Publié par : marcletourps | 16 novembre 2013

L’honneur au féminin

Communication du 6 novembre 2013

Jean-Paul   BONAMI

L’ HONNEUR  AU  FEMININ

Elles ont répondu à l’Appel..

La présente communication fait partie d’un projet sur lequel je « planche » depuis quelques mois, et qui aboutira peut-être à la pubication d’un livre  (?)…..

C’est la rencontre avec une dame aujourd’hui nonagénaire qui a aiguisé ma curiosité.

Cette personne fait partie d’un petit noyau de jeunes femmes qui, en réponse à l’Appel du général de Gaulle, le 18 juin et surtout les jours suivants, a choisi de rejoindre la France Libre.

Je vais évoquer le parcours de cette dame qui a servi à Londres durant toute la guerre, et ensuite je vous parlerai d’une autre de ces volontaires qui, après Londres, s’est retrouvée au coeur de la résistance sur le sol français.

JANINE

En ce printemps 1939, Janine Hoctin, jeune parisienne de quinze ans et demi, mène une existence heureuse. Fille unique choyée par ses parents, elle n’est pas particulièrement motivée pour les études. D’ailleurs, sa mère qui avait été institutrice avant de se marier, l’initie au piano mais lui fait suivre, en plus du lycée, des cours à l’école pratique de l’Institut Léopold-Bellan implantée rue du Rocher, non loin du domicile familial sis au pied de la Butte Montmartre. Parmi ses condisciples, elle y croise une certaine Antoinette, demi-soeur du Prince Rainier, futur souverain monégasque.

Une matière cependant lui convient : c’est l’anglais, langue avec laquelle elle se montre très à l’aise; pour cette raison, Mrs Clark, son enseignante, propose de l’inscrire afin d’effectuer un séjour de perfectionnement outre-Manche.

Contrairement à beaucoup de jeunes qui hésiteraient à quitter leurs parents pour quelques semaines, Janine est ravie à cette idée de séparation temporaire : elle montre déjà un fort caractère ; au plus profond d’elle-même, elle « en veut » un peu à sa mère de ne pas lui avoir donné de frères et soeurs…

C’est un joyeux groupe qui se retrouve en gare Saint-Lazare le 21 juillet 1939. Après avoir embarqué sur le ferry-boat à Dieppe, ces passagères ravies abordent quelques heures plus tard les côtes d’Angleterre à East Born. Le collège de Bexhill Sea, situé en bord de mer près d’Hastings, accueille à l’occasion des stages de jeunes filles de diverses nationalités ou origines : Janine va y côtoyer des Viennoises, des Hollandaises, des Allemandes de religion chrétienne ou israélite… La session doit durer trois mois.

Mais, le dimanche 3 septembre, l’inévitable catastrophe se produit. Face aux multiples affronts, après moult temporisations, l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne à 11 heures, et la France à 17 heures. Le Président du Conseil, Edouard Daladier, confirme la décision dans un discours radio-diffusé à 20 heures.

« Françaises, Français, nous faisons la guerre parce qu’on nous l’a imposée. Sous le ciel de France, sur cette terre de liberté où le respect de la dignité humaine roule dans ses derniers refuges, vous associerez tous vos efforts pour le salut de la Patrie… Vive la France ! »

Dans l’attente de prochaines nouvelles qu’elle ose espérer rassurantes, Janine écrit à ses parents son désir de rester en Angleterre jusqu’à Noël.

Cette période est bien une « drôle de guerre », pendant laquelle les belligérants semblent devoir rester sur leurs positions. Bien sûr, on se livre régulièrement à des exercices de protection, par exemple on apprend à utiliser les masques à gaz, au cas où… La situation figée, la jeune fille demande à prolonger son séjour jusqu’en mai 1940.

Après l’invasion du Danemark et de la Norvège, l’Allemagne active la guerre à l’ouest de l’Europe : les troupes alliées sont harcelées sur tous les fronts, contraintes de se retirer sur Dunkerque afin de tenter un rembarquement pour l’Angleterre par tous les moyens possibles. Enfin, le 4 juin, après une semaine de combats et au prix de lourdes pertes, plus de trois cent mille hommes ont été évacués vers la grande île. Après la capitulation de la France, le 22 juin, la Grande-Bretagne reste seule face à la puissance des armées hitlériennes.

Vu la situation, Janine devine qu’elle ne reverra pas la France et ses parents avant bien longtemps… Dès la fin juin, alors que beaucoup de pensionnaires ont déjà été envoyés dans un camp à l’île de Man, en mer d’Irlande, avant de décider d’un départ aux Etats-Unis, un policier se présente au collège de Bexhill Sea pour un recensement :

– « Combien d’étrangères reste-t-il aujourd’hui dans votre établissement ? » demande -t-il à la directrice.

– « Une, Française ».

– « Mais vous savez, son gouvernement, qui vient de se ranger sous l’aile de l’Allemagne, est désormais un ennemi de notre pays ! ».

Très ennuyée et confuse, la dame, qui, au fil des mois, a appris à connaître Janine, se demande ce que la jeune fille va devenir. Après un temps de réflexion, elle pense à l’une de ses amies qui occupe un poste de responsabilité à la Croix-Rouge de Londres.

Durant les sombres journées de Dunkerque, l’institution humanitaire qui cherche des volontaires, a installé son Quartier Général dans les bâtiments royaux de Clarence House, à proximité de la résidence princière. Suite à intervention de la directrice du collège, Janine est engagée : chaque semaine, elle devra se soumettre à un pointage effectué par la police. Dès lors, elle va visiter les blessés et malades rapatriés, tous répartis dans  divers hôpitaux de la capitale.

Sa bonne connaissance de la langue est appréciée : elle est choisie pour accompagner des enfants de Londres et de sa banlieue évacués par le rail vers le nord du pays en prévision d’attaques aériennes, qui d’ailleurs ne vont pas tarder à se produire.

C’est au cours d’un convoyage, en feuilletant quelques journaux, qu’elle lit l’appel lancé par un général français depuis Londres le 18 juin. La découverte de cet article va provoquer une discussion passionnée entre elle et la famille qui l’héberge…

Ce fameux appel, placardé dans les rues le 14 juillet, achève de convaincre Janine. Elle fait acte de candidature en adressant un courrier au « service du travail » britannique chargé de recueillir les inscriptions. La réponse est négative, puisqu’à ce moment il n’existe aucune formation féminine au sein de cet embryon d’armée. Pourtant, le 11 juillet 1938, la loi Paul-Boncour sur l’organisation de la nation en temps de guerre prévoyait pour la première fois dans l’Histoire l’engagement des femmes sous l’autorité militaire. Déçue mais confiante, la jeune fille poursuit sa mission auprès de la Croix-Rouge.

