Publié par : pascalbaptiste50 | 8 décembre 2017

Communication de M. Richard NGUYEN HUU du mercredi 6 décembre 2017 : Du Morse 1899 au Suffren 2019, les sous-marins de DCNS Cherbourg

Communication pour les annales du colloque CNA sur l’héritage –V3-6 avril 2017
Cette version v3 est celle qui a été retenue par la CNA pour figurer dans les annales du
colloque sur l’héritage avec les 6 vues insérées dans le texte avec leur légende sous ce titre.
Du Morse 1899 au Suffren 2019, les sous-marins de DCNS Cherbourg
1- Introduction
a- Préambule
Commençons par un rappel du vocabulaire, en ces lieux académiques.
Dans toute la communication, le terme sous-marin sera utilisé en précisant ici la distinction
entre sous-marin pur et submersible. Prenons ces définitions de l’édition 2007 du petit
Larousse.
-Le sous-marin est un bâtiment de guerre conçu pour naviguer de façon prolongée et
autonome sous l’eau et pour combattre en plongée.
-Le submersible est un engin sous-marin qui doit régulièrement utiliser un schnorkel pour
poursuivre sa plongée.
Cette définition de 2007 a pris en compte l’invention et l’utilisation du schnorkel lors de la 2°
guerre mondiale. Une définition plus générale serait :
-Le submersible est un engin sous-marin qui doit régulièrement revenir en surface ou utiliser
un schnorkel pour recharger ses batteries avant de reprendre sa navigation en plongée.
Dans la marine nationale française, comme d’ailleurs dans toutes les marines du monde, le
terme « submersible » n’est désormais plus utilisé.
S’agissant ici de la construction navale sous marine à Cherbourg, nous utiliserons le terme de
chantier constructeur, le nom de cet héritage de l’arsenal de la marine ayant changé à travers
le temps et l’histoire1
. Aujourd’hui entreprise française privée dans laquelle l’état est
majoritaire, DCNS conçoit et construit des navires militaires. 107 sous-marins y ont été
construits à ce jour.

1
En se limitant à la période contemporaine, en 1991 la DCAN (Direction des Constructions et Armes et
Navales) devient la DCN (Direction des Constructions Navales) établissement du ministère de la Défense
jusqu’au changement de statut en 2003. DCNS est depuis une entreprise de droit privé dont l‘état est
l’actionnaire majoritaire.
– 2 –
Fig. 1- 107 sous-marins depuis 1899
Toutes les autres entreprises françaises ayant conçu et construit des sous-marins ont, soit
disparu, soit abandonné ce produit. C’est notamment le cas des Chantiers de la Loire,
absorbés en 1955 par les Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire qui ont construit de
nombreuses unités entre les 2 guerres et après guerre pour l’exportation.
b-Introduction
Un colloque2
sur un siècle de construction sous-marine s’est tenu les 25 et 26 octobre 1999 à
l’IUT de Cherbourg. Pierre Quinchon était alors le Directeur de DCN Cherbourg. Voici
quelques mots de son allocution d’ouverture:
« ../..Je m’adresse aux jeunes ingénieurs et techniciens de DCN Cherbourg qui assistent à ce
colloque pour signaler la chance qu’ils ont d’entendre ici des hommes qui ont construit le
passé dont ils sont les héritiers. Je leur dirai très simplement de prendre exemple sur cette
histoire, car le passé répond de l’avenir pourvu que nous sachions en tirer les leçons. ../..
…/..Parce que, nous nous en avons tous ici la conviction, le sous-marin est un produit
d’avenir. »
Ce passé a commencé avec le premier sous-marin ayant une réelle capacité militaire
répondant à un besoin opérationnel, le Narval de Maxime Laubeuf construit à Cherbourg et
lancé le 21 octobre 1899.

2 Actes du colloque-25-26 octobre 1999
– 3 –
Fig. 2- Schéma général du Narval 1899
Alors que la plupart des engins militaires de cette époque, tel le Gymnote, étaient des sousmarins
purs à propulsion électrique dépendant d’installations à terre pour recharger leurs
batteries, le Narval était un submersible, capable de naviguer en surface, propulsé par une
machine à vapeur, pour traverser la Manche jusque dans les eaux de l’ennemi héréditaire, puis
de plonger pour attaquer sous propulsion électrique et de revenir à sa base. Le Narval est à
l’origine de l’architecture générale du sous-marin militaire, avec la propulsion à l’arrière, les
batteries dans les fonds, l’armement en torpilles à l’extérieur, puis plus tard à l’avant, le poste
de commandement au centre sous le massif, parfois aussi appelé kiosque, et les ballasts à
l’extérieur de la coque résistante.
