Publié par : marcletourps | 25 avril 2011

Arsène Lepoittevin: le parcours hors norme d’un valognais marin de la France libre

par Claude Dréno, 6 octobre 2010

 

            Nous allons évoquer la vie d’un Valognais dont probablement aucun d’entre vous n’a jamais entendu parler : Arsène Lepoittevin, mais rassurez-vous, même dans sa ville natale il est longtemps demeuré un inconnu en dehors du milieu des Français Libres et de quelques Valognais hors d’âge. Il aura fallu la parution du livre de Mme Ecole-Boivin pour le faire connaître. Existence exceptionnelle digne d’inspirer un roman ou un film !

           

            Arsène Lepoittevin naquit donc à Valognes en 1922 dans une famille au sein de laquelle les parents et quatre filles arrivaient tout juste à survivre ; nous sommes aux antipodes des ors et des paillettes du Versailles normand. Le père travaillait cinquante heures par semaine, la norme à l’époque, dans une graineterie à porter des sacs de maïs, d’engrais ou de farine de près de 100 kilos dans les carrioles des clients. Personne ne rêvait alors d’une semaine de 35 heures ; il faudra attendre 1936 et le Front Populaire pour bénéficier de la semaine de 40 heures, du repos hebdomadaire et des congés payés. Les salaires étaient bas et dépendaient du bon vouloir de l’employeur, la notion d’un salaire minimum interprofessionnel garanti n’effleurait aucun esprit. Les allocations familiales pas plus que le Secours Catholique ou Populaire n’étaient à l’ordre du jour. Seul le « pain tournant » apportait un soulagement aux plus pauvres ; il était distribué au « tour » de l’Abbaye des Bénédictines. Ce tourniquet qui à une époque révolue permettait de déposer dans l’anonymat les enfants abandonnés, continuait à protéger les sœurs d’un contact avec le monde extérieur. Arsène était donc chargé de cette mission : un jeune enfant était plus susceptible d’inspirer la pitié. Le père braconnait et tuait de nuit des étourneaux, des grives ou des merles qui remplaçaient une viande de boucherie trop onéreuse ; des pommes tombées dans les clos et un morceau de sucre complétaient ces repas frugaux. De son côté le jeune Arsène savait déjà faire preuve d’initiative ; il ramassait des pissenlits et du cresson qu’il vendait à une crémerie locale. En passant à l’heure de la fermeture à la pâtisserie, le pâtissier lui faisait cadeau des gâteaux invendus : un vrai festin pour la famille. A l’école maternelle libre Saint-Malo, ce fut l’occasion pour le jeune garçon  de prendre goût aux bienfaits de l’éducation, de plus, le curé d’Alleaume, frappé par sa bonne volonté et sa vivacité d’esprit l’employa comme enfant de chœur. Cette période de bonheur relatif dans l’austérité prit fin quand la mère s’étant blessée fut hospitalisée, et de plus accoucha de deux petites jumelles. Le père n’eut d’autre solution que de mettre les enfants à l’hospice quelques semaines. Madame Lepoittevin regagna son foyer, mais ce ne fut qu’un bref répit, son état de santé ne cessa de se dégrader, conséquence d’une vie de dur labeur et de privations. Elle fut hospitalisée de nouveau, mais définitivement cette fois : les enfants reprirent le chemin de l’hospice pour une durée indéterminée. Un ancien accueillit Arsène : « Je t’avais bien dit qu’on revient toujours, c’est le destin des orphelins ! » Si Arsène avait connu Dante et sa Divine Comédie il aurait pu méditer sur la devise aux portes de l’Enfer : « Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate » (Vous qui entrez, laissez toute espérance).