Enfin, le 5 décembre, la candidate malheureuse se voit convoquée au dépôt central des Forces Françaises Libres, situé en gare de Euston, la plus ancienne station ferroviaire du pays, au nord de Londres. Les femmes sont désormais reconnues au même titre que les hommes grâce aux efforts de René Cassin, qui met toute son énergie à surmonter un véritable casse-tête juridique : organiser une armée d’un pays étranger au coeur d’une autre nation !

Tout juste âgée de dix-sept ans, Janine n’hésite pas à tricher, prétendant avoir perdu son passeport; en effet, le règlement stipule qu’il faut avoir entre dix-huit et quarante-trois ans pour souscrire un engagement ! Les tous premiers contingents féminins, comptant chacun vingt-six membres sont constitués en cette fin 1940. Ces volontaires, étudiantes, commerçantes, institutrices, jardinières d’enfants, filles d’ouvriers ou de bourgeois signent un contrat, assorti d’une modeste solde, pour la durée de la guerre. Il y est précisé qu’elles

devront rester à servir encore trois mois supplémentaires après la cessation des hostilités. Afin d’identifier ces jeunes recrues parmi la foule circulant dans la gare au moment du départ du groupe pour le lieu d’incorporation, il  leur est remis un petit ruban tricolore à épingler bien en évidence sur le revers de leur manteau. Dès lors, elles vont devoir suivre un stage d’entraînement de trois semaines à Bournemouth, station balnéaire de la côte sud, qui, tout comme leurs camarades anglaises présentes sur le lieu, doit les convertir en secrétaires, téléphonistes, infirmières, tailleurs, plantons ou cuisinières… Ce vaste centre d’instruction, situé dans un cadre de verdure regroupe alors quelque six cents femmes -en grande majorité originaires du Royaume-Uni- logées dans les bâtiments d’un grand hôtel désaffecté.

Le « Corps Féminin » -telle est son appellation officielle- est dirigé par Simone Mathieu, grande championne de tennis et femme de tempérament, intégrée avec le grade de lieutenant, secondée efficacement par deux héroïnes de la première guerre. Ces cadres ont bénéficié d’une formation accélérée dispensée par les britanniques. Peu de temps après leur arrivée, nos volontaires reçoivent un uniforme kaki (et tout le nécessaire du parfait soldat), conforme au modèle des éléments féminins de l’armée anglaise; la vignette « France » doit y être cousue en haut de la manche. De l’appel du matin aux divers cours de discipline, sans oublier les multiples corvées, tous les rudiments de la vie militaire leurs sont inculqués.

En cette fin d’année, l’Angleterre subit les blitz -attaques éclairs et bombardements- depuis plus de trois mois : c’est le 24 août en effet que pour la première fois les avions de la Luftwaffe avaient semé la mort depuis le ciel de Londres.  A Bournemouth comme ailleurs, les alertes nocturnes sont quasi-quotidiennes : les jeunes femmes se pressent de descendre leurs matelas dans les sous-sols jusqu’au lendemain matin ; il leur faut rester habillées durant ces nuits de demi-sommeil, se tenir prête à toute évacuation.

Après ce séjour d’incorporation, Janine (matricule 70058) qui parle maintenant un excellent anglais, se trouve affectée au service du courrier international des Forces Françaises Libres (FFL) : elles sont une dizaine de ces volontaires à trier et ouvrir ces lettres qui arrivent avec pour seule adresse : « Général de Gaulle, Londres, Angleterre », afin d’ être lues par l’État-major. Les conditions de vie restent très spartiates, même dans la belle demeure londonienne de Mayfair, 42 Hill Street -propriété de la famille Rothschild- qui leur est attribuée : pour dormir, de simples paillasses dures comme des planches, sans draps, un tas de paille, une simple couverture. Chacune doit se débrouiller. « Cependant, dit Janine, un jour le général de Gaulle a fini par nous prendre en pitié. Et nous avons reçu tout de même des sacs de couchage. »

Puis c’est en tant que planton, ou hôtesse et interprète, qu’elle arrive au service de la Marine dirigé par l’amiral Muselier, à Westminster House, à proximité de Big Ben. Toutes les nuits, l’aviation allemande continue de bombarder la capitale, anéantissant des quartiers entiers. De nombreux habitants ont pris l’habitude de se réfugier dans le métro : sur les quais recouverts de matelas alignés, toute une foule se retrouve le soir pour occuper le même emplacement, chacun essayant autant que possible de dormir jusqu’au matin… avant de rejoindre son lieu de travail. Car, quelles que soient les circonstances, les activités de la ville ne s’arrêtent jamais.

Après chaque attaque meurtrière, de jour comme de nuit, la défense passive et les secours sont sur place : les jeunes femmes des forces françaises ont suivi des stages chez les pompiers de Londres afin de pouvoir affronter les situations les plus délicates. Aux pires moments, elles doivent remonter en posture sur les toits afin d’éteindre les bombes incendiaires en les neutralisant à l’aide de sacs de sable;  elles sont également mobilisées pour apporter soutien et réconfort à ceux qui souffrent. Alors qu’une maman est prostrée au milieu des gravats, serrant contre elle son enfant, Janine s’approche en lui parlant : le regard effrayé de la pauvre femme lui fait comprendre que le garçon au corps ensanglanté a été touché à mort, mais la mère traumatisée le tient encore plus fort, refusant la triste évidence. Tragique confrontation à la dure réalité.

