Publié par : marcletourps | 9 mai 2014

Cahier Louis Levallois

Cahier Louis Levallois

par Gérard Vilgrain-Bazin

 

Un cahier tenu par un agriculteur, maire de Saint-Germain-des-Vaux, pendant la première moitié du XXe siècle.

 

Gérard Vilgrain-Bazin, président du GRAC.

Gérard Fosse, ancien conservateur général du patrimoine, membre du GRAC.

Geneviève Levallois, ancienne conseillère municipale de Saint-Germain-des-Vaux et cousine de Louis Levallois.

 

 

Louis, François, Eugène Levallois(1905 – 1994), cultivateur à Saint-Germain-des-Vaux, commune dont il a été longtemps maire, a tenu un cahier sous forme d’annales, dans lequel il a noté les éléments les plus marquants de sa vie, des événements et des manifestations, notamment religieuses, qui ont compté pour lui. Ce cahier, qui semble être resté inconnu de ses proches, sauf peut-être de ses parents, a été retrouvé récemment, parmi les archives et les documents qu’il avait conservés, par Bernadette et Geneviève Levallois, filles de son cousin germain, Joseph Levallois. Ces dernières nous l’ont confié pour lecture et, éventuellement, étude. En raison de l’éclairage qu’il apporte sur une communauté rurale de bord de mer dans l’extrême pointe de la Hague, il nous a semblé intéressant d’en faire et d’en présenter une analyse thématique exhaustive, précédée d’une présentation de son cadre familial et géographique.

 

Le cadre familial et géographique de l’auteur.

 

L’ascendance de Louis Levallois.

Les quatre grands-parents de Louis Levallois portent les patronymes suivants : Levallois (grand-père paternel), Lecouvey (grand-mère maternelle), Boissel (grand-père maternel) Renet (grand-mère maternelle). Ces quatre branches familiales ont fait l’objet de recherches généalogiques parvenues à des stades divers, mais inachevées.

 

Louis Levallois jouissait d’une certaine aisance économique ; vers le milieu du XXe siècle, il était le plus gros propriétaire foncier de Saint-Germain. De quelle branche familiale provenait cette aisance ?

 

Les Levallois.

Les Levallois sont une vieille famille de Saint-Germain, plus précisément de la Rue-de-Bas, qui était le plus populeux hameau de la commune et qui regroupait la grande majorité des Levallois.

 

Il s’agit de cultivateurs, même si le nombre élevé d’enfants a parfois contraint certains d’entre eux à choisir d’autres professions, comme gendarme ou douanier. Le niveau économique de la famille est sans doute modeste : la succession de Bazile, liquidée en 1882, montre qu’Eugène, le grand-père de Louis, n’a recueilli que 63 ares, superficie insuffisante pour nourrir une seule vache.

 

Les Lecouvey.

Les Lecouvey sont également une vieille famille de Saint-Germain, d’un niveau économique qui semble se situer dans la moyenne des cultivateurs de la commune au XIXe siècle.

 

Les Boissel.

Les Boissel sont une famille de Jobourg. La branche dont Louis est issu a pu être remontée jusqu’au XVIIe siècle. Elle compte beaucoup d’agriculteurs, mais aussi des douaniers, ce qui ne constitue pas un indice de richesse. Sur l’état des sections du cadastre napoléonien, les Boissel possèdent des terres, dont beaucoup sont des landes. Mais bien antérieurement, la famille Boissel a pu acquérir le manoir de la Boissellerie, ce qui n’est pas un indice de pauvreté.Notons que le patronyme Boissel, prononcé localement Bouessè, était le surnom quasi officiel de Louis Levallois, l’autre étant Basile, le prénom de son père : on disait Louis Bouessè ou Louis Basile.

 

Les Renet.

La famille Renet est originaire d’Omonville-la-Petite, commune localement appelée Saint-Martin et limitrophe de Saint-Germain-des-Vaux, où un hameau porte d’ailleurs son nom. Elle est mieux connue que les autres familles de l’ascendance de Louis Levallois, grâce aux recherches de Madame Hubert Agnès et grâce à des alliances avec des familles importantes, voire nobles. De lointains ancêtres ont même porté un nom de sieurie. Dans l’ascendance de Louis Levallois, la branche des Renet est sans doute celle dont le niveau économique est le plus élevé.