Le présent qui prépare l’avenir, ce sont nos 10 sous-marins nucléaires, les 6 sous-marins
nucléaires d’attaque (SNA) type Rubis et les 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins
(SNLE) type Le Triomphant de la 2° génération. La 1° génération a été celle des 6 SNLE type
Le Redoutable, celui-ci ayant été lancé le 29 mars 1967 en présence du Général de Gaulle il y
a 50 ans. Il est aujourd’hui ouvert au public à la Cité de la Mer à Cherbourg et permet aux
visiteurs de découvrir ce qu’est un sous-marin, et dans le cas du SNLE, son rôle au service de
la dissuasion comme assurance paix de la France. Née du besoin militaire de ne plus revoir
l’horreur des tranchées de la Grande Guerre, la ligne Maginot avait été contournée par les
panzers de la Wehrmacht. Née du concept de la dissuasion du faible au fort, la Force
Océanique Stratégique (FOST) n’a pas été contournée et la France n’a pas été envahie par les
chars de l’Armée Rouge. C’est au plus fort de la guerre froide que le Conseil de Défense,
alors présidé par François Mitterrand, décide de donner des successeurs aux 6 SNLE type Le
Redoutable3
. Ces SNLE de la nouvelle génération se doivent d’intégrer les évolutions
technologiques permettant à la FOST de conserver sa capacité de dissuasion. Pendant plus de
12 ans, des milliers de personnes de la Défense : Marine Nationale, DGA, DCN, CEA, etc..,
ainsi que de toute l’industrie française, des sidérurgistes aux électroniciens, participent à la
conception et à la construction du plus grand sous-marin Le Triomphant construit en France à
Cherbourg depuis le Surcouf, en passant par Le Redoutable4
. Ce grand programme, portant
sur l’un des objets les plus complexes construit par l’homme, a pu être mené à bien grâce à

3
LE TRIOMPHANT P.QUINCHON & F.DUPONT – éditions du Perron-1994
4
Déplacements en plongée : Surcouf =4218 t ; Le Redoutable = 9000 t ; Le Triomphant = 14120 t
– 4 –
une organisation appelée Cœlacanthe définissant les tâches et les responsabilités de tous les
intervenants de l’époque. Nous ne citerons ici que les principaux en résumant leur rôle afin de
ne pas trop sortir de limites de cette communication.
-Le Conseil Supérieur de la Marine fixe le programme militaire.
-Le Service Technique des Constructions et Armes Navales rédige la spécification d’ensemble
à partir du programme militaire ainsi que les spécifications d’installations5
.
-Les bureaux d’études du constructeur DCNS, établissent les plans à partir des spécifications,
ce qui permet aux services des achats de passer les commandes aux industriels, puis au
chantier de monter et d’intégrer, après réception et vérifications des performances par les
centres d’essais, les 75 000 appareils, 300 km de câbles, 50 km de tuyauteries et gaines, etc..
pour construire ce qui deviendra un sous-marin.
-Les marins de l’équipage d’armement prennent progressivement possession du sous-marin
avec la prise d’armement pour essais lorsque que la construction est suffisamment avancée.
Ces essais se poursuivent à quai, puis à la mer jusqu’à l’admission au service actif. Insistons
au passage sur les liens étroits entre les personnels de la marine nationale et ceux du
constructeur tout au long de la vie du sous-marin, et ce dès sa naissance.
Les chantiers du constructeur DCN, aujourd’hui DCNS revoient ensuite ces sous-marins lors
des grandes modernisations, notamment celles des systèmes d’armes, des missiles et de
l’électronique qui se périment avant le sous-marin qui les porte. Ce fut le cas à Cherbourg et à
Brest pour les modernisations M4 des SNLE type Le Redoutable. Les modernisations pour
l’adaptation M 51 des 3 premiers SNLE type Le Triomphant ont été réalisées à Brest.
En 2017, 10 sous marins nucléaires sont en service (dates de mise en service entre
parenthèses) dans la marine nationale française. Ce sont les 6 SNA type Rubis de l’escadrille
des sous-marins nucléaires d’attaque, l’ESNA basée à Toulon et les 4 SNLE type le
Triomphant de la FOST basés à Brest.