Un miracle !  Le 17 avril 1941, vers trois heures du matin, Janine échappe à une bombe qui a détruit l’immeuble où elle réside avec ses camarades, l’une d’elle est tuée, plusieurs autres sont blessées… A quelques jours d’intervalle, c’est l’ambassade d’Égypte, distante de cinquante mètres, qui est touchée : les maisons alentour tremblent ; on déplore sept morts, de nombreuses personnes sont gravement atteintes : les volontaires se portent de suite sur les lieux…Deux semaines plus tard, le contingent emménage dans l’ancien hôtel du duc d’Aumale, fils du roi Louis-Philippe, « Moncorvo House » – demeure ainsi nommée car ayant appartenu à un ambassadeur portugais, le vicomte de Moncorvo-, situé près de Hyde Park : ce beau bâtiment avec ses vastes pièces et salons apporte aux « filles » un confort inespéré : logées par chambrée de dix, elles sont maintenant quelque cent cinquante, certaines sont arrivées de très loin , Nouvelle-Calédonie, Mexique, Haïti, Saint-Pierre-et- Miquelon ; leur périple a été souvent  long et pénible. Pour satisfaire au mieux leurs camarades, les cuisinières font œuvre d’imagination en permanence…

A ce moment, le triste quotidien de Janine est bouleversé par un drame personnel : c’est par un message de la Croix-Rouge qu’elle est informée du décès de son père survenu quatre mois plus tôt.  En dépit de sa force de caractère, ce choc provoque en elle un profond traumatisme, elle connait une période dépressive, … plongée dans cette atmosphère effroyable de misère et de peur qui régit la vie de tous les jours. Comme tout militaire, les volontaires françaises bénéficient de la gratuité des transports en commun. Invitée par Mrs Clark, -son enseignante d’anglais qui l’avait encouragée au collège- dans sa demeure de Cockermouth, au nord du pays, Janine va goûter quelques jours d’une permission réparatrice; la chaleur d’un foyer amical, va l’aider à reprendre courage pour affronter les épreuves à venir.

Le 1er novembre suivant, le lieutenant Simone Mathieu devant partir en mission aux Etats-Unis, est remplacée dans ses fonctions par le capitaine Hélène Terré, engagée pendant la campagne de France comme conductrice d’ambulances militaires. En prenant son commandement, elle impose une décision symbolique : dorénavant, le « Corps Féminin » sera officiellement celui des « Volontaires Françaises ». Son objectif est d’abord de suppléer les hommes aptes au combat en tenant des emplois restant compatibles avec la féminité. Déjà au nombre de deux cents en attendant de s’accroître, ses membres sont intégrés légalement au sein des FFL, décision confirmée par le décret n° 74 en date du 7 décembre 1941.

Un stage de formation à la conduite est organisé en février 1942 au camp de Camberley,  à proximité d’un petit village situé à cinquante kilomètres au sud-ouest de Londres. Véritable ruche étendue sur plusieurs hectares, c’est la principale base des FFL où se croisent en permanence des centaines de militaires, tous uniformes confondus, au milieu de multiples véhicules dont certains ont été déjà utilisés en Norvège. Les filles, une quinzaine, dont Janine, vont suivre assidûment ces cours incluant un apprentissage sommaire de la mécanique, sans oublier les entraînements avec marches et exercices de tir.

La journée des stagiaires débute dès six heures du matin quand la porte du dortoir s’ouvre brusquement : un ordre strident impose à toutes de se lever : « Au jus ! ». L’équipe de corvée revient des cuisines avec du café et des miches de pain. Un quart d’heure plus tard retentit l’appel, puis chacune dans son coin vaque aux tâches quotidiennes : lit au carré, vaisselle, rangement, balayage, avant d’aller rejoindre en rangs les différents ateliers. Les élèves conductrices ont enfilé leurs bleus, équipement indispensable pour travailler à l’entretien des voitures et camions. Le déjeuner permet à toutes de se retrouver, l’après-midi est encore bien rempli. En soirée, après le dîner, les baraques s’animent ; on essaie d’oublier le présent en exhumant les vieilles chansons du pays, avant de se remettre le nez dans les cours. Au moment où sonne le clairon pour l’extinction des feux, on ne doute pas que chaque volontaire songe en s’endormant à tous ceux qu’elle aime et à cette terre de France qui lui manque tant.

Au cours de ce stage, Janine a croisé un jeune homme fort sympathique, disons même gentil et prévenant. Instructeur au camp, le sergent Boulanger, chasseur alpin qui a   participé à la campagne de Norvège, est aussi poète, il en fait de belles démonstrations à la jeune fille qui constate sa grande connaissance du répertoire de Charles Trénet. Beaucoup de points communs les rapprochent et une solide amitié nait entre eux. Mais bientôt, le devoir va les séparer : d’autres missions appellent Bernard vers des théâtres d’opérations très éloignés ; Janine épingle ces moments tendres et apaisants au rayon de ses souvenirs, tout en gardant quelque espoir…

Son brevet d’aptitude obtenu, Janine accepte de rester conductrice à Camberley jusqu’à la fin de l’année. C’est là qu’elle est photographiée, sourire aux lèvres, au volant de sa Juva 4 de service : elle ignore que ce document de propagande, destiné à susciter les engagements des femmes, va faire le tour du monde… et peut-être influer sur son destin. Que ce soit au volant des gros camions de ravitaillement, des ambulances, des berlines transportant des personnalités en transit, dans un va-et-vient incessant, il faut faire preuve de beaucoup de vigilance et de débrouillardise, puisque les panneaux routiers ont été sciemment faussés, indiquant de mauvaises directions afin de tromper l’envahisseur potentiel.

Le 10 mai 1942 a lieu à Camberley un défilé militaire des FFL auquel participent pour la première fois les volontaires féminines qui font l’admiration de la population.

« Ce sont des rebelles qui défendent l’honneur de leur pays avec autant de foi que leurs compatriotes masculins arrivant sur notre terre », disent les habitants ; lorsqu’elles passent en rang devant eux, ils s’empressent de les applaudir.

Comme tous leurs camarades, ces jeunes femmes courageuses et dévouées ont été destituées de la nationalité française et considérées en traitre par le régime de Vichy ; elles ont conscience que si par malheur l’Allemand débarquait sur le sol britannique, elles seraient à coup sûr fusillées. Mais ce risque n’a jamais altéré leur envie de « servir » dans le but de libérer la France.

Les valeureux combats menés en Afrique par les « Français Libres », conjugués au bombardements intensifs des armées alliées sur le territoire ennemi apportent quelque espérance, surtout qu’en France, la résistance prend de plus en plus de vigueur…

C’est à l’automne que Janine demande son intégration à l’Etat-major de la Marine FFL, toujours en qualité de conductrice. A ce moment , elle va abandonner la tenue d’origine

au profit de l’uniforme bleu-marine, en arborant fièrement la croix de Lorraine sur la poitrine.