 

L’implantation géographique de la famille.

 

Les parents de Louis Levallois ont deux implantations géographiques, deux maisons qu’ils ont héritées de leurs parents.

 

La Boissellerie.

Du côté maternel (les Boissel), il s’agit de la Boissellerie, très belle propriété isolée à l’extrême nord de la commune de Jobourg, qui est en fait un manoir. Son étude reste à faire. Une publication multigraphiée de la Société d’Archéologie de la Manche (« Architecture civile du canton de Beaumont-Hague. Récolement des édifices les plus intéressants », 1ère édition de juillet 1978) indique laconiquement : « la Boissellerie (autrefois le Haut Gallion) : complexe ; murs épais de 1 mètre ; souches du XVIe siècle ; aux Le Jouinel ; aux Boissel de 1701 à nos jours ». Dans son ouvrage d’architecture sur « Trésors de la Hague » (Isoète, Cherbourg-Octeville, 2003, p. 168), Guillaume de Monfreid donne de la Boissellerie la description suivante : « manoir XIVe siècle. Les deux ailes sont un rajout, l’aile nord étant la plus récente. La disposition des fenêtres dans chacune des façades respecte des ordonnances et des symétries partielles pas encore classiques, qui la rapproche de l’architecture rurale Renaissance, ce qu’accentuent les fenêtres à meneau et traverse. Ici encore, des arcs de décharges soulagent des linteaux en plein cintre chanfreiné ». Dans sa thèse de l’Ecole des Chartes sur les noms de lieu du canton de Beaumont-Hague, Françoise Girard précise que les Boissel ont acquis la propriété en 1701.Sur le cadastre napoléonien, l’actuel manoir de la Boissellerie s’appelle la Haye, nom porté par un petit village proche, maintenant totalement en ruines qui avait comporté un manoir antérieurement.

La maison de la Rue-de-Bas.                                                                                           

Du côté paternel (les Levallois), la maison de la Rue-de-Bas à Saint-Germain-des-Vaux a une apparence beaucoup plus modeste. Il s’agit d’un vaste bâtiment comportant une grande maison, issue de la réunification de deux maisons, et des dépendances, au milieu d’une cour fermée. L’ensemble, bien adapté à la fonction d’exploitation agricole, est typique du XIXe siècle. Un bâtiment figure sur le cadastre napoléonien et même sur un plan de 1771, sans que l’on ne puisse savoir s’il s’agit d’un bâtiment antérieur qui n’existe plus ou du même bâtiment transformé ultérieurement. Il est certain qu’il ne s’agit pas de la maison natale d’Eugène Thomas Elie Levallois, le grand-père de Louis, qui est né en 1851, dans une autre maison, identifiée, de la Rue-de-Bas. Elle est donc sans doute arrivée dans le patrimoine des Levallois postérieurement à cette date, par mariage ou par acquisition. L’ensemble actuel est sans caractère particulier, mais il présente l’avantage, qui comptera beaucoup pour la mère de Louis Levallois, de se trouver au sein d’un village très populeux.

Le cahier de Louis Levallois.

Le document.                                                                                                                                  Le document est un cahier de petit format (17 x 22 cm), avec une couverture légèrement cartonnée, de couleur bleutée, comportant une représentation du petit port de Saint-Germain-des-Vaux (éd. Alex Becquemin), traditionnellement appelé « Le Pont » et plus récemment « Port-Racine », ce qui est déjà le cas ici. Au-dessus de cette représentation, figure la mention « Cherbourg et La Hague illustrés ».Ses 100 pages sont quadrillées en petits carreaux 5 x 5 mm – il ne s’ agit donc pas de carreaux de type  » écolier »-, avec une marge blanche à gauche, isolée par un trait rouge de la partie quadrillée.

