Publié par : marcletourps | 3 décembre 2014

Ce que se propose François, duc de La Rochefoucauld (1613-1680), Révéler le secret du cœur et de l’esprit. Lecture anthropologique des Maximes de La Rochefoucauld.

Ce que se propose François, duc de La Rochefoucauld (1613-1680),
Révéler le secret du cœur et de l’esprit.
Lecture anthropologique des Maximes de La Rochefoucauld.

Par Frank Dubost, 1er octobre 2014

Toute vérité est-elle bonne à dire ? Cette question est d’autant plus justifiée que le propos touchant à l’anthropologie du duc de La Rochefoucauld est fort sombre. Celui-ci fait mouche par des énoncés fort bien ramassés qui vont à l’essentiel. « Ce qui se dit bien se dit en peu de mots », de sorte que ces maximes peuvent blesser plus d’un qui est attentif à leur propos. Celles-ci piquent au vif l’intelligence de celui qui en ressent immédiatement un effet vexatoire assuré.
On se refuse même à leur reconnaître une vérité tant ce qu’elles révèlent est odieux ! La Rochefoucauld, pourtant, ne fait que reprendre l’idée que les hommes sont dans un état de corruption lié au péché originel. Celui-ci ne fait que souligner la séparation entre Dieu et les hommes et, par ce biais, cela lui permet d’affirmer son incrédulité devant les prétentions des hommes, qu’elles s’affirment dans un idéal philosophique ou religieux. On ne peut ici que songer à ceux qui, en dépit de la Chute originelle, considèrent que l’homme conserve une partie de sa perfection ontologique première là où les partisans de Jansénius, et des augustiniens considèrent la Chute d’une façon telle que pour eux notre nature est avariée levant le masque des vertus mensongères de sorte que tout rachat est voué à l’échec ; il s’ensuit que notre liberté n’est qu’illusoire. « La Rochefoucauld adosse son anthropologie au péché originel à seule fin de rappeler que les humains vivent depuis cet événement primordial dans une nature en perdition. » L’homme est un être chaotique, ballotté par ses passions, ses « humeurs » corporelles, dont le seul clinamen est de se livrer à une lutte pour la possession, le pouvoir et la gloire. Comment ne pas donner raison à La Rochefoucauld ? La violence de l’égoïsme triomphe, et contrairement à Rousseau, le duc affirme bien que c’est bel et bien la nature humaine qui gâte la société et non l’inverse. « La brutalité des ego se farde simplement en une hostilité pacifiée nommée civilité, et l’amour-propre, toujours présent dans le cœur des hommes, se pare de plus douces apparences pour parvenir à ses fins. » Bref, nous vivons en pleine comédie sociale, une comédie faite de travestissements les plus divers et où l’hypocrisie est de mise.
Il y a là un point essentiel à relever : on dit de l’homme qu’il ruse, qu’il calcule ; or pour La Rochefoucauld, les hommes sont en réalité inconscients des forces qui les font agir ; ils sont agis, menés, manipulés. Le « connais-toi toi-même de Socrate » est donc illusoire. C’st alors que la révélation de ce qu’est l’homme est l’objet de toutes les contestations. Ainsi Madame de La Fayette s’insurge : « Ha ! Quelle corruption il faut avoir dans l’esprit pour être capable d’imaginer tout cela ! ».
La modernité des Maximes.

Toute vérité est-elle donc bonne à dire ? Nous nous intéressons à La Rochefoucauld car cette question à travers son propos fort peu aimable à l’endroit de l’homme se pose inéluctablement.
Il est à nos yeux le prédécesseur des penseurs du soupçon tels que Marx, Nietzsche ou encore Freud. Que nous dit-il ? Que nous ne saurions nous montrer tel que nous sommes, le vernis civilisationnel y veille car nous serions en présence d’une laideur telle que nous ne pourrions l’accepter. Pour lui, la bravoure militaire cache le goût du meurtre, l’indulgence ? Une peur de se venger, la générosité ? Un moyen de se faire aimer, l’humilité ? La volonté de ne pas susciter la jalousie. Nous pourrions ici embrayer sur la façon dont Nietzsche conçoit la pitié pour comprendre ce lien étroit qui le lie à La Rochefoucauld. Nous pourrions aussi envisager le concept de sublimation chez Freud avec l’auteur des Maximes. « Nietzsche salue en La Rochefoucauld l’habile archer qui loge à tout coup ses traits dans le noir de la nature humaine. »
Il faut ici émettre une critique d’un natif de Cherbourg, Roland Barthes, qui ne voit en l’auteur des Maximes qu’un simple critique de son temps alors même que La Rochefoucauld n’a trouvé autant d’actualité dans notre temps présent où rivalisent les professeurs de la vie heureuse, de la sculpture de soi et autres fadaises pour un public sous pilotage automatique. Ainsi que l’estime T. Todorov, « son œuvre est un aiguillon toujours actuel pour penser l’homme et le monde. » Oui, il y a bien une modernité du duc de La Rochefoucauld face aux recéleurs d’une éthique dont la « bonne parole » cache bien des vices. Comme d’être aimé, suivi.

