Publié par : marcletourps | 2 octobre 2014

Prix littéraire du Cotentin 2014 – Allocution (et interview et photo) de Robert Lerouvillois

Le prix littéraire du Cotentin pour l’année 2014 a été décerné à notre confrère Robert Lerouvillois pour l’ensemble de son œuvre et plus particulièrement pour ses deux derniers ouvrages: Immuables rochers, gardiens de mémoire, Cap de Flamanville, paru en 2013, et Un écolier du Cotentin dans la Seconde Guerre mondiale, publié cette année

Voici le texte de son allocution de remerciement

PRIX LITTÉRAIRE DU COTENTIN – ALLOCUTION DE REMERCIEMENT

Monsieur Pillet, Monsieur Levallois,

Mesdames et Messieurs les membres du jury,

Mes chers amis,

Dans l’un des premiers chapitres de mon livre « Immuables rochers, gardiens de mémoire », j’écrivais : « À Flamanville, on ne doit s’étonner de rien, car rien ne se passe comme ailleurs ». Tenez, je vous en donne tout de suite un exemple. L’été de mes vingt ans (j’étais alors étudiant, en khâgne, au lycée Malherbe de Caen, et j’étais revenu à Flamanville, en vacances dans la maison paternelle), le directeur de la mine de fer de Diélette, M. Guyon, nous avait proposé, à trois étudiants dans la même situation : « Seriez-vous intéressés par une descente au fond de la mine ? Je peux arranger ça ! » Acceptation enthousiaste, bien sûr. Deux jours plus tard, nous voilà embarqués, harnachés et casqués, dans l’ascenseur de la tour d’extraction, un monte-charge antédiluvien et cahotant, qui nous fait descendre vertigineusement jusqu’au niveau –150 m au-dessous du niveau marin. Impressionnant ! Nous y rencontrons les ouvriers dérocteurs au travail, durement secoués par les saccades assourdissantes de leur perforatrice, en train de dégager de la roche granitique un filon de magnétite d’un noir brillant, leurs combinaisons ruisselantes d’humidité sous une cascade de gouttes d’eau dégringolant de la voûte. En se passant la langue sur les lèvres, l’eau était salée. Eh oui, l’océan était au-dessus de nous : très curieuse sensation, celle d’un monde à l’envers !

Un monde à l’envers d’un autre ordre, je l’avais déjà rencontré à l’église de Flamanville, chaque dimanche de mon enfance. Imaginez-vous que dans la nef, notre banc familial se trouvait juste à l’aplomb des deux vitraux figurant la légende de saint Germain, l’un qui montrait le saint homme arrivant à Diélette par la mer, volant en équilibre, nu-pieds au-dessus des flots sur une roue de charrette enflammée ; et sur le second vitrail, saint Germain, dans la grotte du Trou Baligan, affrontait un monstrueux serpent dévoreur d’enfants, qu’il étranglait en lui serrant le cou de son étole. Et le curé de nous assurer, au catéchisme, que la légende était véridique, tandis qu’à l’école communale, située à quelques dizaines de mètres, l’instituteur, questionné, haussait les épaules en rationaliste fervent, évoquant la vaste blague qu’était toute cette histoire. De quoi vous forger, pour plus tard, un solide sens critique par la confrontation des deux opinions !

Il planait aussi, au sujet des falaises de Flamanville, de sombres affaires d’archéologie, qui nous renvoyaient très loin dans le passé, à une époque indéterminée. Les falaises, un monde d’autant plus fascinant pour moi que l’accès y avait été longtemps impossible, depuis mon âge de sept ans, l’époque de l’Occupation nazie, jusqu’au long après-guerre, puisqu’il avait fallu attendre la fin du déminage des zones côtières. Ma mère, qui dans sa jeunesse avait, un temps, habité le sémaphore avec ses parents, nous racontait, à mes sœurs et à moi, ce qu’était réellement le faux dolmen du sémaphore, un amoncellement naturel de boules de granite, classé un peu trop vite monument historique en 1862 par des celtomanes enthousiastes, puis déclassé piteusement en 1906 quand on s’aperçut de l’erreur. Je n’insisterai pas, puisqu’à présent l’affaire est définitivement réglée.

