves, Bachelard confie que son plaisir « est d’accompagner le ruisseau le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs. » Modèle d’énergie, de calme et de silence, l’eau apparaît dans de nombreux mythes à l’origine de la création du monde. L’univers entier est en état vibratoire, justifiant l’idée selon laquelle le monde pourrait être appelé une incarnation de la musique. Il a été donné aux poètes et aux musiciens d’ultra voir et d’ultra entendre, de percevoir les voix des arbres et du monde végétal. « La fréquence spécifique de chaque objet peut être interprétée comme un son. » L’eau n’est-il pas à l’origine de la musique ? « La musique est une matière vibrante qui s’adresse à la part vibrante de notre être. » Ce dont procède la poésie est le même que ce dont procède la musique. Toutes deux ont en commun la « faculté de sentir intérieurement la vie dans son essence. » Cette façon d’appréhender l’art comme produit spontané et nécessaire de l’activité humaine correspond aux intuitions de Bachelard qui a reconnu le mouvement de la vie à l’origine de tout acte artistique. C’est pourquoi au terme de son existence, Bachelard voulait « changer de méthode et développer une doctrine de la spontanéité pure. » La musique est donc à comprendre comme une écoute de l’activité silencieuse de la vie qui nourrit les sources profondes de la subjectivité. Le joueur de cithare effleure les touches de son instrument comme le fait la libellule effleurant la surface de l’eau ou le papillon poudré émergeant des fleurs pour obtenir un son flottant.

Incarnation audible d’un mystère dont elle détient le secret, la musique est une manière de faire éprouver un absolu (la vie) dans le son, comme l’a bien vu Nietzsche. Tenant son existence d’une alliance entre magie et rationalité, la musique est la seule, parmi tous les arts, à pouvoir faire entendre simultanément l’immanence, la sensualité, et la transcendance, mais aussi le divin. Art charnel, elle est aussi le plus immatériel de tous.  Bachelard évoque le feu car c’est pour lui retrouver le souvenir de la chaleur de la maison. Bachelard, homme de pensée, s’engage dans la voie active, de rêver pour que sa vie devienne un art. La poésie (qui est musique pour le poète) est un effort pour revivre la primitivité car, ainsi elle nous apporte des nouvelles de notre nuit intime. La musique plonge Bachelard dans des espaces infinis et s’étend, sous l’effet de la musique, une large nappe dormante de mélodie, un éther vaporeux. Et le temps devient espace. A l’écoute de la vie, tel l’essor végétal, on éprouve la joie de sentir un temps ralenti. Dans la Terre et les rêveries de la volonté, Bachelard montre que vivre est un art, l’art de bien vieillir. « Un être rêveur heureux de rêver, actif dans sa rêverie, tient une vérité de l’être. » Bachelard croyait fermement dans cette utopie de guérison par le poème, car nous sommes fait pour bien respirer. Telle est la fonction de l’art et à vivre le temps en nous délivrant de celui des horloges pour nous faire retrouver notre rythme propre. Respirer : « la vie est un mot qui aspire, l’âme est un mot qui expire. » « En renouvelant les belles images du monde, le rêveur accède à la santé cosmique. » Bachelard a trouvé dans la poésie un moyen de calmer l’angoisse. C’est ainsi qu’il cite un sonnet de Rilke, « sonnet de la respiration » conçu d’après les rythmes du vent et de la mer :

Respire, ô invisible poème !

Echange pur et qui jamais ne cesse entre notre être propre

Et les espaces du monde…

Vague unique, dont

Je suis la mer progressive ;

Toi, la plus économe de toutes les mers possibles,

Gain d’espace.

Combien parmi ces places des espaces furent déjà

A l’intérieur de moi-même. Plus d’un vent

Est comme mon fils.

Bachelard qualifie d’hygiène centrale ces rêveries qui ont le don d’apaiser et de vous tonifier. La pratique artistique (et la lecture en fait partie) en tant qu’activité issue de l’écoute « au-dedans », suffit à entretenir et à renforcer leur potentiel vital. Se nourrir de vent et de rosée, dans cette perspective, la vieillesse est une vertu, la preuve d’une vie juste et supérieure. Ne se laissant pas atteindre dans son être physique par les vaines, elle recentre toute son énergie au-dedans.