Comment parler de La Rochefoucauld et le faire comprendre ?

Quel ressort psychique peut animer un homme qui se veut éclairer un public sinon un désir de le dominer du haut d’un magistère. Et là, à cet instant, vos yeux se portent (ou devraient) vers moi pour manifester une dénonciation : ne suis-je pas dans cette posture-là, moi, précisément ? Le doute est de mise et me voici contraint à un exercice difficile : celui de dire non alors que ce non serait encore une façon rusée de redoubler ce oui ! Dois-je alors dire : croyant dans le bien fondé de ce qu’énonce La Rochefoucauld, comment pourrais-je échapper moi-même à ce qu’on pourrait appeler une aporie.

La Rochefoucauld, la nature humaine est utilitariste.

Je ne puis en effet me retrancher derrière une simple présentation de l’anthropologie noire de la Rochefoucauld sans m’interroger à partir de l’examen de ses maximes de mes propres intérêts ? Ce qui vient à poser la question que pose Alain Caillé à l’endroit de Bourdieu : Existe-t-il une logique de l’action qui échappe à quelque utilitarisme ? Bourdieu est un héritier de Marx, et il a porté à son pinacle la compréhension utilitariste de l’action humaine. Il en va de même pour La Rochefoucauld de sorte que l’on peut s’interroger sur l’existence d’une authentique morale qui ne soit pas réductible aux passions. Existe-t-il une honnêteté possible du penseur qui sache se désolidariser de son amour-propre et porter le verbe au-delà d’un sujet qui veut énoncer qu’il n’est pas dupe de lui-même ? Homme du 17ème siècle, La Rochefoucauld est celui qui aide à penser notre temps et plus généralement la nature de l’homme. « Tout le monde, observe l’auteur des Maximes, ne cherche-t-il pas à être heureux, n’est-ce pas là la fin où tendent toutes les actions de la vie ? » Cette question ne cesse de nous obséder, nous qui courons tant après le bonheur. Si La Rochefoucauld est un moraliste, à l’instar de Tzvetan Todorov, il faut se demander s’il « ne reprend pas la philosophie des épicuriens » pour lesquels la morale n’est que le bon calcul d’un plaisir quintessencié. Comme Bourdieu, l’intérêt dit-il « joue toutes sortes de personnages, même celui du désintéressé. » L’orgueil contrit et la mise en scène de soi sont essentiels pour comprendre l’homme. Pour La Rochefoucauld, Sénèque est un hypocrite et Epicure un « saint » ; pour autant, parce qu’il est moraliste, il dénonce l’amour de soi et l’égoïsme qui est dans tous les états de la vie et qui vit de tout. Jamais le moi ne peux cesser de s’aimer lui-même et quitter la recherche de son plaisir. La Rochefoucauld administre la preuve que le vice entre dans ce qui définit les vertus. L’amour-propre est un Dieu omnipotent sur lequel notre raison n’a aucune prise. Il dicte nos actes et agit comme le poison dans la composition des remèdes. Voltaire, grande admirateur de la Rochefoucauld franchira le pas du moralisme de ce dernier en admettant que l’amour-propre qui est utile à la conservation de soi n’est pas une « scélératesse ».
L’amour de soi engendre un simulacre afin d’occulter les raisons profondes qui motivent nos actes et déterminent notre volonté. « Ce que le monde nomme vertu n’est d’ordinaire qu’un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu’on veut. »
La Rochefoucauld brille dans la faculté à déterminer ce qui relève des impulsions secrètes qui dominent l’âme. Il parvient à les isoler pour mieux démontrer leur fonction dans le mécanisme de nos passions. Le moraliste doit estimer sans sourciller le flux de l’égoïsme et de l’intérêt où la vertu s’égare. Y a-t-il du désintéressement dans la générosité ? Non. La générosité n’est qu’un masque nécessaire où se cache la recherche d’un intérêt que l’on acquiert plus aisément par un apparent désintéressement. Si nous sommes redevables envers quelqu’un, nous devons être son obligé, à la fois par souci des convenances, mais surtout par politique. Pour La Rochefoucauld, la constance, la sincérité l’amitié, l’amour, toutes ces valeurs ne sont que des sentiments intéressés qui visent l’obtention d’un bien désiré. La perte d’un être cher, dans la monstration de la tragédie qu’elle représente à nos yeux n’est qu’une manifestation lacrymale qui se tarit aisément. Tant que la mort n’est pas la vôtre, qu’elle rôde autour de votre personne, vous ne souffrez pas vraiment. Vous pleurez sur vous-mêmes, c’est tout. La bienveillance, la sympathie constituent bien les qualités élémentaires d’une morale, mais elle résulte du fait que la vie en société implique de faire semblant pour que l’homme coexiste avec l’homme. Combien intéressée est la justice ! Combien les juges pratiquent-ils leur métier uniquement par ambition. L’homme est mû par des passions qui manipulent ou qui le manipulent : d’un côté l’orgueil, de l’autre l’amour. « Le rôle de grand maître de cérémonie est attribué à l’Amour-propre, défini comme l’amour de soi-même et de toutes choses pour soi. » S’aimer d’un amour exclusif mène à considérer autrui comme un instrument au service soi. Il faut comprendre la noire pensée de La Rochefoucauld à partir de la controverse entre saint Augustin et Pélage. Pour le premier, conséquemment au péché originel, l’homme est devenu mauvais, il s’idolâtre au lieu d’aimer Dieu. Chez Pelage, le péché originel n’a pas eu lieu, l’homme n’est ni bon ni mauvais, son salut dépend de lui alors que chez saint Augustin celui-ci dépend de la grâce divine. La Rochefoucauld, on l’aura compris est augustinien mais aussi janséniste : « Dieu a permis, pour punir l’homme du péché originel, qu’il se fit un dieu de son amour-propre pour en être tourmenté dans toutes les actions de sa vie. » Pour ceux-ci, le moi est haïssable parce qu’il est « l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres » mais la prudence s’évertue à modérer les passions. La Rochefoucauld est implacable dans la démonstration de la nature égoïste de nos actes. Ce