Toujours à propos des falaises et des mégalithes, on rappelait aussi l’histoire du grand menhir du Dehus, sur l’un des sites les plus sublimes du cap, un environnement qui inspira tant le peintre Lucien Goubert, l’un des grands amis de mes parents ! Cet imposant menhir, le plus grand du département – dix mètres de haut –, n’existait plus depuis deux siècles et demi, abattu et débité en 1725 par ordre du seigneur de Flamanville, le hobereau Jean-Jacques Basan, désireux de complaire à l’évêque qui voulait venir à bout des superstitions populaires d’un vieux culte païen. Et voilà le château qui entre en scène. Ah, le château où nous sommes, un autre lieu de fantasmes ! Tenter, s’il se peut, de démêler le vrai du faux, une tâche souvent bien délicate ! Un autre exemple, celui de la salle où nous sommes, qu’on appelle l’Orangerie, une salle qui date, comme l’autre galerie symétrique qui contenait la bibliothèque, des années 1730–1740. Savez-vous qu’il n’y a jamais eu un oranger là-dedans, et pour cause ? Il suffit de regarder ces grandes baies orientées vers le nord, et qui ne voient jamais le soleil. L’appellation d’orangerie est l’invention d’un farfelu du xixe siècle : car le vrai nom de cette salle, celui qu’indiquent les plans du siècle précédent, était « la grande galerie pavée de marbre », et rien d’autre.

Pour qui arrive à pied au château, sa façade majestueuse a grande allure, au bout de sa longue avenue. Que de fois j’ai entendu des visiteurs s’exclamer, en contemplant, à droite, les deux tours crénelées de la basse-cour qui se reflètent dans l’étang : « Un vieux château du Moyen Age ! » ce qui est à la fois faux… et vrai ! Quand Hervé Basan, l’ancêtre, a bâti en 1654 l’édifice principal, ce fut sur les pans de murailles subsistantes du manoir médiéval qu’on dénommait « le fief d’amont ». Mais les beaux créneaux qui couronnent les tours dont je parlais, comme les demi-tourelles de l’arrière encadrant la porte monumentale, sont de pures créations du xixe siècle, ajoutées par le marquis de Sesmaisons, qui voulait imiter Viollet-le-Duc.

Mais il n’y a pas seulement cela, à Flamanville. Il y a aussi ce que je serais tenté d’appeler les fantômes du passé, comme des sortes de présences mystérieuses qui parfois vous accompagnent, venues de la nuit des temps, pas du tout inquiétantes mais au contraire bienveillantes. J’avais éprouvé cette étrange impression durant l’été 1959, pendant mes études universitaires. Pour rédiger un mémoire attendu pour la rentrée, j’avais absolument besoin de consulter l’ancien dictionnaire de la langue française d’Émile Littré, pas du tout facile à trouver, surtout en campagne. D’où l’idée de mon père : « À tout hasard, je vais demander à M. Rostand, au château ». Réponse du vieil érudit : « – Mais bien sûr, j’ai un exemplaire du Littré. Que Robert vienne travailler ici, à sa convenance ! » Et pendant cet été-là, j’ai passé des matinées entières à la bibliothèque du château, là-bas en face, dans l’aile symétrique à celle-ci, de l’autre côté de la cour d’honneur. Je flottais, dans cette demeure ancestrale, parmi ces livres anciens, dans une atmosphère de rêve, comme si j’avais été transporté dans l’univers familier des grands écrivains d’autrefois.

Mais ce n’est pas qu’une impression fugitive, je vais vous dire pourquoi. La semaine dernière, j’ai atteint mes 81 ans. C’était exactement le 21 novembre. Cette date-là vous dit-elle quelque chose ? Cherchez dans vos souvenirs littéraires ! Le 21 novembre 1694 naissait François-Marie Arouet, plus connu sous le nom de Voltaire. Eh oui, j’ai très exactement 239 ans de moins que lui, jour pour jour ! Et d’avoir passé toute ma vie comme à l’ombre du grand homme, sous sa protection tutélaire si je puis dire, fait en sorte que j’ai toujours éprouvé une espèce de complicité vis-à-vis de Voltaire, un écrivain auquel je voue une affection particulière. Voltaire, le pourfendeur des injustices, sans cesse en lutte contre le fanatisme, contre ces « erreurs qu’il faut tuer et re-tuer encore », selon la belle formule de Jacques Van den Heuvel, l’un de nos grands universitaires, spécialiste de ces philosophes des Lumières, dans la magistrale « Histoire des littératures » de La Pléiade.