Le cahier a été tenu année par année. Il a été rédigé de manière « télégraphique », très brève, voire très sèche. Les phrases n’ont, en grande majorité, pas de verbe et les informations tiennent, pour la plupart, sur une ligne ou deux lignes au maximum. Les adjectifs sont rares, le style est strictement informatif et sa neutralité ne laisse en rien apparaître le sentiment du rédacteur. Quelques informations sont plus longues (trois ou quatre lignes), rédigées avec des verbes et des adjectifs ; ce sont le plus souvent celles qui ont trait à la religion et qui révèlent ainsi l’un des traits majeurs de la personnalité de Louis Levallois. Il n’y a pas un seul mot de langage vernaculaire, alors que Louis Levallois appartient à une génération qui, de manière courante, parlait le patois de la Hague (le normand). La langue française est bien maîtrisée, sans aucune faute d’orthographe. L’écriture est sûre, régulière, harmonieuse, mais sans pleins et déliés. Seule, la ponctuation et les majuscules sont parfois un peu aléatoires ou absentes, mais cela peut être lié au style « télégraphique ».

La première page porte le titre suivant : « Origine 1904 à 1909 ». Louis Levallois a donc, plus ou moins longtemps après, noté les évènements qui concernaient sa petite enfance. Le cahier est ensuite tenu annuellement, avec un nombre limité d’informations jusqu’ en 1918 (entre deux et six par an, exceptionnellement neuf). A partir de 1919, les informations sont plus nombreuses (entre cinq et vingt-deux par an), mais elles tiennent presque toujours sur une page. C’est sans doute à partir de cette date que le cahier a été régulièrement tenu.

La vie privée et familiale.

Louis Levallois indique dans le cahier les étapes de son parcours scolaire et de sa formation religieuse. Il note, sans doute avec une certaine fierté que l’on devine, pour l’année 1916, « premier de l’école et premier du catéchisme ».Cette même année, à 12 ans, il fait sa communion, passe le certificat d’études primaires, et reçoit la confirmation. Cela achève la première partie de sa vie et, après avoir satisfait à tous ces rites de passage, il peut indiquer « abandon de l’école et du catéchisme » et « apprentissage du métier de cultivateur ».

Il n’aborde pas sa formation agricole qui à dû se faire « sur le tas », de manière empirique, dès l’enfance, dans la ferme familiale, mais il mentionne,en 1917, « première année de travail aux batteries » ; cela peut s’expliquer par l’importance de cette opération qui consistait à battre au fléau les gerbes de céréales pour obtenir le grain, et qui de plus nécessitait un travail collectif réunissant beaucoup de monde, dans une ambiance conviviale et même festive en fin de journée.

D’autres étapes vers l’âge adulte sont notées ; la première barbe en 1921 (ce qui est un peu inattendu), le premier vote en 1925.

La santé est évoquée : une paralysie du bras gauche en 1912, un dentier en 1927.

Les domiciles successifs de la famille sont mentionnés : Louis Levallois est né à la Boissellerie en 1904 et y a vécu jusqu’à l’âge de sept ans, en 1911. La famille habite ensuite la Rue-de-Bas, puis à nouveau à la Boissellerie de 1925 à 1929 (après le décès de la grand-mère, le grand-père étant seul et âgé), enfin la Rue-de-Bas de manière définitive en 1929.

Les événements familiaux majeurs sont indiqués :

–         le décès des aïeux : un arrière grand-père. Il est rare à cette époque de connaître un arrière grand-père et tous ses grands-parents.

–         la disparition de son père en 1958 est plus détaillée : extrême-onction, décès, pose d’un monument funéraire.

–         En dehors de ces parents très proches, seules quelques rares personnes sont citées dans le cahier.

Les deux guerres mondiales ont concerné Louis Levallois : son père participe à toute la première et son retour donne lieu à une mention d’un type rare dans le cahier : « joie intense ». La deuxième guerre est plus détaillée : Louis Levallois est appelé au printemps 1940, puis très rapidement réformé ; un officier allemand occupe la salle à manger de la maison de la Rue-de-Bas et la Boissellerie est dévastée par les occupants.