Lors de leur arrivée en Angleterre, tous les étrangers sont dirigés obligatoirement vers « Patriotic School », un ancien collège londonien où siège une section du contre-espionnage. Après quelques jours d’interrogatoires et leurs intentions confirmées, ils sont conduits au BCRA ( Bureau Central de Renseignement et d’Action ), service secret rattaché à l’Etat-major du général de Gaulle. Nombre de ces personnages ont alors une notoriété ou deviendront célèbres après la guerre. Janine va transporter certains de ces messieurs à l’occasion de leurs démarches vers différents bureaux.

Parmi ceux-ci,  J…M…, ingénieur du Génie Maritime. Déjà membre du gouvernement sous le Front populaire, il a soutenu la lutte des républicains espagnols ; il est l’un des quatre-vingts parlementaires qui ont refusé la confiance à Pétain le 10 juillet 1940. Arrêté et emprisonné avec Vincent Auriol et Marx Dormoy, puis libéré début 1941, c’est en 1942 qu’il rejoint Londres puis souscrit un engagement dans les FNFL. Plus tard, il sera plusieurs fois ministre sous la IVème République.

Cet homme à l’approche froide, au physique ingrat, d’une nature exigeante montre cependant une attirance un peu trop empressée envers les jeunes femmes. Après l’avoir accompagné chaque jour durant une semaine, Janine demande à être déchargée de son service auprès de lui, afin d’éviter un regrettable incident. Plusieurs de ses camarades qui lui succèdent dans cette mission viendront se plaindre à leurs supérieurs pour le même motif. Lorsqu’il s’agit de conduire l’abbé Trentesaux, aumônier des « Français Libres » vers les studios de la BBC, pour lire ses messages à l’intention des femmes de France, la tâche ne comporte pas ce genre de risque. Heureusement, la muflerie est un défaut qui n’affecte qu’un petit nombre de ces messieurs. La politesse et le respect sont plus souvent au rendez-vous.

Une de ces journées de 1943. Janine vient de conduire un résistant au siège du BCRA, installé derrière Oxford Street. En attendant qu’il ressorte du bâtiment, elle doit attendre près de la voiture stationnée à proximité. Un quidam fait les cent pas dans la rue, fumant sa cigarette. Soudain s’arrête un cab anglais ; un grand et beau garçon en uniforme d’aviateur américain, le crâne rasé, en descend. En un regard, les deux hommes se sont reconnus et tombent dans les bras l’un de l’autre. Mais ils ne peuvent se comprendre : le premier est français et ne parle que sa langue maternelle ; le second ne sait s’exprimer qu’en anglais. Apercevant la jeune femme, le Français a repéré son identification « France » sur la manche de sa veste. Aussitôt, il l’invite à s’approcher afin de traduire la conversation qu’il entame avec son partenaire : ce sont des retrouvailles émouvantes.

Le sergent américain raconte : membre de l’équipage d’un bombardier abattu sur la France, il a été récupéré par une filière d’évasion qui l’a fait passer en Espagne pour être rapatrié en Angleterre, en transitant par Gibraltar. Hélas, trois autres aviateurs tombés aux mains de soi-disant résistants ont été livrés à la Gestapo, avec toutes les conséquences qui en découlent… Le Français, Roger Hérissé, faisait partie du groupe ayant mission de repérer les terrains susceptibles d’accueillir les atterrissages nocturnes des petits avions Lysander envoyés par Londres. C’est ainsi que tous deux s’étaient rencontrés sur le sol de France. L’un et l’autre appartiennent maintenant au réseau « Confrérie Notre-Dame », créé par Gilbert Renault, alias Colonel Rémy.

Après les effusions rapides, Hérissé, ancien aviateur, demande à Janine s’il peut espérer la revoir. Habilement, la jeune femme saura esquiver les invitations, jusqu’au jour où il la prie d’assister à une mystérieuse réunion, organisée dans l’appartement de fonction du chef-cuisinier dieppois du Waldorf Astoria, local mis à la disposition des résistants. A ce moment, c’est son tour d’être questionnée sur sa situation et ses relations avec sa  famille: le réseau a grand besoin d’agents sur Paris.

-« Votre mère qui est veuve ne pourrait-elle nous aider ? Il s’agirait de loger un des nôtres pendant une mission. » Janine communique l’adresse de sa maman sans augurer du résultat, mais avec une certaine confiance.

-« Pour crédibiliser la démarche de celui qui se présentera, il faut montrer une photo de vous en civil. Prenez cette pellicule, faites-vous photographier dans une tenue décontractée, dans un lieu quelconque impossible à identifier : nous développerons ce cliché dans notre laboratoire en y effectuant les retouches qui s’imposeront. »

Quand l’agent retourne en France muni de cette photographie, il se présente chez Madame Hoctin qui demeure maintenant rue du Centre, à Pantin. La porte s’entrouvre doucement, retenue par une chaînette : en ces années noires, la prudence est de rigueur. L’homme glisse l’image par l’entrebâillement en disant : -« Madame, voici votre fille ! ». Janine souriante, très jolie est en short, assise sur la barrière d’accès à un champ : une vraie photo de vacances ! La maman est étonnée et surtout émue. « Comment se peut-il…! » Aucune nouvelle depuis si longtemps… L’agent Roger Hérissé lui-même, raconte :

-« Et si j’avais été de la Gestapo ? Que feriez-vous ? »

-« Le plaisir que vous m’avez procuré vaut bien une arrestation », rétorque Madame Hoctin.

Il détaillent les formalités , ayant conclu un accord : chaque fois que le rideau sera tiré à hauteur du canapé, visible de la rue, l’entrée de l’immeuble sera libérée, le visiteur pourra accéder au logement en toute sécurité. Dès lors, plusieurs agents seront hébergés au fil des mois. C’est ainsi que Madame Bertrand, nom de code de Madame Hoctin, est enrôlée au sein du réseau « Confrérie Notre-Dame ». Pour sa couverture, jusqu’à la Libération, elle sera vendeuse en immobilier et gestion de magasins, bonne raison pour de multiples déplacements à travers Paris. Une panne de métro salutaire lui a peut-être épargné le pire, alors qu’elle devait se rendre à un rendez-vous. Trop en retard, elle a préféré renoncer : heureusement car, ce jour-là, une souricière avait été tendue, qui lui aurait laissé peu de chance pour fuir. Sans autre nouvelles, depuis le sol britannique, Janine

est loin de se douter à quel point sa mère s’est impliquée dans la Résistance.