            La sœur en charge des garçons n’avait rien de sœur Sourire ou sœur Tendresse, elle menait son monde à coups de trique et de paires de gifles ; quand elle conduisait son groupe à l’école communale, elle criait : « Tout le monde en rang et en ordre ! Je ne promène pas un troupeau de vaches ! » Les conditions de vie dans les orphelinats n’avaient guère évolué depuis la description qu’en avait fait Dickens dans son roman Oliver Twist. Le cas de Valognes n’était pas isolé, un auteur régional ayant suivi le même parcours a parlé des « mégères à cornettes », cinq sœurs carentanaises ayant vécu la même expérience n’étaient pas plus élogieuses sur les orphelinats. La sœur dragon ne manifesta de la compassion qu’une fois lorsque la mère mourante glissa à son enfant des friandises, il fut autorisé à les prendre mais à ne les manger qu’après avoir avalé sa soupe. Ah ! la soupe ! Parlons-en : trois fois par jour c’était le même menu : soupe à la graisse avec poireaux, navets, choux et pommes de terre. Arsène ne pouvait avaler les poireaux qui lui tournaient dans la bouche ; il avait trouvé une astuce : discrètement il les cachait dans le haut de ses chaussettes. Mais déjà à cet âge il y avait des Judas en herbe, portés à la délation ; le petit chouchou de la sœur le dénonça, s’il comptait recevoir les 30 deniers de récompense, il fut bien surpris car Arsène, prompt comme l’éclair, lui versa toute la casserole sur la tête : «  Puisque tu aimes les poireaux, en voilà ! » Le petit traître poussa des hurlements, mais la victime de la dénonciation reçut une bonne raclée  et en prime enfermement dans un cagibi noir. Tout autre que lui aurait passé la nuit à pleurnicher, mais Arsène, trouvant une paire de ciseaux dans sa poche, se mit avec application à couper tous les renforts des chaussures rangées là, et fit deux tas : d’un côté les semelles, de l’autre les tiges.

            Dans ce désert affectif un seul être parla au jeune garçon comme à un homme : le sonneur de cloche et homme à tout faire se prit d’amitié pour ce pauvre gamin. Invalide, ayant perdu un bras à Verdun, il lui raconta ses campagnes et lui fit un tableau idyllique d’une vie auprès d’une femme et d’un foyer avec des enfants. Il lui conseilla de ne pas se laisser embobiner par les discours des sœurs qui risquaient de le pousser au confinement stérile dans un petit séminaire. En tout cas Arsène en retint une leçon : il serait soldat pour servir la France.

            Un jour une sœur prêchi-prêcha le conduisit sur le lit de mort d’une des deux jumelles décédée à l’âge de quelques mois : « Le Seigneur dans sa Grandeur nous a réclamé ta petite sœur ». Le message ne passa pas, il ne pouvait comprendre ce genre de discours. Peu de temps après, ce fut sa mère qui décéda. A la suite de ces deux chocs successifs, il souffrit d’énurésie nocturne. La sœur donna libre cours à son instinct naturel et se déchaîna :  « Maudit cochon ! Maudit pisseux ! » et le traîna dans la cour des filles avec son drap mouillé sur la tête : ce fut le moment le plus pénible de son séjour à l’hospice.

            Son caractère reprit le dessus : perfectionniste, il apprit le catéchisme par cœur et fut classé premier pour la communion, malgré les obstacles mis par la sœur pour laquelle l’instruction était l’œuvre du diable et qui n’admettait aucune entorse à la règle : été comme hiver : lever à 6 heures, coucher à 18 heures. Le jeune Arsène travaillait consciencieusement à l’école communale et lisait le soir dans son lit quand le cerbère dormait : il passa le Certificat d’Etudes avec succès.

            Sur recommandation du curé d’Alleaumes, l’aumônier de l’hospice prit ce garçon prometteur à son service comme enfant de chœur, il accompagnait le prêtre pour porter les derniers sacrements aux mourants et l’assistait aux enterrements : des missions peu propres à assurer l’épanouissement d’un jeune. Un autre abbé hors norme, tant par sa tenue que par son comportement, vivant en marge de la structure de l’Eglise, lui demanda de répondre à ses messes. Malgré le faux nom utilisé pour masquer son identité, les Valognais ont tout de suite reconnu l’Abbé S…qui avant la Séparation de l’Eglise et de l’Etat avait enseigné le droit canon en Sorbonne et écrit des ouvrages sur le Concordat faisant autorité, sans oublier une histoire de Valognes.. Avec son esprit vif Arsène remarqua qu’il le rétribuait beaucoup plus généreusement que l’aumônier, ce qui l’amena à réviser son jugement sur les vertus respectives de ceux qui se réclamaient de la charité chrétienne.