Louis Levallois signale l’acquisition de certains équipements, personnels ou familiaux, avec un grand souci du détail, puisque les marques des objets sont le plus souvent indiquées : lampe électrique, briquet à essence, lit en fer, thermomètre, réveil, rasoir, appareil photo dès 1933. Les armes mentionnées ont dû être utilisées par son père chasseur, car Louis Levallois, lui, ne l’était pas. En 1919, Louis a une bicyclette après un « apprentissage sous la conduite de Eugène Morange ».Deux autres suivront, dont la bicyclette Hirondelle qui fait l’objet de beaucoup de soins portés dans le cahier et qui permettra à Louis de faire plusieurs excursions lointaines. En 1952, il fait l’acquisition d’un cyclomoteur de marque « Française Diamant » chez Troude à Beaumont-Hague. Puis, dès 1955, c’est-à-dire encore une fois tôt, l’automobile arrive, avant même l’obtention du permis de conduire qui semble avoir nécessité trois tentatives. Louis n’a jamais été, il faut bien le reconnaître, un bon conducteur et n’a fait, au volant de sa voiture, que des déplacements très proches, beaucoup plus proches qu’à bicyclette.

Enfin,la maison familiale comporte des journaux, des magazines religieux, des revues (de chasse notamment), plusieurs dictionnaires, un manuel de sciences naturelles, la Bible, ce qui n’est pas le cas de toutes les maisons de la Pointe de la Hague à cette époque.

 

L’aménagement des maisons et des dépendances.

            La maison de la Rue-de-Bas : il n’est pas possible de rentrer dans les détails que le cahier comporte à cet égard. Les travaux s’échelonnent de 1909, année de la pose d’une couverture en ardoises, à 1955, avec un maximum en 1925 et en 1930, lors de l’installation définitive de la famille à la Rue-de-Bas. On peut noter une importante utilisation du béton.

            La maison à Adélaïde : il s’agit de la maison immédiatement voisine, avec un pignon commun. Elle est achetée en 1919 et, en 1929, elle fait l’objet d’une réfection intérieure complète et des portes de communication entre les deux maisons, qui n’en forment désormais plus qu’une, sont pratiquées. La maison à Adélaïde devient la « salle ». La nouvelle maison réunifiée conserve ses deux portes d’entrée.

            La Boissellerie : ce petit manoir ne nécessite pas les mêmes travaux que la Rue-de-Bas, d’autant qu’il n’est plus habité à partir de 1929. Les travaux les plus importants sont :

–         entre 1904 et 1909, la transformation en cuisine de la partie étable du manoir, c’est-à-dire le rez-de-chaussée.

–         En 1955, les frères Malard, menuisiers à Saint-Germain, entreprennent la remise en état de la maison malmenée par les occupants allemands.

La maison de Julie Digard : une autre maison a été acquise, dans le même village de la Rue-de-Bas, par Louis Levallois, en 1936, sans doute en viager, car l’occupante, Julie Digard dite Luce, fille d’un fraudeur célèbre de Saint-Germain, continue à l’habiter jusqu’à son décès en 1942. En 1955, un garage y est aménagé pour abriter l’automobile fraîchement acquise.

            L’étable du Jogard : enfin, la famille Levallois possède à la Rue-de-Bas une dépendance agricole dans laquelle une écurie est installée en 1929.

Les champs :

Le patrimoine foncier familial, dont l’importance économique vitale est évidente, est bien présent dans le cahier.

Ce patrimoine s’accroît nettement durant la période couverte par le cahier puisque sont acquis, un petit jardin et, surtout, six parcelles de terre, dont quatre pour la seule année 1935. Dans les décennies de l’après guerre, Louis Levallois était le plus gros propriétaire foncier de la commune.

De nombreux travaux dans ces champs sont indiqués ; ils concernent la maîtrise de l’eau, les abreuvoirs, les clôtures et les barrières, les « frotteux ». Là encore, on remarque, dès les années 1930, une importante utilisation du béton.

Le matériel.