La paix revenue, décorée de la Croix de Guerre, Madame Hoctin poursuivra encore sa carrière durant de longues années au sein du BCRA devenu en 1946 le SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage), l’ancêtre de l’actuelle DGSE (Direction Générale de la Sûreté Extérieure).

Le 11 janvier 1944, un décret du Comité Français de Libération nationale, siégeant à Alger, porte création de formations militaires féminines dans chacune des trois armes, intégrant de droit les Volontaires Françaises : une reconnaissance pour l’avenir dans la France nouvelle.

Un jour d’avril, un étonnant coup de téléphone arrive à l’Etat-major :

– « Je souhaiterais parler à Mademoiselle Hoctin, s’il vous plaît. » Le chef du service technique, surpris, s’étonne de cette communication personnelle interdite par le règlement.

– « Comment, Hoctin, vous êtes-vous permis ? »

– « Je suis désolée. J’ignore qui essaie de me joindre », bafouille la jeune fille. C’est ainsi que Bernard Boulanger ayant découvert la fameuse photo de la conductrice en Juva 4, bien loin de l’Angleterre, et qui de suite a reconnu Janine, reprend contact avec sa douce amie.

Depuis qu’ils se sont quittés, le chasseur alpin, aujourd’hui dans les blindés, a beaucoup bourlingué. De Suez à Tripoli, puis au Maroc avec la 2ème DB, il est à présent affecté au 501ème régiment de chars de combat.

-« Me voici revenu. Nous sommes cantonnés dans le Nord, du côté d’York. Pourriez-vous venir me voir ? »

– « J’ai une permission très bientôt : j’ai déjà prévu un programme ; je ne peux rien vous promettre. »

Lorsque Bernard la rappelle, le lendemain, Janine a pris sa décision : elle part le rejoindre.

A ce moment, l’Angleterre est devenue un immense campement, grouillant de troupes ; difficile à imaginer, tellement il y a de matériel « en attente », … et surtout des centaines de navires et des milliers d’avions. C’est l’ultime préparation qui précède l’une des plus importantes opérations militaires de tous les temps, ce débarquement massif en France espéré depuis 1940. Les retrouvailles entre les deux jeunes gens ne durent que peu de temps : la 2ème DB, unité d’élite commandée par le général Leclerc, s’est distinguée dans les combats d’Afrique ; sa valeur incontestée la fait intégrer à l’armada qui doit « envahir » la Normandie, première étape vers l’écrasement des nazis.

Après avoir débarqué à Saint-Martin-de-Varreville, plage proche de Sainte-Mère-Eglise, le 1er août 1944, Bernard Boulanger suit le parcours glorieux de son unité : Avranches, Alençon puis la Libération de Paris, « le plus grand souvenir de sa vie ». Les vaillants gars de Leclerc sont accueillis avec soulagement et reconnaissance par les Alsaciens avant de poursuivre leur marche jusqu’au nid d’aigle de Berchtesgaden.

Les Français libres restés en Grande-Bretagne sont affectés à la Mission Militaire de Liaison Administrative commandée par Hettier de Boislambert et envoyés en France à partir du mois de juin pour préparer l’organisation et la mise en place des nouveaux corps et services de l’Etat, au fur et à mesure de l’avancée des troupes de libération. Ils se doivent aussi d’apporter soutien et réconfort aux populations démunies. Janine qui retrouve le sol natal en septembre, plus de cinq années après son départ est chargée de remettre des documents importants aux mains de l’amiral Thierry d’Argenlieu. Pour franchir la Manche entre Portsmouth et Dieppe, le chasseur de mines Calais qui la ramène se contraint à de savantes manoeuvres afin d’éviter les zones truffées d’explosifs : ce qui explique que cette traversée puisse durer le temps d’une très longue journée ! En arrivant à Paris, elle se précipite chez sa mère pour la serrer dans ses bras : une première rencontre que l’on imagine chargée de fièvre et d’émotion.  Puis elle reprend son service à l’Etat-major de la Marine jusqu’à son retour à la vie civile, en novembre 1945.

Janine et Bernard ont décidé de sceller leurs destins. Une permission spéciale est accordée à l’adjudant Boulanger, signée de la main du général Leclerc le 13 mars 1945. Le mariage est célébré le 5 avril suivant à l’église Saint-Pierre de Chaillot par le Père Holf- Gaillard, aumônier des FNFL . Une courte nuit, et dès le lendemain, le jeune marié doit rejoindre ses camarades qui avancent vers la victoire finale.

La paix revenue,en 1946, Bernard Boulanger devient d’abord instructeur à Coëtquidan,

avant de connaître d’autres affectations… En 1958, il arrive à Saint-Lô en qualité de délégué militaire départemental, chargé de recruter des parachutistes : nous sommes en pleine guerre d’Algérie. Il prend sa retraite en 1961 ; avec Janine, son épouse qui élève leurs six enfants, ils s’installent à Bréhal et ouvrent une auto-école ainsi qu’une société de transport scolaire. Soucieux de maintenir la flamme, tous deux continuent de militer activement dans les associations patriotiques. En 1986, l’Amicale Nationale des Volontaires Féminines de la France Libre (ANVFFL) est créée sous la présidence de Janine  Boulanger-Hoctin, qui s’emploie à animer régulièrement des conférences au profit des collégiens.

En 1990, la volonté sans faille du couple Boulanger se trouve confortée par la municipalité de Bréhal qui, désireuse d’aménager un carrefour très fréquenté sur la route Coutances-Avranches, consent à lui donner le nom de « rond-point des Français libres », afin de perpétuer la mémoire de cette poignée de nos compatriotes qui ont choisi de continuer la lutte contre l’oppresseur.

Homme d’action aux brillants états de service, titulaire de nombreuses décorations, Bernard Boulanger est décédé en 2002. Janine, qui alignait déjà une belle brochette de médailles, juste témoignage de ses contributions, a été nommée chevalier de l’Ordre National du Mérite en 1997 et a reçu l’insigne de la Légion d’honneur en 2010.

« Cette prestigieuse distinction récompense votre engagement fidèle au service de la France », écrit le président Sarkozy dans sa lettre datée du 30 décembre 2009. Entre

novembre 1940 et juillet 1943, date à laquelle l’armée d’Afrique fusionne avec les FFL, quatre cent trente femmes venues du monde entier ont rejoint Londres : «  Il y en a tellement qui auraient mérité cette récompense ! » soupire la vieille dame qui a gardé au plus profond d’elle-même l’énergie de sa jeunesse.