            Le temps s’écoulait avec monotonie ; la visite du père et les dimanches de sortie chez les tantes étaient les seuls rayons de soleil dans sa pauvre vie. Le décès du sonneur de cloche fut un choc pour Arsène, il alla se recueillir sur sa dépouille à la morgue et il fut le seul avec une sœur à accompagner son cercueil au cimetière. Il lui jura de ne pas l’oublier et d’être soldat pour suivre son exemple. Venant d’avoir treize ans, le parcours d’un enfant de l’hospice touchait à sa fin. Un incident imprévu accéléra les choses : en portant la grande croix dans le chœur de la chapelle Arsène accrocha le lustre faisant tomber des morceaux de verre sur la tête de l’aumônier qui, furieux, l’apostropha violemment : l’auteur de cette maladresse, cédant à son impulsion instinctive plaqua là la croix, se débarrassa de la soutane dans la sacristie et partit se réfugier chez ses tantes. Celles-ci négocièrent son départ avec la Supérieure, s’engageant à se charger de leur neveu. La route du séminaire était définitivement coupée.

            Il fallut trouver un travail au jeune rebelle : à la foire de la St Michel à Valognes les fermiers venaient choisir leur personnel au cours de la louerie. Arsène était d’une constitution solide, il fut remarqué par un paysan qui l’engagea : la tante et le fermier se mirent d’accord sur le salaire qui correspondait au prix du pain acheté chaque mois chez le boulanger. Arsène fit connaissance avec les conditions de vie réservées aux ouvriers agricoles ; comme le grand valet, il logeait dans l’écurie avec un lit de paille recouvert d’une toile de lin ; ils avaient comme compagnon le cheval qui leur assurait le chauffage mais tapait souvent du pied la nuit. Pour une toilette sommaire il fallait se contenter du baquet qui recueillait l’eau de la gouttière. Par contre la nourriture était abondante et roborative. Sans s’apitoyer sur son sort, il consacra toute son énergie à maîtriser les différents travaux de la ferme, aussi bien la traite des vaches, la nourriture des cochons, le ramassage des pommes de terre que les travaux des champs, suscitant l’admiration de ses patrons. La fréquentation du monde paysan avec son langage, ses traditions comme les batteries où on se réunissait après le travail pour chanter et raconter des histoires, tout cela l’enrichissait mais il craignait de s’enliser. Pour se rapprocher de ses tantes et avec la perspective d’une augmentation de salaire, il trouva un emploi à Yvetot-Bocage.

             Ses employeurs étaient assez jeunes et pour la première fois il eut l’agréable surprise de loger dans une vraie chambre avec un lit, un cabinet de toilette et une douche. Le travail était moins harassant et il trouva dans la jeune fermière une aimable initiation à la vie sentimentale ; son époux avait été handicapé par des blessures de guerre et les gaz asphyxiants et il ne pouvait combler la soif de bonheur d’une femme dans l’éclat de ses trente ans. Ce fut pour Arsène une année de découverte dont le souvenir devait le soutenir aux cours des épreuves qui l’attendaient. Etant locataires, ils durent déménager, et Arsène trouva facilement un nouvel emploi à Négreville chez des personnes âgées très aimables avec lui mais il sentait le besoin croissant de s’arracher à la vie rurale. Une toute dernière expérience l’amena à Valognes ; ce fut le retour à des conditions de logement  primitives, avec une fermière traitant le personnel comme des moins que rien ; elle avait géré seule la ferme pendant la guerre et son mari étant revenu diminué, elle avait pu donner libre cours à son caractère acariâtre. Un jour elle s’en prit à Arsène qui, excédé lui renversa le seau de lait de la traite sur les pieds et lui dit ses quatre vérités. Il échappa à une bordée d’injures ; le fermier alerté invita le jeune homme au « cul du tonneau », un lieu privilégié réservé aux hommes, à ceux pour lesquels on éprouve de l’amitié ou de l’estime. Il n’était sans doute pas mécontent de voir un adolescent remettre son épouse à sa place, ce que lui n’aurait pas osé faire. Il lui versa un salaire très substantiel et lui conseilla de s’engager dans la marine.