On trouve chez Bachelard de multiples allusions à cette pensée de l’hygiène dont les effets sont décuplés par la pratique artistique. L’art est praxis exerçant un pouvoir sur le corps.

Question : le fait qu’à partir de la modernité, la connaissance scientifique ait rompu avec le sensible par d’immenses progrès accomplis par la science, cela n’a—il pas opéré la ruine de l’homme ? Faut-il prouver le monde ou l’éprouver ? Le penser ou bien le rêver ?

« Le penser ne doit pas dicter ses règles à la vie. » Et ce n’est pas à partir d’un savoir qu’on peut vraiment rêver.

L’homme doit accueillir les surprises du langage poétique. A-t-on jamais pu faire de la poésie avec de la pensée demande Bachelard. (Critique d’Heidegger). A l’intellectualisme de ceux qui défendent la connaissance et l’esprit scientifique, s’opposent les tenants de la vie. Au contact des poètes, la nécessité intérieure de la vie en poésie s’est imposée à Bachelard. La rêverie travaille sans cesse contre l’instruction même des expériences scientifiques. Il s’agit d’appréhender l’homme pensif, dans la solitude, quand le feu est brillant, car c’est l’imagination qui pense. Le philosophe mû par sa raison vit dans un monde différent du rêveur. Et au soir de sa vie, Bachelard nous confie : « je veux dire maintenant comment une  rêverie de poète peut mettre de l’ordre en nous. Quel bienfait psychique d’être pendant de long mois fidèles à une image, fidèles à l’eau, fidèles à toutes les rêveries de vol des oiseaux. » Finalement, c’est la rêverie et non la science qui a donné le sentiment de mon existence. Naître dans l’écriture, non pour y trouver des idées, mais pour s’abandonner à la flânerie des sons et des images. Cela implique de rompre avec l’idée qui veut que « la rêverie conduise à la pensée. »

Bachelard nous invite à « devenir des aventuriers de la solitude qui mène à un accroissement d’être ». « Y-a-t-il un sens à  demander à un adulte de faire encore, de temps en temps, aux heures de solitude, dans une atmosphère de franche liberté, des dessins d’enfants ? » La solitude telle que l’entend Bachelard comme expérience propre à l’enfant, est une solitude heureuse parce qu’elle nous unit au Cosmos et donc à un émerveillement.

Bachelard s’est toujours efforcé de faire vivre en lui l’enfant dans le vieil homme, en opposant le rationalisme scientifique à l’expérience du rêveur de mots, dégagé de la responsabilité du sens. A la fin de sa vie, Bachelard disait : « j’aimerais avoir à réécrire tous mes livres. » Bachelard se définissait uniquement comme quelqu’un qui a  lu. Or, ne disait-il pas : « on doit se débarrasser des livres pour retrouver la primitivité poétique. » Se faire épistémologue, à savoir maître et discipline, n’est-ce pas anéantir la vie pour n’avoir que la pensée ? Aristote : « c’est par le repos et l’arrêt que la raison sait et pense : « il n’y a pas d’éducation mathématique sans une certaine méchanceté de la Raison ». Aimer la pensée, haïr la vie. « J’aimerais mieux manquer une leçon de philosophie que de manquer mon feu du matin. »

La pensée scientifique est celle du cela, la poésie est agie par le Tu. C’est pourquoi il faut quitter le livre pour parler aux hommes. L’activité de penser participe d’une économie du refus, le refus de voir le monde alors même que la Musique nous donne l’idée immédiate de la vie. L’Art est-il encore capable d’offrir un lieu de séjour, un espace où nous avons lieu, un temps où nous sommes présents et à partir desquels nous communiquons avec les choses, les êtres et nous-mêmes dans un monde, ce qui s’appelle habiter ? Nous sommes avec notre rapport amoureux avec la poésie devant quelque chose qui se présente à nous et dont il faut remercier son hospitalité. « Si nous pouvions faire sentir que dans l’image poétique brûle un excès de vie … », nous aurions triomphé de l’idée que seule la science est source de progrès.


[1] Désordre des mouvements de l’âme.

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