De nombreuses acquisitions de matériel, améliorations, révisions, réparations… sont mentionnées dans le cahier, de 1911 à1957 ; ces mentions concernent :

–         Le matériel pour la fenaison : la première faucheuse « Mac Cormike » est achetée chez Troude à Beaumont dès 1923, une botteleuse en1954, l’une et l’autre en commun avec d’autres fermes tenues par des voisins ou des cousins. Il s’agit d’une mécanisation précoce.

–         Le matériel pour le lait : deux bidons en 1949, ce qui révèle une ferme d’importance moyenne à l’époque (5 à 6 vaches).

–         Le matériel pour les labours : une charrue en 1930.

–         Les moyens de transport et de déplacement : carrioles, voitures pour les personnes, les denrées et les objets peu pondéreux ;banneaux pour les pondéreux. Le cahier comporte des détails qui peuvent sembler un peu insignifiants, ainsi l’achat d’une roue de brouette et son essai le 2 décembre 1948.

Les animaux.

      Il est normal que les animaux tiennent une place importante dans le cahier tenu par un cultivateur. Mais les choix opérés par l’auteur du cahier sont souvent surprenants.

–         Les chevaux : 13 équidés sont nominalement cités dans le cahier : 1 cheval, 10 juments, 1 âne nommé Octave et 1 poney nommé Pompon. Le cahier indique les années d’arrivée à la ferme, et le départ de la ferme, les fermes d’achat et de vente, les prix d’achat et les prix de vente, l’unique naissance d’un poulain… On constate que chaque animal ne reste qu’assez peu de temps à la ferme, ce qui est surprenant puisqu’un cheval peut travailler jusqu’à l’âge d’une vingtaine d’années, et qu’un agriculteur s’attachait à l’animal avec lequel il travaillait quotidiennement. Il ne semble pas qu’il y ait eu deux ou trois chevaux simultanément dans la ferme Levallois, ce qui confirme l’importance moyenne de l’exploitation.

–         Les chiens : 9 chiens apparaissent nominalement dans le cahier, 3 d’entre eux sont des chiens de chasse et l’un d’entre est un chien de trait. Ces canidés domestiques ont droit aux mêmes détails que les chevaux.

–         Les chats : les 9 chats également ; les détails nous permettent de remarquer que Moumounne (1910-1921) est 4 fois arrière-grand-mère de Mistinguette née en 1955.

–         Les bovins : sont curieusement absents du cahier, alors que les vaches laitières sont le fondement de l’économie rurale à cette époque. Ils ne font en effet l’objet que de quelques très rares mentions : un animal foudroyé, une épidémie de fièvre aphteuse, une fugue. Son père Basileadhère à la laiterie de Gréville en 1920 et en 1921, un camion de ramassage est signalé. Tout récemment, un cahier de comptes,dans lequel le cheptel bovin tient une place importante attendue, a été découvert par Geneviève Levallois, il fera l’objet d’une étude complémentaire.

–         Les autres espèces, économiquement plus au moins importantes, sont totalement absentes : les moutons, les chèvres, les porcs, les volailles, les lapins. Dans ces conditions, la place de la tortue Cocotte est étonnante : elle pond 4 œufs le 1er juin 1944, puis, 7 jours plus tard, 7 œufs d’un seul coup. Ces mentions peuvent surprendre tant la présence d’une tortue dans une exploitation agricole peut sembler anecdotique, mais on sait, par les membre de la famille, que Louis Levallois était très attaché à la tortue Cocotte et qu’une partie du jardin potager était réservée à la production de légumes pour elle. Plus encore, un serin vert offert au père de Louis par sa nièce le 16 août 1920, meurt le 6 décembre 1933 à plus de 13 ans, ce qui représente sans doute une longue vie pour un serin.

 

 

Le temps qu’il fait.

La météo a une importance évidente pour un agriculteur puisqu’elle détermine la pousse de l’herbe (principale nourriture des vaches à l’époque), les récoltes, la réalisation des travaux agricoles… et, cependant, sa place dans le cahier est réduite à la mention d’épisodes extrêmes, du moins inhabituels : pluviosités excessives, sécheresses, grands froids …

La vie municipale, les travaux publics et les grands événements.