Les philosophes des Lumières, ceux qui, au bout de deux siècles et plus, éclairent encore le nôtre… Vous vous souvenez de la chanson de Gavroche, dans « Les Misérables » de Victor Hugo ? « Joie est mon caractère, c’est la faute à Voltaire, Misère est mon trousseau, c’est la faute à Rousseau ». Jean-Jacques Rousseau ! Et son nom nous ramène encore à Flamanville, car Rousseau, selon certains auteurs d’autrefois, aurait bien failli se retirer à Flamanville, malgré sa santé chancelante, pour y finir ses vieux jours dans une tour construite tout exprès ! Et nous revoilà au château, plus précisément à l’angle nord-est du parc, où se dresse, face à l’église, la vieille tour Jean-Jacques, marquant le début du chemin où était notre maison, à deux cents mètres de là. Rousseau, bien sûr, n’a rien à voir là-dedans, puisque l’antique tour octogonale avec un escalier à vis, pratiquement inhabitable, date du xviie siècle, et qu’elle porte le prénom de Jean-Jacques Basan, le marquis de Flamanville qui l’avait fait réparer ! Cela ne m’a pas empêché de chérir Jean-Jacques Rousseau, tout particulièrement les « Rêveries du promeneur solitaire », l’un des textes les plus éblouissants de notre langue française.

Ah, ce chemin de La Crette Mallet, à l’ombre du haut mur de granite qui bordait la grande hêtraie du parc ! Depuis le jardin familial, nous pouvions contempler, rêveurs, le ballet gracieux des écureuils, escaladant de branche en branche les hêtres qui nous surplombaient, dans une quiétude absolue. En continuant le chemin vers la falaise, puis en prenant à gauche, on se retrouve sur les arrières du château. Là commence la Cache Férey, un autre sentier campagnard qui serpente paresseusement dans un petit bois de charmilles, toujours en direction de l’ouest. Soudain, au bout d’un kilomètre, après une brusque montée ombragée, vous débouchez en pleine lumière, à 80 m d’altitude, face à l’océan. Le grand saisissement : une splendeur sauvage, encore inviolée. À votre gauche, la masse imposante du Gros Nez de Flamanville, couronné du sémaphore, qui paraît minuscule tout là-haut, surmontant les vertigineux abrupts granitiques. Droit devant vous, à l’horizon, l’île de Sercq, précédant la longue silhouette bleuâtre de Guernesey, à demi estompée par la brume de mer. À vos pieds, tout en bas, les à-pics des rochers de Ribouday, où viennent se briser les vagues ; et à droite, les hauteurs du Castel Férey. Le légendaire Castel Férey, où des ouvriers carriers avaient trouvé en 1844, coincé entre deux rochers, un bijou extraordinaire ! On l’avait cru gaulois, ce torque d’or massif de 350 grammes ; pas du tout, il était beaucoup plus ancien, datait de l’âge du Bronze et provenait d’Irlande. J’ai retrouvé, dans les archives flamanvillaises, le rapport de découverte, signé du maire de l’époque, Jean-Louis Lerouvillois, l’un de mes arrière-arrière-grands-oncles, soit dit en passant ! Très curieuse impression, celle que de très lointains ancêtres avaient patiemment attendu ma venue pour les aider à démêler cette énigme. Car l’affaire ne s’arrête pas là. Lorsque j’étais conservateur du Muséum de Cherbourg, au Parc Emmanuel Liais, je suis tombé un jour, en fouillant dans les combles de la vieille demeure du savant, sur un dossier renfermant les croquis originaux de l’objet, exécutés en toute hâte avant qu’on le vende pour être fondu. J’ai fait immédiatement transférer ces précieux croquis en lieu sûr, dans les coffres sécurisés du Musée Thomas Henry. C’est là qu’ils dorment à présent, me laissant la satisfaction du devoir accompli. Presque une affaire familiale, en somme.