            Débarrassé de sa carapace d’orphelin et de péquenot, Arsène se prit à rêver à une vie militaire débordante d’action. Il gagna Cherbourg et se dirigea vers le Centre d’Engagement de la Marine, mais n’ayant que 16 ans, il ne pouvait être enrôlé, déçu il erra, perdu dans l’animation de la ville et du port. Le destin mit sur son chemin le fils d’un marin pêcheur à la recherche de main-d’œuvre. Arsène s’empressa d’accepter cette offre et après avoir accompli les formalités nécessaires, il fut déclaré bon pour le service à la mer et devint inscrit maritime. Il s’adapta très facilement à la technique de la pêche et s’intégra très vite au milieu des pêcheurs et à la grande camaraderie qui les unissait. De plus le salaire était sans comparaison avec celui d’un ouvrier agricole. Le patron aurait bien voulu le garder mais il avait toujours en tête la promesse faite au sonneur de cloche, il devait accomplir sa mission.

            Ayant maintenant atteint ses 17 ans et muni des documents indispensables et de l’autorité parentale, il se présenta à nouveau pour s’engager dans la Marine. On l’accepta mais au vu de son dossier on voulut l’inscrire comme canonnier, ce qu’il refusa catégoriquement, l’officier accepta de le soumettre à un examen qu’il réussit. Nous étions en temps de guerre, le nouveau marin fit des classes rapides et prit le train pour Lorient à l’Ecole de formation pour les spécialistes radio où il reçut un accueil chaleureux. Les événements se précipitaient, les Allemands approchaient ; on envoya les marins  faire un barrage  improvisé sur une route mais faute d’ordre tout le monde se replia, on sabota tout le matériel radio, militaires et civils embarquèrent sur deux chalutiers réquisitionnés. En temps de guerre il n’y a ni coïncidences mais seulement des destins. L’un des chalutiers sauta sur une mine, engloutissant ses passagers, marins et civils. Arsène, lui, réussit à rallier Bordeaux sans encombre. Un paquebot  le Massilia se préparait à appareiller pour le Maroc avec à son bord des Parlementaires et des Ministres qui envisageaient de former un gouvernement en exil. Arrivés à Casablanca, ces derniers furent refoulés  sur la métropole, arrêtés, jugés au Procès de Riom, emprisonnés ou déportés en Allemagne ; Georges Mandel qui, à bord avait félicité les marins de vouloir continuer la lutte fut finalement assassiné par la Milice en 1944.