que nous croyons être des vertus, des actes accomplis avec les meilleures intentions ne sont que le produit de notre propension à vouloir servir notre intérêt qu’un voile d’ignorance vient masquer. « Le but que s’assigne La Rochefoucauld est de nous révéler notre petitesse, de rendre impossible une haute opinion de nous-mêmes, d’humilier l’orgueil ridicule dont le cœur humain est rempli. » Les maximes de la Rochefoucauld ne cessent de réitérer la nature égoïste de l’homme et le fait que la morale et les vertus ne sont qu’apparences trompeuses et vices dissimulées. « Nous aurions honte de nos plus belles actions si le monde voyait tous les motifs qui les produisent. » La logique de l’intérêt détermine nos actes : on loue autrui pour qu’il nous loue, on accorde à autrui de la reconnaissance pour en tirer un bénéfice : « la reconnaissance de la plupart des hommes n’est qu’une secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits. » Si nous faisons acte de fidélité, c’est pour mieux retenir la confiance, et si nous voulons susciter la confiance, c’est pour mieux retenir l’attention des autres. Tous nos actes ont un mobile et nos vertus, constance, pitié, sens de la justice, bonté, modestie, magnanimité, prudence, etc. on pourrait multiplier les citations des maximes, s’originent dans le calcul des avantages que l’on peut soutirer des événements qui s’offrent à nous. Pour que nos intérêts soient préservés, il faut que l’homme fasse preuve d’un apparent désintéressement, qu’il déguise ses sentiments, ses actes, qu’il simule. « C’est une grande habileté que de savoir cacher son habileté. » Quoique vivant en société, l’homme reste un être esseulé ; son apparente sociabilité n’est qu’un froid calcul ; sa générosité ne poursuit que de sombres desseins. Jacques Esprit faisait paraître en 1678 La Fausseté des vertus humaines. Celui-ci « vise la légitimité des sagesses des Anciens, et spécialement de l’éthique néo-stoïcienne. Celle-ci est une éthique volontariste qui affirme la possibilité pour l’homme de maîtriser son corps, ses passions, par la seule force de sa volonté ; elle permet donc de tenir à distance la nécessité de la grâce divine. » Que ce soient chez J. Esprit, La Rochefoucauld, ou Saint Augustin, il y a la même défiance envers l’homme et sa vertu dont ils doutent de sa véritable nature vertueuse. « Pour un chrétien, l’humiliation de l’homme pécheur ne vaut que comme préparation à la foi et à l’espérance ; si l’on dénonce l’état de nature comme état de péché, c’est pour mieux ouvrir vers la foi ; si l’on condamne les fausses vertus, c’est pour exalter les vraies. Chez La Rochefoucauld, il manque constamment le second moment, où l’homme déchu devrait reconnaître la vérité divine, où les vertus vraies devraient s’élever sur les ruines des fausses. » J. Esprit se contentait de dénoncer les vertus païennes, La Rochefoucauld, lui, va jusqu’à remettre en cause les valeurs chrétiennes bien qu’il s’en défendit. Il ne fait aucun doute que les Maximes sont influencées par l’augustinisme pour lequel il faut se méfier de l’homme de par la nature égoïste de celui-ci. Celles-ci se rapprochent de l’Oraculo Manual de Gracian qui décrit un monde sans Dieu, où pour que l’homme subsiste, celui-ci doit faire appel à l’art de la tromperie, de la prudence afin d’éviter les dangerosités d’un monde prédateur. « La Rochefoucauld procède à un travail de désillusionnement, en arrachant de notre visage le masque de vertu, et celui-ci de conclure dans la Maxime 87 : les hommes ne vivraient pas longtemps en société s’ils n’étaient pas dupes les uns des autres. » Aussi n’est-il pas nécessaire de garder le silence sur la nature de l’homme de par les implications sociales que suppose la révélation de la nature vile de l’être humain ? Que vise donc La Rochefoucauld en indiquant que la nature de l’homme est tout entière contenue par la recherche de son intérêt ? On peut feindre le désintérêt, en méprisant la richesse, c’est encore une forme détournée de reconnaissance intéressée de la valeur noble de sa personne. Tout n’est affaire de commerce et de quête d’un besoin irrépressible d’être flatté. L’intérêt est partout présent : dans l’amitié, dans la pitié, comme dans le repentir. « Nous ne nous réjouissons de la fortune de nos amis que parce que nous en attendons quelque bienfait. » Pour l’auteur des Maximes, l’homme n’aspire qu’à la possession, il est un être profondément avide et envieux des richesses d’autrui ; voulant être admiré, le fait d’être en situation misérable lui cause grand chagrin. L’amour n’est guère plus épargné. On aime ou bien soi-même ou bien l’amour, mais en aucun cas, la personne supposée aimée. Là encore, on ne fait qu’aimer son égoïsme. En amour, on ne s’attache qu’à la recherche de son plaisir au détriment de l’attention portée à autrui. D’autres raisons tout autant non avouables déterminent nos sentiments. Ainsi, « l’amour n’est qu’une passion de régner (…) Dans le corps, ce n’est qu’une envie cachée de posséder après beaucoup de mystères. » L’amour n’est qu’illusion et embellissements qu’un esprit informé sait débusquer. Nous ne leurrons pas : « Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous-mêmes. » Le savoir nous exonère de ces illusions, mais l’ignorance n’est-elle pas préférable du fait que celle-ci nous permet d’être heureux alors que connaître nous déçoit et nous désillusionne ? La froide raison est préférable à l’ignorance car le savoir nous permet de dépasser les souffrances qui peuvent résulter de la révélation de la nature de l’amour. L’amour nous rend prisonnier d’un sentiment qui obéit au règne de la nécessité et non à celui de la volonté. On en est dépendant, et parfois il perdure plus que de raison, puis il cesse, et quand on se rend compte de nos actes, nous sommes dégrisés. « Il n’y a guère de gens qui ne soient honteux de s’être aimés quand ils ne s’aiment plus. »