Quand je parle de famille et d’ancêtres, ne vous méprenez pas, pourtant : dans mon ascendance, on ne trouve que des gens très humbles, de petits paysans, des carriers ou des artisans. Pour moi, chaque retour à Flamanville, c’est comme un pèlerinage dans mon enfance. Comme l’écrivait récemment le journaliste François Simon, qui avait compris mieux que personne mes origines modestes, « Robert Lerouvillois est à tout jamais un petiot de Flamanville ». Mon père, simple secrétaire de mairie, handicapé physique sans pension ; ma mère, femme au foyer. Sans mes instituteurs de l’école primaire, sans l’obstination de mes parents pour hisser leurs enfants au-dessus de leur propre condition, rien n’aurait été possible, surtout dans ces dures années de l’immédiat après-guerre. « Ce qu’il doit obtenir, c’est une bourse pour faire des études », décidèrent-ils pour moi, car sans bourse d’internat, c’était impensable financièrement. Premier objectif ambitieux, défini par ma mère : que j’entre, comme pensionnaire, au lycée Victor Grignard de Cherbourg. « Mais ici, personne ne l’a jamais fait », lui objectait-on. Et elle : « Raison de plus : ce sera le premier enfant de Flamanville à y arriver ! » a-t-elle répliqué. Elle avait raison : derrière moi, il y en a eu bien d’autres, à commencer par mes cinq sœurs cadettes. Même chose ensuite pour les options : toujours choisir ce qui paraissait le meilleur, le plus exigeant aussi. Dès la sixième, section latin, et allemand première langue. Par parenthèse, faute de l’autocar agonisant, je ne pouvais rentrer à la maison qu’un dimanche sur quatre ! En classe de quatrième, nouvelle bifurcation pour les langues : le professeur de latin me persuade de choisir le grec. D’accord, mais j’objecte : « J’aurais quand même bien aimé apprendre l’anglais ! » On pose la question au censeur, qui trouve la solution, permise par les faibles effectifs des classes à l’époque : « Il pourra assister aux cours d’anglais en supplément, quand les horaires le permettent ! » Et c’est ainsi que j’ai appris l’anglais en même temps que le grec, la langue anglaise venant comme une cerise sur le gâteau !

Plus tard, je venais d’achever ma classe de seconde, et j’étais en vacances à Flamanville, que fréquentaient des estivants. Parmi eux, un couple d’enseignants parisiens, dont la famille était originaire du pays, proposaient de donner des cours particuliers. Par mon père, je fais ainsi la connaissance de M. Courtois, professeur de lettres classiques au lycée Condorcet, qui me donne quelques leçons de latin et de grec pour m’entraîner, et dit à mes parents : « Je vois très bien votre fils, d’un excellent niveau, s’engager dans une carrière comme la mienne et devenir professeur. Le mieux pour lui, après son second bac, serait de faire une classe de khâgne ». Judicieux conseil suivi à la lettre, et retrouvailles régulières chaque été. C’est ainsi que tout a commencé. Ensuite, les années ont passé, avec leurs innombrables événements, puis les dizaines d’années. Bien sûr, dans ma mémoire, la figure de M. Courtois n’était plus qu’un lointain souvenir, celui du professeur expérimenté et chaleureux, au diagnostic très sûr, et qui, au bon moment, m’avait encouragé à sauter le pas.

Voilà quelques années, je prenais part à un Salon du Livre, tout près d’ici, aux Pieux, occasion de rencontres avec les lecteurs, qui sont souvent le sujet d’échanges très appréciés. Arrive une dame d’un certain âge, un peu plus jeune que moi, qui me dévisage et me dit : « Excusez-moi si je me trompe, mais ne seriez-vous pas originaire de Flamanville ? » J’acquiesce. « – Je suis très heureuse de vous rencontrer. Je suis la fille de Louis Courtois, l’ancien professeur. Il est décédé depuis longtemps déjà ; mais il m’avait souvent parlé de vous. » Grande émotion réciproque, comme vous l’imaginez. Au long d’une carrière d’écrivain, il se trouve ainsi de ces rencontres imprévues et nostalgiques.