JEANNE

Fille de marin breton, Jeanne Bohec est née en 1919 à Tourlaville, commune rurale proche de Cherbourg, banlieue vouée alors à la culture maraîchère. Son père, second-maître torpilleur était affecté au port chef-lieu de la première région maritime. Jusqu’à son âge de dix ans, elle a vécu au rythme des déplacements paternels. Cherbourg, Brest, Toulon, Rochefort, de nouveau Cherbourg puis Brest avant que la famille se fixe à Angers lorsque le père décide de prendre sa retraite.

Au collège de la ville, elle fut une élève très douée en mathématiques, obtenant aussi de bons résultats en anglais. Passionnée de lecture, elle lisait avec intérêt les récits racontant la Grande Guerre. En découvrant l’histoire de deux femmes belges qui espionnèrent à travers les lignes allemandes, elle rêvait de lutter un jour contre les ennemis de la France, mais cette idée paraissait bien utopique. Reçue au baccalauréat à dix-neuf ans, elle entrait l’année suivante à la Faculté Catholique d’Angers, la très sérieuse « Catho », pour préparer « mathématiques générales » qu’elle passa avec mention bien.

Quelques mois après la déclaration de guerre, elle apprend que la poudrerie du Moulin-Blanc à Brest, cherche à recruter un aide-chimiste : se sentant apte à une telle tâche, elle pose sa candidature avec une recommandation de son professeur. Malgré leur réticence, ses parents acceptent que leur fille s’éloigne du cocon familial.

Après un examen réussi, Jeanne se voit confier un poste de vérification du taux de nitrate dans le coton-poudre, réalisant ainsi de multiples expériences au cours de longues journées de travail. Bien sûr, elle suit attentivement les nouvelles dans le journal… et cette « drôle de guerre » qui s’éternise, … jusqu’au moment où la France est envahie.

–        « On n’arrêtera pas les Allemands, ça va être la fin », lui dit un collègue.

–   « Si par malheur ils arrivent ici, je ne resterai pas travailler pour eux. »

Et spontanément, sans y avoir vraiment réfléchi :

–        « En ce cas, je partirai en Angleterre ! »

Le 18 juin en milieu d’après-midi, son chef de service vient lui intimer l’ordre d’évacuer l’usine avec ses tous ses camarades, l’ennemi arrivant aux abords de la ville. Rentrée dans sa petite chambre, elle prend juste le temps de préparer une valise légère avant de descendre d’un pas rapide vers le port de commerce.

Après avoir longé les quais, interrogé quelques marins s’affairant sur les ponts de bateaux en partance, elle embarque in extremis sur un remorqueur côtier qui appareille pour rejoindre l’Angleterre, ayant auparavant recueilli une compagnie de soldats polonais : ces hommes avaient eu confiance en la France et maintenant ils voulaient continuer à se battre pour leur juste cause. Arrivée à Londres le 21 juin, la jeune fille est placée pour plusieurs mois dans une famille anglaise pour y accomplir des tâches domestiques.

Comme tous les Londoniens, Jeanne va vivre cette douloureuse période du « blitz », quand la ville subit des bombardements sans répit : souvent, elle part se renseigner au quartier général des FFL pour savoir quand les femmes pourront enfin s’engager. C’est le 6 janvier 1941 qu’elle signe son contrat dans le « Corps Féminin » (matricule 70085). Après le stage de Bournemouth, elle est affectée comme secrétaire au Service Technique de l’Armement. Entre autres missions, cette structure était chargée d’acheter en Angleterre le matériel ferroviaire et scientifique destiné aux territoires africains nouvellement ralliés à la France Libre.

Malgré les conditions de vie difficiles, les jeunes garçons et filles peuvent encore s’octroyer quelques loisirs, sorties et bals organisés par les foyers militaires ou cabarets dansants, nombreux dans la capitale, sans oublier les séances de cinéma. Jeanne va même faire partie d’un petit groupe folklorique breton créé avec les « moyens du bord » : au son d’un vieux phonographe, toute une équipe mixte s’ingénie à répéter durant des semaines une variété de danses, de chants destinés à restituer un peu de l’ambiance du pays. Et c’est avec ardeur que chacun se prend en main pour la confection de costumes en récupérant diverses chutes de tissus . La notoriété acquise, le groupe allait être invité à Glasgow, accueilli avec ferveur par l’association celtique du lieu, puis en Cornouaille, ainsi qu’à Edimbourg.

Au printemps 1942, Jeanne qui a été promue caporal, est désignée pour travailler au laboratoire de recherches installé dans la salle de travaux pratiques de chimie du lycée français de Londres, alors vidé de ses élèves. C’est également dans cet établissement que se tient le quartier général des Forces Aériennes Françaises Libres. A ce poste, elle se montre experte dans l’étude des explosifs, confrontée à des manipulations dangereuses de sept heures du matin jusqu’à une heure très tardive. L’un de ses camarades eut d’ailleurs les doigts emportés lorsqu’une combinaison lui explosa entre les mains.

Puis vient le temps où elle est chargée d’ initier des agents du BCRA destinés à partir pour des missions sur le territoire français. Dès ce moment, Jeanne n’a plus qu’une idée en tête : aller elle-même en France pour y effectuer des actions jusqu’ici dévolues aux hommes, et pourquoi pas ?… devenir instructeur en sabotages auprès des résistants. Osant en faire la demande auprès de ses supérieurs, elle essuie un refus net. C’est finalement suite à une rencontre fortuite avec Henri Frenay qu’elle obtient la faveur d’entrer au BCRA.

Dirigée tout d’abord vers une école anglaise spécialisée, elle doit apprendre les différentes techniques et astuces pratiquées par les opérateurs-radio et subir toute une série de tests d’aptitude. Dans un deuxième temps, seule femme en compagnie de six garçons, elle intègre un centre-école de sabotages, bâtiment situé au milieu d’un immense parc . Ici, le terrain est garni de stands de tir et de dispositifs surprenants destinés à éveiller en permanence l’attention des stagiaires face à l’ennemi. Certaines cibles mobiles évoquent des silhouettes en uniforme allemand, d’autres fuyantes en longue gabardine et chapeau mou symbolisent les sinistres hommes de la Gestapo. La manipulation de toutes sortes d’armes, le montage et démontage de pistolets, le maniement de la mitraillette, autant de pratiques enseignées avec minutie sont répétées quotidiennement. A cela s’ajoutent les cours de sabotages, cours de cambriolage (comment ouvrir rapidement différentes serrures !!), de combats corps-à-corps, bref tout ce que doit connaître un parfait agent secret.