Louis Levallois a eu une très longue carrière d’élu local : il a été élu 8 fois et a siégé, sans discontinuité, au conseil municipal de Saint-Germain de 1935 à 1977, soit pendant 42 ans : 6 ans conseiller, 6 ans adjoint, 30 ans maire de 1947 à 1977. Il indique très régulièrement dans le cahier, le résultat des élections des municipales. C’est lui qui recueille le plus de voix. Dans le cas d’élections difficiles comme en 1941, il détaille les différents tours de scrutin nécessaires pour l’élection du maire : cette année là, à 37 ans, il est élu aux 2ème et 3ème tours de scrutin, mais il refuse la place et attendra 1947. Le cahier s’arrête en 1959, et ne comporte plus que les résultats des élections de 1965, 1971 et 1977. En 1977, à 73 ans, il décide de ne plus se présenter aux suffrages des Saint-Germaniais.

D’assez nombreuses interventions dans le domaine public, durant son majorat, sont mentionnées dans le cahier : lavoirs et fontaines, mairie, écoles, église et chapelle paroissiale – puisque Saint-Germain avait 2 édifices religieux -, adduction d’eau en 1959, goudronnage des premières routes communales en 1954, événement qu’il qualifie de « sensationnel ».

En revanche, les grands événements, ceux qui dépassent le cadre de Saint-Germain et des communes limitrophes, sont presque totalement absents. Un seul président de la République est cité : Albert Lebrun venu en 1933 à Cherbourg inaugurer la gare maritime. La 1ère guerre mondiale n’est mentionnée que pour ses implications familiales. Le 2ème conflit mondial est un peu plu développé, mais de manière uniquement locale. Le cahier est également muet sur la décision d’implanter dans la Hague une usine nucléaire, dont la construction démarre en 1959, Louis Levallois étant maire, alors que la ponte de la tortue Cocotte est détaillée.

La vie religieuse.

La vie religieuse est incontestablement le thème le plus abordé dans le cahier, souvent de manière détaillée, avec de fréquents commentaires personnels et enthousiastes ; de toute évidence, la religion comptait énormément pour Louis Levallois.

Le cahier comporte une véritable chronique paroissiale, avec tous les mouvements de prêtres (arrivée et installation à Saint-Germain, départ de la commune et installation dans une autre cure), jusqu’en 1953, année de départ du dernier curé résident.

Louis Levallois était particulièrement pieux : abonnement à des journaux catholiques, achat de livres de messe, de la Bible, d’un chapelet. Il s’investit dans le déroulement des offices en assumant le rôle de chantre, en « habit de chœur », c’est-à-dire revêtu de la soutane noire, du surplis blanc et de la chape noire. De gauche à droite : L . Levallois, L . Guerrand, Joseph Levallois cousin de Louis et le séminariste Dusossoir. Il adhère à la JAC et au cercle d’études Bienheureux Thomas Hélye. Il ne s’agit pas d’une pratique dominicale un peu mécanique et plus sociale que véritablement religieuse, mais d’une piété qui imprégnait la vie de tous les jours.

Les fêtes religieuses tiennent également une place importante ; elles sont détaillées dans des phrases rédigées, parfois de véritables paragraphes, dans un style presque lyrique qui contraste nettement avec la sobriété du reste du cahier. Les fêtes mentionnées sont des événements concernant la chapelle paroissiale, deux messes de minuit, des fêtes Dieu, une fête patronale Saint-Germain, une fête des moissons, des pèlerinages à Biville, des missions (symboles d’un église encore conquérante), les fêtes de la victoire en 1945, deux baptêmes de canot de sauvetage.

Voici quelques exemples des mentions figurant dans le cahier :

–   en 1945, lors de l’arrivée de l’abbé Calas : « les églises sont magnifiquement décorées du sanctuaire au portail, avec des guirlandes de houx à Saint-Germain, de sapin à Saint-Martin ».

–   la messe de minuit en 1930 est « mémorable, chantée de façon parfaite ».