– Le Rubis (SNA -1983)
– Le Saphir (SNA – 1984)
– Le Casabianca (SNA – 1987)
– L’Emeraude (SNA – 1988)
– L’Améthyste (SNA – 1992)
– La Perle (SNA – 1993)
– Le Triomphant (SNLE – 1997)
– Le Téméraire (SNLE – 1999)
– Le Vigilant (SNLE – 2004)
– Le Terrible (SNLE-2010)

5
185 spécifications d’installations sur Le Triomphant telles que : appareil à gouverner, appareil propulsif,
détection sous-marine, périscopes, etc…
– 5 –
Fig. 3 –Le Terrible dans le chantier Laubeuf
Le Terrible a été présenté, et non lancé, le 21 mars 2008 pour la 1° fois depuis Le
Redoutable, en présence du Président de la République. Nous reviendrons plus loin sur la
distinction entre présentation et lancement. Le Terrible est entré en service fin
septembre 2010 en arrivant au rendez-vous dans les délais et les coûts fixés 10 ans
auparavant. Le tir réussi de son nouveau missile M 51 a valu à tous les acteurs du programme
les félicitations du chef d’état-major de la marine, l’amiral Forissier, en ces termes.
« Il faut saluer la performance exceptionnelle réalisée par l’ensemble des acteurs des
programmes de dissuasion pour permettre le rendez-vous, que nous attendions depuis dix ans,
entre le missile M51 et le sous-marin Le Terrible. Peu de programmes d’armement respectent
aussi scrupuleusement un calendrier fixé avec autant d’avance. »
Les 3 prédécesseurs du Terrible ont été modernisés depuis pour recevoir le nouveau missile M
51 afin d’assurer la crédibilité de la FOST donc la poursuite de la dissuasion.
L’achèvement du Suffren, 1° SNA type Barracuda permettra la mise à la retraite du Rubis et
de ses frères, sisterships comme disent les anglais, au fur et à mesure de la construction et de
la mise en service des 6 SNA type Barracuda.
2- Présentation du produit sous-marin
a- La conception, la complexité et les grands équilibres du navire.
La conception d’un sous-marin doit répondre aux trois principaux impératifs suivants.
-la satisfaction des besoins opérationnels dans le cadre de ressources humaines, techniques et
règlementaires imposées ;
-la réalisation d’un produit constructible et maintenable dans un cadre industriel donné.
Un troisième impératif s’impose aux deux premiers car il faut pouvoir les réaliser dans un
cadre budgétaire acceptable.
Les grands équilibres du navire s’appliquent à des domaines tous liés dont la seule
énumération donnera un aperçu de la complexité du produit qu’est le sous-marin.
– 6 –
-La résistance de la coque et des organes internes soumis à la pression d’immersion ;
-L’hydrodynamique et les formes de carène ;
-La production d’énergie pour la propulsion, l’ensemble des besoins pour la vie à bord et la
conduite des systèmes d’armes ;
-La manœuvrabilité et le pilotage d’un mobile marin dans les 3 dimensions ;
-la discrétion acoustique, l’ensemble des systèmes de la détection sous-marine associés aux
systèmes de combat.
b- La coque et l’immersion
L’architecture des premiers sous-marins (submersibles) comporte deux « coques », la coque
extérieure, non résistante, et la coque intérieure, résistante à la pression d’immersion, l’espace
entre les 2 coques renfermant les ballasts et les soutes à gazole. Cette architecture générale a
évolué avec l’avènement des sous-marins à propulsion nucléaire, lesquels (SNLE, SNA) n’ont
plus de double coque, la coque résistante étant entourée à chaque extrémité par des ballasts.
Les éléments de structures en acier ont d’abord été assemblés entre eux par rivetage avant
d’être soudés après la seconde guerre mondiale (série des sous-marins océaniques type
Narval). L’évolution des aciers de « coque », leur métallurgie et leur mise en œuvre industrielle
se fait de concert entre le fournisseur de tôles et pièces forgées – Creusot Loire- et Cherbourg,
port constructeur, lequel s’est doté alors d’un laboratoire d’essais industriels. La qualification
de certaines parties de coques non véritablement calculables par les moyens de l’époque
nécessite aussi la réalisation de maquettes -acier- à échelle réduite, soumises à essais sous
pression en caissons d’essais. De quelques dizaines de mètres à 200 mètres (après la seconde
guerre mondiale) puis à 300 mètres et maintenant plus, les aciers de coque évoluent en
résistance et résilience pour prendre la dénomination d’acier à haute limite élastique soudable
(HLES).
c- La propulsion, de la vapeur au diesel puis le nucléaire.