La morale chrétienne mise à mal.

Mais comme il est difficile de se guérir de l’amour perdu. Avec La Rochefoucauld, la morale chrétienne est atteinte au point où l’« On peut donc dire que la pensée de La Rochefoucauld est « dangereuse » ou, en termes modernes, subversive, dans la mesure même où elle est augustinienne. » L’homme est agi par des passions, des forces aliénantes qui le travaillent souterrainement. L’amour-propre ne cesse de tarauder l’homme ; à quoi s’ajoutent le jeu des passions, le tourment des faiblesses, autant de forces qui précipitent l’homme dans la dépendance de celles-ci. « L’homme est le théâtre de scènes qui se jouent malgré lui, où le champ de bataille de guerres qui se mènent sans qu’il y prennent part lui fait assister passivement à cette lutte perpétuelle qui l’habite contre son gré. » L’homme est dominé par les propriétés physiologiques de son corps ; que ce soient le sang, la bile, le flegme, les humeurs étudiées par la médecine ancienne. La Rochefoucauld nous déçoit et nous blesse de par ce que nous apprenons sur la nature réelle des vertus. L’homme est acquis à des forces étrangères : « La force et la faiblesse de l’esprit sont mal nommées ; elles ne sont en effet que la bonne ou mauvaise disposition des organes du corps. » Les conséquences sur le plan moral sont considérables : agi, l’homme est un être irresponsable de ses actes, (« nos ennemis approchent plus de la vérité dans les jugements qu’ils font de nous que nous n’en approchons nous-mêmes » ) dont les vertus sont viciées par l’intérêt que l’homme se porte à lui-même ; autant dire que tout fondement de la morale s’effondre. La sincérité n’est-elle qu’une caricature de vertu qui n’échappe pas à un intérêt bien précis : « c’est une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres. »
L’homme ne sait parler que de lui-même et ne se plait qu’à cela. Il ne cherche pas à se connaître et de toute façon pour La Rochefoucauld cette recherche d’une vérité sur soi est vaine. « La connaissance directe de soi est à la fois impossible et vaniteuse, un échec assuré dans la recherche du vrai, une faute sur le plan moral. » Que cherche donc à comprendre La Rochefoucauld ? L’homme, car tous se ressemblent, mais comme le fait remarquer Tzvetan Todorov, la façon dont La Rochefoucauld interprète la nature humaine rend les hommes incrédules estimant que c’est l’auteur des Maximes qui se décrit tel qu’il est. Mais n’est-ce pas par l’intermédiaire de la connaissance d’autrui que j’altère mon être pour devenir dissemblable de lui ? La Rochefoucauld, oui c’est l’anti-Socrate, celui qui met en cause le « Connais-toi toi-même » au profit d’une réflexion sur autrui grâce à laquelle s’éclaire la nature de ce que l’on est. Mais cela nécessite un effort qui nous coûte parce que « ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le cœur de l’homme, c’est que l’on craint d’y être découvert » et donc d’être heurté par cette connaissance que, pour la plupart, nous refoulons.
L’analyse que La Rochefoucauld porte sur l’homme est désespérante. Est-il possible cependant de faire en sorte que ses analyses puissent s’associer avec la doctrine religieuse chrétienne ? Ou bien son propos ne conduit-il pas à un immoralisme, à un cynisme pour lequel il n’y a qu’une seule vérité que rappelait Napoléon au comte Melzi : « ici-bas, seul importe de s’enrichir sous couvert d’un idéal qui vous prémunit de la révélation de votre intérêt bien compris. » Il faut aux hommes vivre en société ; aussi est-il nécessaire pour eux de ruser, mieux : de recourir à la « mauvaise foi », car la société est utile, mais elle implique des sacrifices sur quelques uns de nos désirs. Pour La Rochefoucauld, si les hommes cherchent tant à s’associer, ce n’est pas du tout en raison d’un altruisme inaugural mais en raison de la satisfaction d’un besoin essentiel qui correspond à la nécessité d’échanger, de commercer. Encore faut-il, nous l’avons dit, qu’il cache leurs réels sentiments, tant par rapport à soi que par rapport aux autres. Comme l’exprime merveilleusement cette maxime : « Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nous-mêmes après avoir trompé les autres. »