            Arsène aurait pu goûter aux délices de Capoue ; ils étaient choyés, bien nourris, touchaient une solde appréciable ; de plus à Lorient, il avait correspondu avec une marraine de guerre qui habitait au Maroc. Elle vint le voir à son Ecole de Mogador et l’introduisit auprès de sa famille qui le reçut avec empressement ; il aurait pu nouer une idylle débouchant sur un avenir radieux, mais son destin n’était pas de naviguer dans des eaux calmes : la promesse faite au sonneur de cloche à l’hospice le hantait. Reçu à l’examen de radiotélégraphiste, il fut affecté sur des navires et il profitait de sa situation pour écouter Londres ; non content d’avoir ses convictions il se mit à faire du prosélytisme et, repéré, il fut débarqué et condamné à quelques jours de salle de police : un officier essaya bien de le mettre en garde mais rien n’y fit. Comme on manquait de radios on le prit à bord de l’aviso colonial La Grandine qui devait escorter un convoi jusqu’à Conakry. A l’escale de Dakar il réussit à convaincre quatre camarades de disparaître pour gagner la Gambie : au dernier moment ses compagnons d’évasion renoncèrent, craignant les représailles. Il tenta l’aventure seul, arrêté par des gendarmes, il leur faussa compagnie en sautant du train et se retrouva dans la mangrove au milieu de ses dangers. Epuisé, il se réfugia dans un village, mais les indigènes le dénoncèrent : ramené manu militari sur l’aviso, il se vit insulté, tabassé, traité de «  sale traître, salaud ». Ceux qui auraient dû l’accompagner ne furent pas les moins acharnés lors de la curie. Il ne les dénonça pas. Il fut mis aux fers à fond de cale. A Casablanca on l’enferma dans une sinistre prison militaire, une ancienne léproserie avec des cachots sombres, grouillants de vermine. Les prisonniers étaient soumis à des séances de gymnastique humiliantes avec coup de matraque sur le corps et en particulier sur la nuque infligés par des quartiers-maîtres sadiques. Cette fois il était bien en enfer : Arsène Lepoittevin n’existait plus, il était le matricule 789 C 40. On l’informa qu’il allait être traduit en Conseil de Guerre : les insultes revenaient comme un leit-motiv : « Lâche ! As-tu oublié Mers El Kebir ? » S’il connaissait la liste de tous les rois de France, le calcul et la grammaire, Arsène ignorait tout de la géopolitique. Maintenant il était pris dans le maelstrom de l’histoire.

            Le 3 Juillet 1940 une flotte anglaise avec à sa tête le vice-amiral Somerville prit position au large de Mers El Kebir et adressa un ultimatum à l’amiral Gensail. On offrait plusieurs possibilités à la flotte française pour continuer la lutte, rallier Alexandrie où les navires seraient neutralisés, ou gagner les Antilles où les Américains seraient garants  de la neutralité des Français. Les longues négociations n’aboutissaient pas et les Anglais à regret ouvrirent le feu : 1300 marins français perdirent la vie. Ces événements dramatiques ravivèrent une vieille haine séculaire qui animait les deux marines. L’Anglais devint un ennemi pire que l’Allemand. Les craintes des Anglais de voir la flotte tomber aux mains des Allemands n’étaient pas infondées ; quand les troupes allemandes envahirent la zone libre en 1942, des éléments de la Kriegsmarine accompagnaient l’infanterie, prêts à mettre la main sur la flotte française à Toulon, celle-ci n’échappa au déshonneur que par un suicide collectif : le sabordage. Quand les Italiens envoyèrent des renforts en Tunisie, ils n’hésitèrent pas à s’emparer des navires stationnés à Bizerte.

            Le Tribunal Maritime rendit sa sentence concernant Arsène Lepoittevin : 3 ans de prison pour tentative de désertion, lacération d’effets militaires et fabrication de fausse permission, son jeune âge lui évita une peine plus lourde ; certains marins furent condamnés à mort pour des faits semblables. Le condamné a conservé précieusement la liste des juges qui ont rendu la sentence.

            Le prisonnier fut transféré à la prison de Kenatra (Port-Lyautey) : il fit la connaissance de deux Siciliens, déserteurs de la Légion Etrangère qui lui donnaient du pain et chantaient admirablement des airs d’opéra italien, mais ce ne fut qu’une brève consolation, on le mit à l’isolement total, régime des condamnés à mort. Sa cellule grouillait de punaises, de vermine, les lentilles étaient rongées par le charançon et pleines de crottes de souris, la viande était noire et nauséabonde ; il était devenu le matricule 6109. Les gardes- chiourme sadiques ne se privaient pas de lui infliger les sévices les plus abjects : « Je vais te faire couiner comme un porc qu’on égorge ». C’était le régime de la Marine Nationale et non de la Gestapo comme on pourrait le croire. Il sombrait alors dans les idées les plus noires, revivant son passé et désespérant de sortir vivant de cet enfer. L’arrivée d’aviateurs de la France Libre prisonniers apporta une lueur d’espoir. Tout d’abord tout le monde fut transféré à Fez dans une léproserie infecte. Nos aviateurs s’évadèrent et réussirent à joindre le Gouverneur Noguier porteurs de messages, probablement porteurs de menaces de représailles vis-à-vis de Vichystes arrêtés. Ils obtinrent satisfaction et retour à Kenitra avec des conditions de détention améliorées.