La propulsion d’un sous-marin a toujours constitué un défi pour ses concepteurs et
réalisateurs en devant essayer de satisfaire les exigences suivantes:
-fonctionner en surface comme en plongée, avec une variation de poids nulle ou limitée pour
ne pas influer sur la pesée du sous-marin et donc sa capacité à plonger ou à faire surface ;
-ne pas dégager de produits toxiques, et limiter les indiscrétions telles que fumées en surface
et bulles en plongée ;
-faire appel à des installations propulsives compactes et fiables.
Les premiers sous-marins électriques purs étaient limités à la défense côtière, devant
recharger leurs batteries au port auprès d’installations à terre. Avec sa machine à vapeur de
220 CV pour la navigation en surface et la recharge de ses batteries alimentant son moteur
électrique de 80 CV en plongée, le Narval devient un véritable outil militaire, même si la
machine à vapeur génère des fumées indiscrètes et nécessite 15 minutes pour la plongée.
La substitution du moteur diesel à la machine à vapeur permet des prises de plongées plus
rapides de l’ordre de quelques minutes. Ce type de moteur réduit les indiscrétions en surface,
surtout avec l’utilisation du schnorkel permettant la navigation en plongée sous la surface au
diesel tout en rechargeant les batteries.
La propulsion nucléaire permet au sous-marin de s’affranchir de la nécessité de recharger ses
batteries en revenant à l’immersion périscopique et lui assure une fourniture d’énergie et
d’eau douce quasiment illimitée.
Les systèmes non nucléaires de propulsion dits anaérobies tels que les piles à combustible,
offrent ce même type de progrès dans une moindre mesure, en augmentant la durée des
plongées entre chaque retour à l’immersion périscopique pour recharger les batteries.
– 7 –
d- La discrétion optique, électromagnétique et acoustique
Le sous-marin, de part sa définition même, a cherché depuis l’origine la discrétion optique:
« Etre invisible ». Sa navigation et ses moyens de propulsion l’obligent à l’indiscrétion en
revenant d’abord en surface recharger les batteries d’accumulateurs, soit par la machine à
vapeur, soit par des moteurs thermiques. L’avènement du schnorkel à la seconde guerre
mondiale lui permettra d’effectuer cette recharge à l’immersion périscopique, situation avec
seulement les aériens -extrémités des périscopes, antennes et tube d’air- visibles. La
propulsion nucléaire se passe de cette phase, rendant le sous-marin complètement « invisible »
pendant toute sa patrouille et ne faisant « surface » qu’à l’approche de la base navale.
La détection sous-marine, déjà opérante avec des sonars actifs ou passifs est à l’œuvre. Elle se
développe (jusqu’aux antennes ETBF comme écoute très basse fréquence), alors que le sousmarin
fait aussi des efforts de discrétion. L’objectif de se fondre dans le bruit de fond de la
mer mobilise toutes les compétences et les énergies pour les SNLE NG type Le Triomphant.
Les réponses techniques dans la conception du sous-marin passent de réponses individualisées
pour les matériels vibrants et donc bruyants à des réponses d’architecture d’ensemble pour les
aménagements intérieurs en modules complets suspendus. Le chantier adapte ses méthodes de
montage et les personnels se forment en conséquence en école spécifique.
e- Le système de combat
Le système de combat comprend :
 les systèmes permettant de connaitre l’environnement (sous-marin, aérien, ..) du sousmarin,
systèmes comportant différents senseurs avec les installations de transmission
de données correspondants,
 le système d’armes mis en œuvre en fonction de la menace (tactique, stratégique, ..),
 les moyens de centralisation et de coordination permettant l’appréciation de la menace
et l’aide à la décision.
Le projet de sous-marin consiste à intégrer dans la « plateforme propulsive » tous les systèmes
précités, avec l’exigence de respecter les grands équilibres architecturaux, gage de la
faisabilité du navire.
Les développements technologiques en ces domaines, réalisés en amont du programme,
pilotés par le Ministère de la Défense, en particulier la Délégation Générale pour l’Armement
(DGA), mettent à contribution les centres d’études de DCN en liaison avec les
« Équipementiers » spécialistes des matériels. Ils sont cohérents avec les objectifs calendaires
et financiers du programme de construction.