Pourquoi La Rochefoucauld écrit ce qu’il écrit ?

L’homme est abject, la société, un composé d’hypocrites. N’y a-t-il pas une certaine contradiction présente chez La Rochefoucauld ? D’un côté il écrit qu’il ne faut pas éclairer de trop près les affres de la comédie humaine, de l’autre ces Maximes nous révèlent une nature humaine d’une façon si abrupte que notre tendance est de nous refuser à un pareil diagnostic. La vérité n’est pas toujours bonne à dire. En effet, le self-love doit faire avec d’autres self-love dont la violence peut se révéler terrible si nous mettons à jour leur disposition à l’hypocrisie, leur propension à rechercher leurs intérêts, à satisfaire leur égoïsme. Aussi est-il préférable que l’homme choisisse d’établir des liens de civilité. L’hypocrisie est une vertu sociale qui, grâce au déguisement de la nature de notre être, permet une cohabitation entre hommes ayant soifs de mauvaises intentions et de recherches de satisfaction de leurs intérêts. Aussi le leurre est-il nécessaire tant pour séduire autrui que pour nous divertir. « Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien la vérité que ce serait mal juger que de ne s’y pas laisser tromper. » Naturellement, l’homme veut trouver satisfaction de son amour-propre aux dépens des autres ; mais il ne peut en être ainsi ; aussi est-il nécessaire de « soumettre le vice privé à la vertu publique : déguiser, dissimuler et feindre. » L’homme ne pouvant vivre hors la société, il lui est nécessaire de faire avec la nécessité de cacher ses sentiments, ses calculs sordides. L’homme doit vivre en fonction de convenances dont l’existence nous assure une conformité rassurante. L’intérêt guide donc les « vertus. » C’est la fin première et ultime qui détermine nos actes. Dans cette optique, suivre les mêmes règles sociales, ce n’est pas vivre en même temps qu’autrui et pour autrui, c’est s’assurer de faire croire à celui avec lequel on subsiste que l’on tient à lui alors même que l’on est tout à fait insensible à son sort. Mais l’homme ne peut avouer ouvertement son égoïsme et son indifférence envers « autrui » ; il doit tout au contraire se déclarer vertueux, sociable, aimant, ouvert, sensible à la compassion, charitable, etc. « Nous trouvons chez La Rochefoucauld une version particulièrement dure de la thèse augustinienne selon laquelle l’homme n’est que misère et néant, thèse dont la psychanalyse et la philosophie contemporaine ont souvent repris la substance. » Peut-on échapper à cette vision ou bien grâce à cette description implacable de notre nature au centre duquel la recherche de l’intérêt est décisive dans la détermination de nos actes est-il envisageable de s’orienter vers une morale de l’authenticité où l’homme est libéré de lui-même par une intellection de soi créatrice d’un changement dans l’ordre des priorités existentielles ? C’est par une réponse positive qu’aboutit la réflexion de Tzvetan Todorov, pour lequel « La Rochefoucauld ne nous fait jamais la morale, il permet seulement à chacun de se penser en artiste de sa propre vie… » Il nous est permis d’en douter car « la vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait pas compagnie. » De l’homme il n’y a rien à attendre de vrai. Tout n’est que simulacre et mensonges.

De l’illusion d’une morale vraiment morale.