            Le 8 Novembre 1942, un bruit de canonnade assourdissant se fit entendre : c’était le débarquement américain : trois jours après les portes des cellules s’ouvrirent, des résistants armés libérèrent les prisonniers. Arsène fut conduit chez le Directeur de la Banque de France à Rabat, on le remit sur pied, et on l’habilla de neuf. Il en profita pour aller du côté du domicile de sa marraine de guerre mais n’osa pas la déranger, pensant qu’elle avait peut-être trouvé le bonheur ailleurs.

            Répondant à une convocation de la Marine Nationale, il se rendit au Dépôt et fut accueilli par des marins baïonnette au canon, c’était un traquenard : une taupe avait infiltré la Résistance et les vichystes firent tout pour récupérer les évadés. Mais les bourreaux comprirent que le rapport de forces avait changé. Arsène refusa de se soumettre aux brimades et à la gymnastique punitive : on l’enferma ; il eut alors la surprise de voir un geôlier décoré de la Croix de Guerre parce qu’il appartenait  à une batterie d’artillerie qui avait coulé un navire américain ; décidément  les chemins de l’histoire étaient aussi impénétrables que les voies du Seigneur. En désespoir de cause, un officier l’informa que la Marine ne voulait plus de lui et qu’il allait enfiler l’uniforme de biffin. « Jamais ! dit-il », il clama qu’il n’avait pas déshonoré  sa tenue de marin. Finalement on l’affecta à titre civil à la station d’écoute des Oudaias en bord de mer où il espionnait les communications entre les Allemands et les Espagnols. La présence de l’estuaire d’une rivière inspira à notre ex-marin l’idée d’une nouvelle tentative d’évasion ; quatre camarades semblèrent intéressés, mais un seul décida de l’accompagner. Le Directeur de Banque lui fournit un appui logistique : ils embarquèrent sur un canot à rames et durent souquer ferme pour franchir la barre à la sortie de la rivière, après avoir ramé trois nuits, au bord de l’épuisement, ils furent arraisonnés par un garde-côte espagnol qui les prit à d’abord pour des Américains. Il les débarqua à Tanger où ils furent consignés. Cette fois ils ne se trompèrent pas de porte : d’un côté le Consulat français, en face le Consulat britannique. Le Consul anglais leur vint en aide en leur procurant clandestinement un canot à moteur qui leur permit de rejoindre Gibraltar : enfin une terre amie. Une place était libre sur un cargo de la France Libre : le Châteauroux en partance pour l’Angleterre, après tirage au sort Arsène, fut choisi. Ce ne fut pas une croisière de rêve, le cargo faisait partie d’un convoi et bientôt la meute des loups de l’Amiral Dönitz ne tarda pas à se manifester, envoyant certains bateaux par le fond. Le Châteauroux passa à travers mais navigua parmi des épaves, des nappes de mazout et de survivants en danger de mort ; dans un geste chevaleresque Arsène lança sa bouée de sauvetage par-dessus bord pour donner une chance à un marin de survivre, le capitaine l’admonesta par principe mais approuva sa réaction. Après une accalmie, une nouvelle surprise attendait le convoi ; dans le Golfe de Gascogne, alors que le jeune cuistot portait le plateau du commandant, une attaque de Stukas, bombardiers en piqué se déclencha, une bombe tomba dans un grand bruit sur le pont, notre cuistot se retrouva sur le dos, près de la bombe qui n’avait pas explosé ; pendant tout le reste du parcours ils vécurent avec cette épée de Damoclès, non pas au-dessus de leur tête mais sous leurs pieds. A Milford Haven, les démineurs neutralisèrent cet engin qui les avait terrorisés.