Le chantier constructeur qu’est DCN Cherbourg, au moment des études de réalisation, intègre
les caractéristiques fonctionnelles, physiques, calendaires et financières dans la poursuite du
projet. Il se forme à ces matériels et se prépare à les accueillir en atelier, en particulier ceux
des spécialités « Électronique » et « Informatique », avant de réaliser leur montage à bord et
de procéder aux premiers essais de mise en route opérationnelle au mouillage.
Ces systèmes, à l’origine indépendants, s’intègrent de plus en plus avec les progrès dans la
numérisation des données pour permettre au commandement le pilotage global et centralisé
du système d’armes.
Les établissements de DCN, spécialistes de ces systèmes, assurent l’interface entre les
industriels (équipementiers) fournisseurs des matériels et le chantier, réalisant au passage des
vérifications fonctionnelles à terre sur plateformes.
L’ensemble des « partenaires » se retrouve au chantier pour les mises en service au mouillage
et les essais à la mer.
– 8 –
3- L’héritage des infrastructures de l’arsenal de la marine
Des « vieilles pierres » de l’arsenal de la marine au grand chantier de la refonte du secteur
construction (RSC) en vue de construire à l’horizontale les SNLE type le Triomphant,
l’héritage peut être résumé par ces quelques lignes de la revue DGA6
:
« En 1897, Cherbourg entamait la construction du Morse, premier sous marin réalisé dans
ses chantiers. En 1964 Cherbourg mettait sur cale Le Redoutable, premier SNLE. Le décor
avait peu changé. De 1982 à 1992, une grande opération de modernisation de plus de 2500
MF, la RSC permettra la construction à l’horizontale des SNLE type Le Triomphant. »
a- La révolution industrielle
Si l’origine du mot arsenal est généralement considérée comme une déformation du mot arabe
« dâr as sinâ » qui signifie manufacture, l’origine de l’arsenal de la marine à Cherbourg,
devenu la « manufacture » de sous-marins de DCNS, est une longue suite de transformations
topographiques et territoriales. Relater les évolutions territoriales et les limites de compétence
des organismes chargés d’administrer les territoires et départements de cette ville dans la ville
qu’est un arsenal de la marine reviendrait à écrire l’histoire du génie français de la
construction d’un mille-feuille administratif, militaire et industriel.
Nous nous limitons ici à la partie industrielle. Les formes de radoub, les cales et les bassins
sont des infrastructures majeures qui dimensionnent les capacités d’un arsenal, tant pour les
constructions neuves que pour la réparation, l’entretien et la modernisation des navires en
service. Du plan de 18587
à la vue aérienne prise en 2006 il est possible de suivre l’évolution
de ce que les géographes appellent le trait de côte qui suit le contour des quais, des formes et
des passes, agrandis et approfondis au cours du temps pour recevoir des navires à la taille
toujours croissante.
Fig. 4- Photo aérienne Marine Nationale – 2006

6 Revue DGA N° 31-février-mars 1992
7
Document du Service Historique de la Défense, cote 2k 1073
– 9 –
C’est aussi le cas des bâtiments industriels. Les ateliers et les métiers des personnels qui y
travaillent, évoluent pour s’adapter aux nouvelles techniques. Les débuts de la construction
des sous-marins se font à la même époque que l’emploi de l’électricité, en plein
développement depuis 1870. Nous sommes à l’ère de la révolution industrielle avec
l’apparition de nouveaux réseaux, distribution électrique mais aussi eau et air comprimé, gaz
de ville, hydrocarbures et plus tard les réseaux de communication, téléphone et informatique,
sans oublier la voirie ferroviaire et routière.