Y a-t-il la possibilité de l’existence d’une véritable honnêteté qui puisse transcender une nature humaine que La Rochefoucauld nous dépeint d’une façon si « machiavélique » ? : « Le désir de paraître habile empêche souvent de le devenir. » Autrement dit, ne devons-nous pas toujours occulter la raison de ce qui nous fait aimer, agir, entreprendre ? Cette Maxime indique que le calcul est la nature de la nature de l’homme. « La souveraine habileté consiste à bien connaître le prix des choses » et « c’est une grande habileté que de savoir cacher son habileté. »
Faire des enseignements de La Rochefoucauld la possibilité d’un art capable de transformer son être débarrassé des faux semblants inhérents à la vie sociale est me semble-t-il une illusion. Car rien n’échappe au scalpel critique de l’auteur des Maximes : pour celui-ci, il ne fait aucun doute que « l’intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices » pour parvenir à ces fins.
Et le désintéressement n’est qu’une forme d’intérêt déguisé qui se donne pour fin de posséder l’objet qu’il convoite. Ne nous dit-il pas que « La magnanimité méprise tout pour avoir tout. » La générosité, il ne faut pas s’y tromper, vise l’obtention d’un bien auquel on tient ; on ne donne que pour mieux recevoir et satisfaire l’envie suscitée par le commerce avec autrui : « ce qu’on nomme libéralité n’est le plus souvent que la vanité de donner » et la prolongation du désir de plaire, substituant à nos instincts égoïstes l’éclat apparent d’une illusoire bonté, produit d’un orgueil certes invisible mais puissamment agissant. Construire une éthique personnelle à partir de la philosophie de La Rochefoucauld ? Cela semble bien mal engagé du fait que le don se déduit non d’une philosophie sociale héritière d’un Jean-Marie Guyau ou d’un Marcel Mauss, mais d’une considération de la subjectivité appréhendée dans son effectivité calculante : si « nous donnons du secours aux autres, c’est pour les engager à nous en donner en de semblables occasions ; ces services que nous leur rendons sont des biens que nous nous faisons à nous-mêmes par avance. » Bref, la réciprocité n’existe que pour mieux me servir et produire un engagement dont l’objet n’est pas la culture du lien entretenu pour lui-même, dont la finalité serait la philia, l’agapè, mais la recherche d’une maximisation de l’utilité, la quête d’un investissement dont on cherche à tirer le meilleur bénéfice. Le tableau est donc bien noir et c’est je crois un euphémisme ; aussi estimer que l’on puisse extraire une morale d’une morale si improbable, irréconciliée avec l’homme, bâtie sur le doute envers la nature humaine, sur le travail d’une raison acide qui certes en son temps ne dénonçât pas le christianisme ouvertement, quoique que dans la Maxime 308, on peut en trouver l’indice à l’accent tout nietzschéen : « on a fait une vertu de la modération pour borner l’ambition des grands hommes, et pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune, et de leur peu de mérite », élaborer une éthique à partir d’une conception anthropologique pour laquelle il faut savoir « être vieux » , à savoir cette vertu d’être détaché de son ego, n’ayant plus le souci des plaisirs (Maxime 430) et n’ayant plus à subir la tyrannie de l’envie, cela semble impossible tant « la fortune et l’humeur gouvernent le monde. » L’homme est dépourvu d’amour (un amour autre que pour lui-même), et ces désirs l’emportent sur sa raison, à savoir sur cette faculté modératrice grâce à laquelle l’homme pourrait conquérir une sagesse libératrice. Mais « on ne souhaite jamais ardemment ce qu’on ne souhaite que par raison. » L’homme est donc soumis à des passions accaparatrices qui le dominent et le soumettent à la violence arbitraire de décisions qui desservent son intérêt. Aussi est-il nécessaire qu’il acquiert une sagesse qui l’emploie à le servir dans le sens de la croissance de ses forces. Mais sur qui peut-il vraiment compter sinon sur sa faculté à mobiliser des ressources issues de son ego qui est le sujet estimateur par excellence qui suppose une autonomie que les passions ébranlent. L’intérêt n’est la propriété de celui qui sait mesurer ses résistances aux forces aliénantes d’un ego vindicatif. Dans l’anthropologie du duc de La Rochefoucauld, l’homme est un être esseulé dont la socialisation résulte d’une ambition à réussir plutôt que d’une volonté à vouloir vivre ensemble dans l’harmonie d’une unité fécondante et amoureuse. « Quelque rare que soit le véritable amour, il l’est encore moins que la véritable amitié. » Comment pour La Rochefoucauld vivre autrement qu’une existence dépourvue d’un horizon de réciprocité, comment vivre autrement que dans un monde dénué de toute vanité et de tout orgueil, dans un monde déterminé par notre seule humeur où cependant « quelque méchants que soient les hommes, ils n’oseraient paraître ennemis de la vertu. » Les passions dominent certes, mais se régulent néanmoins pour ne pas nuire à l’utile socialité qui offre à l’homme plus d’avantages que de désagréments. L’homme a peur qu’on lui ôte ce qui lui appartient (Maxime supprimée 14), de là son apparent altruisme, son souci déguisé pour autrui. Mais cela ne doit pas faire illusion. « Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l’amitié que nous avons pour eux ; c’est un effet de l’amour-propre qui nous flatte de l’espérance d’être heureux à notre tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune. » Fonder une morale à partir de l’intérêt, et de l’égoïsme semble bien la seule alternative que l’on puisse déduire du moralisme de La Rochefoucauld. Celui-ci anéantit les prétentions de la philosophie dans sa prétention à vouloir dépasser la nature orgueilleuse et intéressée de l’homme. Peut-on établir une morale à partir d’une conception qui entérine le constat d’une nature humaine intangible, qui ne peut pas évoluer vers le bien, rompue à l’intérêt et à l’art de paraître honnête ? La Rochefoucauld nomme vertu ce qui n’est en réalité que vices travaillés par nos désirs qui se ramènent au contentement de notre personne : « ce que le monde nomme vertu n’est d’ordinaire qu’un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu’on veut. » « Vanité, tout n’est vanité » dit l’Ecclésiaste. L’homme n’est fondamentalement pas bon. Pire, « La ruine du prochain lui plaît. » C’est un être vaniteux qui ne vise une gloire d’autant plus grande qu’il feint la modestie alors qu’intérieurement, il en éprouve un vif plaisir. Jouir et se conserver, craindre de perdre, voilà les motivations de l’homme. Comment dans ces conditions constituer une morale laquelle implique des sacrifices ainsi que des renoncements alors que l’homme que nous dépeint La Rochefoucauld se refuse à toute mortification à moins qu’il en retire un bénéfice. Non seulement la gratuité n’existe pas, mais elle prétend exister pour tirer quelque bénéfice.