            Arsène Lepoittevin  suivit le parcours obligatoire pour tous ceux qui voulaient être incorporés dans les Forces Françaises Libres ; le passage par la Patriotic School à Londres ; les services du contre-espionnage soumettaient à des interrogatoires très approfondis et serrés tous les nouveaux arrivants pour détecter les espions que les Allemands essayaient d’infiltrer en Angleterre. En 1942, douze espions furent démasqués et pendus. Après deux semaines de ce régime au cours duquel Arsène subit toute une batterie de questions sur Valognes, il fut libéré et reçut un chèque de 50 livres. Il put ainsi signer son engagement dans les FNFL. Le colonel Buckmaster, chef du SOE ( Service Operations executive) sembla envisager la candidature de notre Valognais pour un parachutage en zone occupée, mais on jugea sans doute que son état de santé ne lui permettait pas de supporter les rigueurs de l’entraînement commando. Il fut donc affecté comme radio sur le sous-marin Junon à Dundee en Ecosse. Il en profita pour suivre des cours de perfectionnement et obtint le certificat HD/DF  (détection de haute fréquence). Une sévère bronchite le rendit inapte au service dans un sous-marin. On l’envoya sur la côte sud pour s’habituer à déchiffrer le code morse allemand. Au cours d’une escapade à Londres, il retrouva un officier du genre de Rabat et lui raconta les péripéties de son parcours : une rencontre qu’il aurait mieux valu ne pas faire. En Mars 1944, il fut affecté sur la frégate La Surprise ayant à sa tête le Commandant Levavasseur qui, à bord de l’Aconit avait coulé deux sous-marins allemands en 24 heures : un exploit inégalé. Le navire participa à des séances d’entraînement et à des escortes de convoi. Le 5 Juin, ce fut le branle-bas de combat et Arsène repensa avec émotion à tous les événements qui avaient marqué sa vie  au moment où il allait retrouver le sol français.

            La Surprise traversa la Manche à plusieurs reprises et le 20 Juin elle sauta sur une mine dans le secteur de Grancamp, le radiotélégraphiste Arsène se trouva assommé et bloqué dans son local, il fut proposé pour la Croix de Guerre. La Surprise fut remorquée à Pembroke Dock pour subir d’importantes réparations pendant plus d’un mois. A terre Arsène fréquenta les pubs et une salle de danse où il fit la connaissance d’une jeune Anglaise de 16 ans : Marjorie, qui l’invita chez ses parents : le père, ancien combattant 14-18 servait dans la Home Guard, il était champion au jeu de boules, 3 sœurs de Marjorie servaient dans le Service Auxiliaire du Territoire et une autre dans le Service d’Aide Rurale. Le Commandant communiqua à Lepoittevin un message reçu le 11 Août 1944 du Tribunal  Militaire de Casablanca condamnant le radiotélégraphiste Lepoittevin à 10 ans d’emprisonnement pour désertion en temps de guerre ; c’était sans doute suite à une dénonciation de la part de l’officier rencontré à Londres, on ne sait s’il faut attribuer cela à une administration bornée ou à une haine féroce, cela à un moment  où les autorités gaullistes étaient déjà implantées sur la territoire national. Le commandant lui dit de ne pas se tourmenter, qu’il allait s’occuper de l’affaire et que cela allait barder.