b- La période contemporaine
Dire que le paysage avait peu changé entre 1897 et 1964 reviendrait à passer sous silence le
changement majeur qui avait eu lieu pour construire Le Redoutable et les 5 suivants. La cale
3 avait été agrandie, des infrastructures spécifiques au nucléaire avaient été crées, tant pour la
propulsion que pour les missiles. C’était dans les années 1960-1970 et ce fut une révolution,
des dimensions du sous-marin à sa propulsion nucléaire et à l’emport des missiles stratégiques
au service de la dissuasion indépendante voulue par le Général de Gaulle. L’héritage de la
dissuasion indépendante a été poursuivi par ses successeurs. Nous avons cité François
Mitterrand à propos du Conseil de Défense ayant décidé de lancer le programme des SNLE
type le Triomphant. Ce programme comprenait l’ensemble des infrastructures et des moyens
industriels destinés à la réalisation de ces SNLE. Comme nous sommes tous contribuables,
abordons l’aspect économique de la refonte du secteur construction, investissement d’un
montant de 2550 MF (360 M€) aux conditions économiques de 1992. Le coût de ce
programme, initialement destiné à construire 6 SNLE type Le Triomphant (2 G€ l’unité sans
les missiles), préfabriqués et assemblés à l’horizontale, fut comparé au coût moins élevé d’un
programme de rénovation des cales de lancement inclinées utilisées pour la construction des
6 SNLE type Redoutable. Les gains de productivité obtenus par la construction à l’horizontale
devaient permettre un retour du surcoût d’investissement se situant entre la 5° et la 6° unité
produite. La chute du mur de Berlin et le début des dividendes de la paix ont conduit à ne
construire que 4 SNLE, hypothèse que n’avait pas intégrée l’étude économique faite en pleine
guerre froide. Les programmes des sous-marins construits pour l’exportation (Types Agosta
90 B, et Scorpene) ainsi que le programme des 6 SNA type Barracuda ont pu, ou vont hériter
des gains de productivité obtenus par la construction à l’horizontale.
c- La construction de nos jours
Notre époque, qui s’est fortement financiarisée depuis la chute du mur de Berlin, ne doit pas
nous faire oublier que l’amélioration de la productivité était aussi liée à une volonté
d’amélioration des conditions de travail. Les bâtiments en fer au sol en terre battue où se
travaillait la tôle depuis la fin du XIX° siècle sont démolis dans la cadre de la RSC.
Cela nous fait revenir à l’aspect industriel et à la vue aérienne avec l’atelier coque Legris
d’une surface de 4 hectares abritant des machines telles qu’une presse de 12000 tonnes, une
rouleuse de 4500 tonnes et une machine d’usinage à grande capacité pouvant recevoir des
pièces de 250 t et 14 m de diamètre pour réaliser la coque et les cloisons soumises à la
pression d’immersion. Une bonne isolation acoustique limite les nuisances liées aux travaux
bruyants de chaudronnerie lourde en réduisant les risques de surdité professionnelle.
Le chantier d’assemblage Laubeuf d’une surface de 2,5 hectares comprend 2 nefs d’une
hauteur un peu supérieure à 50 m. Le sous-marin y est d’abord constitué de sections qui
reçoivent les équipements par leurs extrémités avant d’être ensuite jonctionnées ensemble par
soudage. L’une des innovations de ce chantier porte sur l’utilisation du système utilisant des
marcheurs hydrauliques servant à la fois de positionneurs de soudage et de moyen de
manutention par transfert au sol des sections pour leur assemblage. Le chantier fonctionne sur
un dallage bétonné, sans rails ni plans inclinés, ce qui facilite les circulations des personnels et
– 10 –
des engins. Cette innovation fait partie de l’héritage et du retour d’expérience en construction
navale avec la corrélation entre les gains de productivité, l’amélioration des conditions de
travail et l’augmentation de la capacité des moyens de manutention.
Les marcheurs sont utilisés pour l’opération de transfert du sous-marin entre le chantier
Laubeuf et l’ouvrage Cachin aussi appelé dispositif de mise à l’eau dont le principe de
fonctionnement, utilisant une plate-forme flottante et immergeable dans une forme, fait appel
au principe d’Archimède bien connu des marins et des physiciens. C’est dans cet ouvrage que
sont effectués les opérations d’achèvement et le chargement du combustible nucléaire. On y
conduit aussi ce que l’on appelle dans notre jargon les essais à quai ou au mouillage, qui
seront suivis des essais à la mer, y compris en plongée car il s’agit d’un sous-marin.
Fig. 5- Vue d’un lancement de SNA en sortie de cale
Au passage, la cérémonie du lancement, comme celle du Redoutable lancé en cale 3 devant le
Général de Gaulle le 29 mars 1967, est devenue en 2008 une cérémonie de présentation au
Président de la République du Terrible sur l’ouvrage Cachin, ainsi que cela a été mentionné
au début de cette communication.