Cette formation doit se poursuivre par un stage de parachutisme d’une durée de huit jours dans la région de Manchester. Là encore, Jeanne est le seul élément féminin sur les huit français admis dans ce camp d’entraînement. Avant d’être lâchés dans le ciel de France, les agents en mission vont encore subir un dernier cadrage : il leur est nécessaire de savoir comment se passe alors la vie de chaque jour dans leur pays afin de ne pas se faire remarquer par une maladresse : en effet, une simple étourderie suffirait à les faire repérer, par exemple, l’usage de la langue anglaise qui pour eux est devenue naturelle…

Ultime avertissement : on leur rappelle qu’ils sont porteurs d’une pilule mortelle, s’ils sont capturés et soumis à la torture…

Puis enfin, Jeanne voit son objectif se réaliser: ayant reçu le nom de code « râteau », elle est désignée pour être parachutée au-dessus de la Bretagne ; c’est pour elle une motivation supplémentaire, car elle sait que ses parents sont à présent installés à Rennes. La nouvelle lui a été confirmée par un message de la Croix-Rouge.

Après deux rendez-vous annulés pour cause de mauvaise météo, c’est dans la nuit du 29 février au 1er mars 1944 -elle a tout juste vingt-cinq ans- que Jeanne est larguée au-dessus de la campagne normande, léger décalage géographique par rapport au programme initialement prévu. A peine a-t-elle touché terre, elle se débarrasse de son parachute puis se dirige à la rencontre de ceux qui l’attendent. Dans le plus grand silence, les hommes s’activent à rassembler les containers garnis d’armes et explosifs attendus avec impatience par les résistants de la zone. Lorsqu’elle se présente au chef de section du BOA (Bloc d’opérations aériennes), celui-ci ne contient pas sa surprise : il n’imaginait pas recevoir une jeune femme pour une telle mission…

Le lendemain, Jeanne est convoyée vers la région parisienne par deux camarades ; la traction avant est évidemment couverte par tous les « laissez-passer » nécessaires, plus vrais que ceux délivrés par les services officiels. Cependant, par précaution, le voyage s’arrête à Versailles ; il vaut mieux gagner Paris par le train.

Hébergée durant quelques jours dans la capitale, elle reprend, selon les consignes, le chemin de fer en direction de Vannes. Descendant à Questembert, la station qui précède, elle est accueillie par les patriotes de l’endroit, puis logée à Josselin. Le commandant Morice, capitaine de frégate en retraite, nouveau chef départemental des FFI, la presse de débuter rapidement l’instruction de ses hommes disséminés sur un vaste territoire. Aussi décide-t-elle de faire ses « tournées » à vélo.

Un petit bonjour à ses parents : dans leur cave était rangée la bicyclette que Jeanne utilisait à l’époque heureuse. Mais voici quatre années qu’elle n’était pas montée en selle ! Que d’efforts, sachant que dès cet instant il lui faudrait parcourir des centaines de kilomètres par tous les temps pour remplir sa tâche…

Le 1er avril, c’est à Loudéac qu’elle enseigne à un groupe de cinq jeunes résistants les rudiments de la science du sabotage. Elle se dirige ensuite vers Saint-Brieuc pour un rendez-vous avec un prêtre, l’abbé Fleury, pour lequel la manipulation d’explosifs n’aura désormais plus aucun secret. Le saint homme sera arrêté plus tard par la Gestapo, horriblement torturé, puis exécuté.

Durant ce printemps, Jeanne a sillonné en long et en large toutes les routes du Morbihan, et même plus loin encore, afin d’initier des dizaines de patriotes à la confection artisanale d’engins de destruction. Lorsque ses braves logeurs sont arrêtés, elle trouve asile à Plumenec, village du centre du département, protégée par un couple chaleureux.

Chacun sait alors que le débarquement approche. Mais où aura-t-il lieu ? Les amis de Jeanne sont attentifs aux émissions de la BBC. Et si le site choisi était la côte nord de la Bretagne, quelque part entre Morlaix et Lannion, ou le golfe du Morbihan ? Dans cette contrée, le nombre de FFI est particulièrement élevé et les hommes affectés aux sabotages sur les installations ennemies sont chaque jour plus nombreux.

Dans la nuit du 6 au 7 mai, Jeanne participe directement à sa première opération sur le terrain; la destruction des voies de communication sera la meilleure manière de prouver aux Alliés l’efficacité de la Résistance française. Cette nuit-là, en compagnie de cinq autres patriotes armés, elle se dirige vers l’objectif fixé, à bord d’un camionnette à gazogène qui roule tous feux éteints.

« Aidée de mes compagnons, je plaçais cinq ou six charges dans les aiguillages en les collant avec du sparadrap, comme j’avais appris à le faire, de manière à produire le plus de dégâts possible. J’enfonçai les détonateurs profondément dans les explosifs et les reliai entre eux par du cordon détonant. » Puis l’équipe se met à l’abri pour une attente interminable avant qu’une bruyante déflagration réveille la campagne environnante : la voie ferrée de Dinan à Vannes a subi de très importants dommages.

Conjugué à une foule d’autres actions, ce coup de main pleinement réussi contribue largement à mettre en difficulté les forces d’occupation, ainsi retardées pour rejoindre le front de Normandie un mois plus tard.

C’est ensuite au lycée de Quimper, pourtant occupé par les Allemands, que Jeanne est invitée à oeuvrer, en enseignant aux professeurs son art de préparer et d’utiliser les explosifs. Puis elle est demandée à Pont-l’abbé, Pont-Croix et Douarnenez. Alors qu’elle doit étendre son activité sur Brest et Morlaix, les principaux chefs de la Résistance locale sont arrêtés le 2 juin. Jeanne est contrainte de se replier vers Plumelec où elle retrouve sa « famille d’accueil ».