Notre vie n’est qu’une solitude absolue.

La réciprocité est travaillée par le besoin de gagner au détriment des autres parce que l’on « se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre, et l’on préfère presque toujours sentir cette différence. » L’homme n’est sociable que si la nécessité s’en fait sentir ; en réalité, « il faut se pouvoir passer les uns des autres. » Vouloir déterminer une morale à partir du principe de la non contiguïté des hommes nécessite de rechercher ce qui peut lier ceux-ci sans avoir à recourir à la moindre obligation, et ce ne peut être que l’intérêt qui s’harmonise avec celui d’autrui. Parce que nous nous accoutumons à ce qui est à nous, il faut chercher à susciter dans l’homme pour faire société ce qui le détermine à agir dans l’adéquation avec ce que les autres peuvent lui offrir. Cette réciprocité est gagnante pour chaque partie et telle est bien l’essentiel. Mais tout cela sonne faux parce que « notre amour-propre est flatté de tout ce qui se présente à lui. » Se sculpter une identité affranchie des passions ? Comment cela serait-ce possible quand on connaît l’importance que La Rochefoucauld accorde à l’impérieuse puissance de celles-ci ? « L’orgueil se dédommage toujours et ne perd rien lors même qu’il renonce à la vanité. » C’est pourquoi l’homme est si sensible à l’éloge et que son avidité s’accroît à mesure que son amour-propre est piqué par le désir de vouloir grandir les ressources nécessaires à l’expression égotique de son moi. Il n’y a pas de doute à avoir : « L’intérêt parle toutes sortes de langues et joue toute sortes de personnages, même celui du désintéressement. » Plus l’homme sera désintéressé et sincère, plus il sera digne et sera certain de profiter des avantages dus à cet état. Mais en dépit des déguisements auxquels l’homme recourt pour cacher sa nature, La Rochefoucauld nous rappelle la mauvaise âme de l’homme : ainsi apprend-on que l’« on fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal. »

Qu’espérer de l’homme ? Rien ou pire : qu’il veuille nous faire souffrir.

Dans cette imputation descriptive d’une nature de l’homme mue par la seule logique de l’intérêt, dirigée par des passions, agie par des forces irraisonnées, comment constituer une morale affranchie par de tels déterminismes, et qui fait de l’homme un être libre, et émancipé de ses passions alors que nous révèlent La Rochefoucauld « les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. » Dès lors que l’intérêt régit tout, à quoi bon condamner la vanité, l’orgueil et l’hypocrisie et espérer que l’homme s’amende ? « L’orgueil joue tout seul tous les personnages. » Alors, qu’espérer ? Révéler les secrets du cœur disions-nous ; le cœur est le maître de l’esprit ; lequel est par conséquent son esclave. Et le cœur est trompeur ; la raison est impuissante devant nos désirs. « Ce que le monde nomme vertu, n’est d’ordinaire qu’un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête, pour faire impunément ce qu’on veut. » Le cœur dit La Rochefoucauld déborde de conflits, jamais il ne trouve de repos tant il est soumis à de forts remous. L’homme est manipulé : par la vanité, la haine, l’envie, la jalousie, l’audace ; et qui ne voudrait pas faire plaisir à son propre moi lequel déteste être infériorisé.
Le moi est haïssable et pourtant combien l’homme l’aime ! La Rochefoucauld fait le même constat que Pascal : « en un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre de tout ; et il est incommode aux autres, en ce qu’il veut se les asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. » (Pascal, les Pensées)
Mais l’hypocrisie est requise car sans le couvert d’une apparente honnêteté, nous serions au bord de la guerre civile. Mais tout est faux. La Rochefoucauld peut déchirer le voile, vouloir faire en sorte de nous ôter la haute opinion que l’on se porte, « humilier notre orgueil », de créer un sentiment de honte envers nos actions, encore faut-il que le monde puisse nous voir tel que nous sommes véritablement. Mais peut-il être entendu ? Comme le dit aussi Pascal : l’homme n’est que déguisement et la naïveté dont il se pare est un leurre de plus mais il fonctionne. « C’est une grande habileté que de savoir cacher son habileté. » La Rochefoucauld ne fait pas mystère de sa perception de l’homme : c’est un être condamné à être seul, fondamentalement asocial. La Rochefoucauld rejoint là encore une fois de plus Pascal pour lequel : « l’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie. » On voudrait croire en l’altruisme ; heureusement que nous sommes aveugles, sinon la société disparaîtrait ! tant la vérité est destructrice. Certes autrui existe, mais son existence n’a de sens uniquement parce qu’on en retire un intérêt. Oter les masques, puis affirmer que l’amitié provient de l’intérêt, c’est là un tel travail de destruction qu’effectivement, on peut craindre pour la pérennité de la société si cela se savait.