Flamanville, c’étaient aussi ces rêveries de jeunesse devant la mer et l’horizon des îles, où l’imagination franchissait tout naturellement les kilomètres et les siècles. Je me souviens, à mon école – c’était à la fin de la guerre – d’une armoire aux trésors, un meuble vitré, que soulignait une affichette : « Bibliothèque de la classe ». Chaque samedi après-midi, pour conclure la semaine, l’instituteur, M. Fouché, en extrayait un volume dont il nous lisait quelques extraits. Je me rappelle les chapitres haletants de « Cinq semaines en ballon », de Jules Verne. Mais le plus fascinant de tous, c’était « Vingt mille lieues sous les mers », en deux volumes de la fameuse Bibliothèque Verte. À titre exceptionnel, et parce qu’il me savait soigneux, M. Fouché m’avait autorisé à l’emprunter pour le lire en entier. Ah, ces heures de pur ravissement, à suivre l’odyssée du fameux capitaine Nemo !

Et ce n’était rien encore ; car quelques années plus tard, au lycée, je serais confronté à « L’Odyssée », la vraie, le texte grec d’Homère, l’aède d’Asie Mineure, qui relatait les aventures d’Ulysse, cherchant désespérément à retrouver, à l’issue de la Guerre de Troie, la route vers l’île d’Ithaque, sa patrie. Une incroyable navigation méditerranéenne, où non seulement ces guerriers devenus marins affrontaient d’affreuses tempêtes et rencontraient d’horribles monstres, mais où les dieux de l’Olympe eux-mêmes s’en mêlaient. Et je revis mes rêveries de vacances, au bas des falaises du cap, dans la merveilleuse crique de Biédal, hélas à jamais disparue en 1978, face à l’île d’Aurigny, que le soleil couchant auréolait de splendeur. Je m’y répétais les vers d’Homère, le plus ancien poème de notre civilisation – composé vers 750 avant notre ère, il y a donc 2764 ans –, racontant, au bord d’une grève inconnue, la rencontre d’Ulysse, le pitoyable naufragé, jeté à la côte par la tempête, seul survivant de son équipage, épuisé de fatigue, et d’une toute jeune fille, qui s’appelait Nausicaa. C’était la seule, parmi ses compagnes, qui ne s’était pas enfuie de terreur en voyant cet homme presque nu, sale et en guenilles, sortir des buissons. Lui, Ulysse, se demandait s’il avait devant lui une déesse ou une mortelle, tant les divinités usent de stratagèmes pour tromper les hommes. Mais non, Nausicaa n’était autre que la fille d’Alkinoos, le roi de cette île, où habitait le peuple des Phéaciens, au nord de la Grèce, sur la côte adriatique. Et si elle n’avait pas pris la fuite, c’était parce que les naufragés, aussi vulnérables paraissent-ils, sont parfois sous la protection des dieux, et surtout parce qu’un homme au fond de la détresse comme l’était celui-là inspire à la fois la pitié et le respect. Instant inoubliable, l’une des plus belles pages de la littérature classique.

Étonnez-vous après cela de retrouver, dès la première page de mon récent ouvrage « Le conteur d’Outre Mer », consacré à une toile énigmatique de Jean-François Millet, dont le cadre semble évoquer un rivage familier de notre Hague, l’un des extraits de ce chant VII de « L’Odyssée », intitulé « Les récits chez Alkinoos ». Ulysse, ce naufragé méconnaissable qui n’était autre que le roi d’Ithaque en Céphalonie, un archipel presque voisin, y racontait ses incroyables aventures à l’un de ses égaux, Alkinoos, roi des Phéaciens, et à ses dignitaires assemblés pour l’écouter, à la fois fascinés et bouleversés par une telle évocation !

Maintenant, vous comprenez, mes amis, pourquoi j’ai été si sensible, à la suite de cette délibération du jury qui m’a fait tant honneur, à la délicate attention que vous avez eue, celle de persuader le Conseil Général de choisir pour nous réunir, sans même m’avoir consulté, le château de Flamanville, si lourd de souvenirs d’enfance et de jeunesse, à deux pas de mon ancienne maison natale. Après avoir lu mes deux derniers livres, « Immuables rochers, gardiens de mémoire » et « Aux premières loges », où j’avais mis beaucoup de moi-même, choisir Flamanville, sans doute, vous a semblé tout naturel. Je tiens à vous dire combien cette démarche m’a ému – mon épouse, également, est très touchée par votre délicatesse –, et je vous en suis extrêmement reconnaissant.

Robert Lerouvillois

28 novembre 2014

Interview du 11 novembre 2014 sur Radio Hag’FM

www.youtube.com/watch?v=6yyJuMYuOsIRobert Lerouvillois

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