Depuis deux ans environ, un terrain d’aviation a été aménagé à Saint-Marcel, petite localité située à trente kilomètres à l’est de Vannes, afin de recevoir les avions venant

d’Angleterre, chargés de ravitailler les patriotes en armement. Une ferme toute proche devient le point de ralliement des hommes qui y stockent ce matériel et se transforme même en centre d’hébergement pour des parachutistes envoyés en renfort. Au printemps 1944, on estime que plus de deux mille résistants pourchassés par l’ennemi sont regroupés dans le maquis de Saint-Marcel. Chargés de détruire les voies ferrées et de saboter les lignes téléphoniques, ils  mènent aussi des opérations de guérilla afin de déstabiliser les troupes d’occupation, très nombreuses dans le secteur.

A partir du 6 juin et durant plusieurs nuits, le maquis de Saint-Marcel reçoit le soutien du bataillon parachutiste ( les SAS –spécials air service– de la France Libre : cinq cents   hommes) du colonel Bourgoin, officier manchot qui a perdu son bras en Tunisie. Une imprudence, des feux mal dissimulés, des bruits colportés par un bavard inconscient ? En tout cas, le commandement allemand est vite au courant de l’activité déployée par les maquisards.

Lorsque les SAS commencent l’instruction de ces centaines de patriotes, le colonel Morice enjoint à Jeanne de rallier le camp afin d’assurer le remplacement des opérateurs-radio qui viennent d’être arrêtés. En dépit de tous les risques, les largages de matériel se poursuivent à un rythme effréné : on totalise sept cents containers qui ont été transportés par vingt-cinq bombardiers lourds, auxquels s’ajoutent des jeeps destinées aux FFI toujours plus nombreux.

Le 18 juin au matin, le cantonnement est attaqué; après une terrible bataille qui se poursuit tout au long de la journée, l’ennemi cesse le combat : il a subi de lourdes pertes, évaluées à cinq cent soixante tués. Côté français, le bilan est de quarante deux morts et une cinquantaine de blessés. Le lendemain matin, découvrant le site vidé de ses occupants qui l’ont évacué par petits groupes en toute discrétion, une véritable folie s’empare des Allemands qui ne peuvent admettre un tel échec : une chasse aux « terroristes » s’engage, les fermes alentour sont pillées, les femmes des paysans sont massacrées, le village de Saint-Marcel est brûlé. Seuls, l’église, le presbytère et l’école échappent aux flammes…

En évacuant les lieux au cours de cette longue nuit, Jeanne et ses camarades « radios » se séparent en trois groupes. Avec ses équipiers Bob et Roger, elle se replie aux environs de Plumelec. Par malchance, les deux autres équipes tombent dans un guet-apens. Après avoir averti Londres de la situation, Jeanne parvient à retrouver ses amis du village tout proche. La Résistance affaiblie tente de reprendre la main : Jeanne va devoir resserrer les liens entre différents réseaux, effectuant plus de cent vingt kilomètres à vélo, évitant le plus possible les mauvaises rencontres. Cherchant désespérément un hébergement à Quimperlé, elle décide de se présenter au siège de la Feldgendarmerie, expliquant avec audace :

-« Je suis allée rendre visite à ma grand-mère malade. Je rentre chez mes parents à Quimper. A l’heure qu’il est, je veux trouver une chambre d’hôtel, mais on m’a dit qu’il faut une autorisation de vos services ! »

Alors que le soldat remplit le formulaire avec amabilité, il déchire soudain le papier et propose à la jeune fille de dormir au sein de la caserne. Pourquoi refuser une proposition aussi sympathique ? Un cours dialogue s’en suit et le militaire conduit Jeanne dans une petite chambre… Accueil inattendu, puisque le lendemain matin, elle se voit offrir un petit déjeuner « à la mode du moment » – autant dire un café imbuvable !-, avant de reprendre la route de Quimper. En retrouvant ses amis patriotes, elle apprend encore de nouvelles arrestations.

Le 3 juillet, alors qu’elle se heurte à un barrage routier, elle pense au pire : malgré une fouille qui aurait pu lui coûter cher, elle se tire de ce mauvais pas, mais son coeur bat à tout rompre !

Les résistants avec lesquels elle a pu garder le contact sont massacrés quelques jours tard au hameau Kerhuel, site éloigné de toute voie de communication. Ce sont des miliciens français dirigés par un certain Maurice Zeller, ex-officier de marine, qui sont responsables de ce crime odieux : dix-huit hommes fatigués réveillés en pleine nuit par les assaillants et froidement abattus… Jeanne reprend ses activités de liaison radio depuis Quimper où des rafles massives frappent la population.

A la fin juillet, de nouvelles équipes destinées à faire le lien entre les forces alliées de débarquement et les résistants de l’intérieur sont parachutées : chacune est composée de trois hommes, un officier français, un autre américain ou anglais et un radio de nationalité indifférente; un soutien considérable pour les maquis.

Enfin, le 3 août, alors que tous les patriotes ont l’oreille collée à leur poste de TSF, la BBC transmet le message tant attendu : « le chapeau de Napoléon est-il à Perros-Guirec ? » C’est le signal de l’insurrection générale en Bretagne.

Aussitôt, toutes les compagnies de FFI se soulèvent : les occupants sont harcelés de toutes parts et ne connaîtront plus de répit. A Quimper, le lieutenant-colonel Berthaud, chef de la Résistance régionale assure l’intérim du commissaire de la République qui doit venir prendre ses fonctions ; Jeanne Bohec devient sa secrétaire alors que la ville n’est pas encore libérée et que les Allemands n’ont pas renoncé aux actions armées.

Le 15 août, une fois la paix rétablie dans la région, elle demande à rejoindre l’Angleterre afin de rallier le BCRA jusqu’au retour de ce service à Paris, à la fin de septembre. Après quelques mois de travaux dans ses bureaux, Jeanne est démobilisée le 31 août 1945, avec le grade de sous-lieutenant.

Les brillants services de Jeanne Bohec ont été récompensés par l’attribution de la Croix de Guerre avec palmes, de la médaille de la Résistance et de la Croix d’officier de la Légion d’honneur. Après un mariage éphémère avec l’un de ses camarades de « combat », elle est devenus professeur de mathématiques. Maire-adjoint du 18ème arrondissement de Paris en 1974, Jeanne Bohec, fidèle habitante du village de Montmartre, s’est éteinte en janvier 2010.

SOURCES

Entretiens avec Janine Boulanger-Hoctin : décembre 2012 / septembre 2013

Jeanne Bohec /  livre : La Plastiqueuse à bicyclette / Mercure de France 1975

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Responses

  1. […] Communication du 6 novembre 2013 […]


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