Cet outil de production fut dimensionné pour permettre la construction des 6 Triomphant à la
cadence d’une unité tous les 30 mois, et non 30 par mois comme l’écrivit en 1988 un
journaliste enthousiaste n’ayant pas le sens des ordres de grandeur industriels. Les réalités
économiques de l’après guerre froide ont conduit à restructurer l’outil en question en le
réduisant. Cette opération s’est faite dans le cadre d’une redistribution des tâches et des
responsabilités au sein de l’arsenal de la marine à Cherbourg. Ce terme ne désigne plus que le
site où se trouve maintenant, en simplifiant sans détailler, d’une part les activités étatiques de
la marine nationale et d’autre part les activités industrielles de DCNS. Ces dernières sont
maintenant concentrées dans la zone sud de l’arsenal à l’issue d’une restructuration menée au
début des années 2000 dans le cadre du changement de statut de DCN devenue DCNS.
– 11 –
4- Conclusion
Du Narval de 1899 aux concepts de sous-marins futurs présentés au salon Euronaval qui se
tient tous les 2 ans au Bourget, l’héritage de la construction sous-marine permet à nos
successeurs de continuer à préparer l’avenir en s’appuyant sur le présent avec, par exemple, la
convertibilité du Scorpene susceptible de recevoir une nouvelle section pour sa propulsion. 4
pays, le Chili, la Malaisie, l’Inde et le Brésil, ont adopté le Scorpene pour leurs marines, ce
qui est à souligner car il est rare d’exporter des matériels militaires de 1° rang tels que des
avions, des chars ou des bâtiments de guerre, qui ne sont pas en service dans les forces armées
du pays exportateur.
En 2014 le nombre de sous-marins construits à Cherbourg depuis 1897 était compris entre
106 et 119 comme nous avons tenté de le détailler ci-dessous.
-Construits, même partiellement, et livrés : 106
-Commandés, avec les 3 premiers SNA type Barracuda, Suffren, Dugay-Trouin, et Tourville :
109
-Commandés, y compris avec transfert de technologie : 119
La figure 1 donne le chiffre de 107 sous-marins construits à Cherbourg depuis 1899, fourni
par DCNS à la presse pour les 50 ans du lancement du Redoutable.
L’avenir proche porte sur la commande pour la marine nationale de 3 autres SNA type
Barracuda, Dupetit-Thouars, Duquesne et De Grasse, ainsi que sur le transfert de technologie
pour les 12 sous-marins du contrat pour la marine australienne, estimé globalement à 34
milliards d’euros. Les pré-études du SNLE de 3° génération et des évolutions du missile M51
sont en cours pour succéder au Terrible, comme l’a annoncé le Président de la République
dans un discours sur la dissuasion à Istres le 19 février 2015.
Enfin nous conclurons avec un avenir plus propre et plus vert, paradoxe voulu ici puisqu’il
s’agit de nucléaire et de bateaux noirs. Tous ces bateaux noirs ne pouvaient avoir une
vocation muséale comme le Redoutable. Il faut cependant leur donner une fin de vie
respectant l’environnement et les nombreuses réglementations de notre beau pays tout en
ménageant les deniers de l’état, donc du contribuable.
– 12 –
Fig. 6- Découpage tranche réacteur
Les opérations de démantèlement consistent succinctement :
 à décharger le combustible nucléaire après mise à mise à l’arrêt froid de la chaufferie,
 à vidanger tous les fluides, à débarquer la batterie, et à récupérer les matériels encore
utilisables,
 à séparer du reste de la coque, la tranche chaufferie nucléaire, opération qui se fait à
terre au niveau du sol dans la zone Laubeuf-Cachin, la tranche chaufferie nucléaire
étant déplacée puis stockée sous abri en attente de son démantèlement ultérieur,
 à ressouder les 2 parties de la coque restante qui sera remise à l’eau puis à quai avant
sa déconstruction.
Nous laisserons ainsi en héritage pour les futures générations du travail pour longtemps avec
la vision prévisionnelle d’un long terme qui va jusqu’en 20708
et vient de faire l’objet d’un
premier contrat notifié à DCNS le 24 octobre 2016.
Merci pour votre attention.
Richard NGUYEN HUU
Secrétaire-adjoint de la Société Nationale Académique de Cherbourg
Correspondant de la Conférence Nationale des Académies
Avec les contributions des Membres de l’Association des Amis du Musée national de la
Marine – délégation du Cotentin

8
Article de Mer & Marine du 30/07/2013

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