–   pour la fête Dieu 1938, « nous avons édifié un reposoir au Jogard ; pour la première fois, j’ai dirigé le travail. J’ai très bien réussi, parce que nous y avons mis le meilleur de nous-mêmes. »

Enfin, la religion est à l’origine de plusieurs voyages : à Coutances, siège de l’évêché (plusieurs fois), à Lourdes.

Loisirs : fêtes et voyages.

Les fêtes :

Les fêtes citées dans le cahier qui n’intègrent pas d’une manière ou d’une autre la religion sont rares (même le cinéma est assuré par le curé). Des manifestations non religieuses lors des fêtes patronales Saint-Germain sont mentionnées. Deux fêtes de la Mi-Carême sont décrites dans le cahier : en 1927, « je suis reine en char avec deux demoiselles d’honneur », et en 1928, « je suis le roi Carnaval, un char avec un cheval ; cinq ânes travestis, dont Octave [il s’agit de l’âne de la famille Levallois] ; 28 masques, temps splendide, succès complet ». C’est un aspect inattendu et méconnu de la personnalité de Louis Levallois, qui, il est vrai, avait alors un peu p^lus de vingt ans.

Les voyages et les « excursions » :

De 1913 à 1942, une quinzaine d’ « excursions » sont mentionnées dans le cahier : Saint-Christophe-du-Foc ; le Mont-Saint-Michel ; Sainte-Mère-Eglise – Carentan ; le phare de Goury ; l’île d’Aurigny ; le phare de Gatteville ; Saint-Vaast-la-Hougue et le Val-de-Saire ; Barneville-Carteret ; Bricquebec ; les falaises et les grottes de Jobourg ; Montebourg – Carentan – Isigny.

Tous ces déplacements sont effectués avec la bicyclette, la fameuse « Rétro-Hirondelle » et on peut être surpris par les performances de Louis Levallois : 5 excursions, faites apparemment sur une seule journée, représentent environ entre 80 et 100 kilomètres, et le dernier voyage dure 3 jours, durant lesquels 200 à 250 kilomètres ont été parcourus. En revanche, aucun déplacement avec l’automobile acquise en 1955 n’est mentionné.

La mer.

La mer est la grande absente du cahier qui est totalement silencieux sur la pêche, les tempêtes et les activités liées à la mer. Louis Levallois était un terrien typique, ne pratiquant guère la pêche à pied, contrairement à son père.

Les échouages de navires sont cependant mentionnés :

–         le bananier « Guinée » en 1948.

–         le cargo liberty américain « Tini » en 1950.

–         le caboteur « Channel Trader » en 1959.

–         le yacht anglais, le dundee, « Sans Pareil », également en 1959.

Le sort de ces bateaux échoués sur le littoral de Saint-Germain est détaillé, mais il s’agit du sort officiel, car Louis Levallois ne mentionne pas le fait que de nombreux habitants de Saint-Germain ont récupéré sur le « Channel Trader » tout ce qui pouvait l’être, ainsi que les restes du « Sans Pareil ».

CONCLUSION

Nous voudrions souligner, l’intérêt, pour l’histoire locale, de ce type de cahier. Un cahier tenu par deux frères fraudeurs d’Auderville, a fourni une abondance de détails sur la fraude du tabac avec Aurigny, vers 1870. Quelques autres sont connus : un cahier tenu par un voiturier, un cahier tenu par un cordonnier, un cahier tenu par un pêcheur à pied, dont l’étude reste à faire. D’autres existent sans doute et méritent d’être signalés afin d’enrichir l’histoire locale.

 

BIBLIOGRAPHIE

– FOSSE Gérard, VILGRAIN-BAZIN Gérard, LEVALLOIS Geneviève : Un cahier tenu par un agriculteur, maire de Saint-Germain-des-Vaux, pendant la 1ère moitié du XXe siècle, in Marcigny C., Vilgrain G. et Damourette C., dir. : Archéologie, histoire et anthropologie de la presqu’île de la Hague (Manche). Etudes et travaux. Volume n° 7, 2013. Beaumont-Hague : 2013, 56 p., p. 10-27, ill.

 

 

 

 

 

 

 

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