Faut-il dire la Vérité ?

Quelle misère ! A quoi bon être sincère, se demande La Rochefoucauld ; et peut-on même se connaître ? L’homme le veut-il ? Voici ce que nous dit la Maxime posthume 20 : « Ce qui fait tant disputer contre les maximes qui découvrent le cœur de l’homme, c’est que l’on craint d’y être découvert. » Comme l’écrit Tzvetan Todorov, « le tableau de la misère humaine par La Rochefoucauld est accablant. » Les réactions à ces Maximes furent embarrassées ; d’aucuns ont craint pour les vertus chrétiennes ; et que cela menât à un cynisme libertin. D’autres lui disent qu’en faisant croire qu’il n’y ait point de vertu, que cela jetterait le monde dans l’indifférence.
On sait comment La Rochefoucauld parle de l’humilité : « celle-ci n’est qu’une feinte soumission, dont on se sert pour soumettre les autres. » Or l’humilité est la vertu cardinale chrétienne. S’en remet-il à la seule grâce divine ? On ne sait. « La société est nécessaire aux hommes », dit-il. Utile. La Rochefoucauld considère donc comme vain voire dangereux un retour à l’état de nature. Aussi oscille-t-il donc entre deux mouvements : révéler la nature humaine et faire l’éloge du maquillage. « Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu’enfin nous nous déguisons à nous-mêmes. » La société, dit-il, préfère l’illusion à la vérité. De nouveau Pascal : « en l’absence de la foi, imitons les gestes visibles de ceux qui en ont. » Et La Rochefoucauld : « contentons-nous de témoigner d’une certaine compassion ; gardons-nous soigneusement d’en avoir. » L’autre nous condamne au leurre. L’homme est vil, et le dire, c’est en définitive, ce n’est pas rendre service à la société. « On a raison de ne vouloir pas être éclairé de trop près, et il n’y a presque point d’homme qui veuille, en toutes choses, se laisser voir tel qu’il est. Et La Rochefoucauld de dire : « la Vérité ne produit pas nécessairement le bien. » Il faut sauver les apparences, dirait-on aujourd’hui. La Rochefoucauld a fait son choix : celui de la civilité et du paraître sur l’être immonde. C’est ainsi qu’il faut comprendre la maxime 218 : « l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Cela me rappelle la que trop fameuse formule de Mandeville : « nos vices sont nos vertus. » Déguiser, dissimuler et feindre : tout cela est mille fois préférable à la vérité. Pourtant les Maximes ont fait tomber les masques, les ruses de l’amour-propre. La Rochefoucauld reste le maître du dévoilement du vice derrières les prétendues vertus. La conclusion à laquelle en arrive l’auteur des maximes est donc déconcertante, paraître ce que l’on n’est pas. La Rochefoucauld a voulu écrire ses Maximes et Réflexions pour créer l’honnête homme ; mais peut-on laisser la lucidité s’épanouir ? Par instant, il voudrait croire que sa caste peut avoir accès à la nature humaine. Après pareille démolition, je me demande comment vous allez reconstruire l’édifice, disait Paul Janet à Alfred Fouillée. Peut-on aboutir après pareille violence à une morale de l’authenticité ? Comment pourrions-nous rompre avec ce conformisme qui nous régente ? Dans les salons auxquels il a participés, La Rochefoucauld a cru échanger, parler et écouter, entre honnêtes gens. « Bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections qu’on puisse avoir dans la conversation. » La Rochefoucauld n’a donc pas abdiqué tout idéal quand bien même cet idéal est impossible à atteindre. En conclusion, je reprendrai le propos de T. Todorov, « La Rochefoucauld a une vision noire de la nature humaine, mais son pessimisme n’est pas désespéré et le peintre le plus cruel du cœur humain nous lègue un art de vivre. » Un art qui s’adresse uniquement à une élite. Mais par delà l’aristocratie, comment le peuple réagirait-il ? « Heureusement qu’il ne sait ni lire ni écrire, car dès lors la société courrait à sa ruine. Aussi faut-il les laisser dans l’ignorance. » Maintenant que l’analphabétisme n’est plus (quoique), quels risques feraient courir les lecteurs du duc ? C’est sur cette question que je conclus mon propos, estimant qu’en effet le danger serait grand si tant est que l’on puisse regarder de face ces Maximes et donc en tirer toutes les conséquences.

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