            Arsène tomba malade et fut transféré dans un hôpital militaire où on décela une tuberculose, il fut autorisé à séjourner dans la famille de Marjorie. C’est alors qu’Arsène disparut et devint George. Pourquoi ? les 4 premières lettres d’Arsène désignent en Anglais une partie du bas du dos qui n’est pas la plus distinguée chez l’individu. Au contraire « George » est un prénom qui a été porté par six rois d’Angleterre, et Saint George, type du paladin est patron de l’Angleterre. La George Cross a été créée en 1940 pour récompenser  les actes de bravoure. George-Arsène quitta la famille de Marjorie pour le sana et un hôpital où il passa devant une commission de réforme. Tout ce qu’il comprit, c’était « six months », le délai de survie que les médecins lui accordaient. Il fut rapatrié avec d’autres malades sur Brest où l’ Amiral Robert les accueillit chaleureusement, lui et ses compagnons. Il gagna Caen par le train où aucune structure ne put le recevoir, il n’était ni PG, ni STO, ni déporté. Un sergent américain en jeep cherchait la route de Cherbourg, il se proposa de le guider jusqu’à Valognes où l’Américain le déposa à la Croix Cassot. Passant au milieu du champ de ruines, il trouva le chemin de la maison de ses oncle et tante, émus jusqu’aux larmes de le revoir vivant après toutes ces années de silence. La mairie réquisitionna un logement pour lui. Il dut se rendre à Rouen pour régulariser sa situation militaire et faire valoir ses droits concernant sa pension. Il apprit une nouvelle qui l’attrista : la mort du Commandant Levavasseur au cours d’exercices de tir, il ne pouvait oublier celui qui l’avait arraché  des griffes de ses anciens bourreaux. Il trouva un emploi chez un emballeur transitaire Lafosse ; il décida de reprendre contact avec Marjorie maintenant qu’il avait une situation : elle accepta de l’épouser. Il passa le diplôme d’Anglais commercial et le certificat de traducteur. Peu après leur mariage Marjorie fut à son tour victime de la tuberculose ; un médecin anglais vint la chercher et la ramena chez ses parents : un nouveau médicament, le Rimifon, la sauva. Arsène décida alors de franchir le pas et de venir s’installer avec son épouse près de ses parents. Il se remit sérieusement au jeu de boule anglais : il faut noter que ce jeu de « bowling » n’a rien à voir avec le jeu français. Les Anglais l’ont raffiné comme ils ont eu le génie de créer un sport aussi sophistiqué que le cricket. Le bowling se pratique sur un gazon de forme carrée avec une surface légèrement en pente à partir du centre, pour jouer, vous placez un petit tapis en caoutchouc afin de ne pas abîmer le sacro-saint gazon ; les grosses boules en bois sont rondes mais pas sphériques, un côté allégé est le « bias » (biais) si bien que la boule en perdant de la vitesse commence à dévier, d’où des trajectoires parfois imprévues. Les équipes sont des équipes de « comtés ». French George sut maîtriser les finesses de ce jeu subtil et sur le plan international il appartint à l’équipe du Pays de Galles qui rencontra l’Australie.

            Le sport n’était qu’une activité annexe, il se trouva une nouvelle mission : venir en aide à ses anciens compagnons d’arme. Président de l’Association des Combattants Volontaires en Grande-Bretagne, il se spécialisa dans la reconnaissance des droits des AC. Il se procura le Guide Social des Anciens Combattants  et Victimes de Guerre et devint le correspondant du Consulat Général et de l’Ambassade de France ; il permit de régler des dossiers remontant à la Guerre 14-18, aussi bien que celle de 39-45. Plus de 180 Anciens Combattants résidant en Grande-Bretagne reçurent la Légion d’Honneur. Titulaire de 12 décorations, dont celle de MBE, Membre du British Empire, généralement réservée aux citoyens britanniques ou du Commonwealth, il acquit une certaine notoriété qui lui ouvrit l’accès à la table royale et la sympathie de la Reine Mère. Lors de la visite à Londres du Président Chirac, au repas offert à Buckingham, il était à la table d’honneur, de même lors de la visite du Président Sarkozy. En 2010, bien qu’ayant été victime d’un problème cardiaque, il se fit conduire en ambulance pour ne pas manquer les cérémonies marquant l’anniversaire de l’Appel du 18 Juin, honorées par les présences du Président de la République Française, du Prince Charles et du Premier Ministre.

            Il a toujours gardé le contact avec Valognes ; en 1960 il était là lors de la visite du Président de Gaulle et eut l’occasion de s’entretenir avec lui. En tant que Médaillé  Militaire il appartient à l’association valognaise des Anciens Combattants. Il a été accueilli par le maire de Valognes : Fernand Leboyer, il y a un certain nombre d’années et à cette occasion il s’est vu décerner la Médaille de la Ville de Valognes. Il souhaiterait qu’une partie de ses cendres revienne dans sa ville natale.

            La vie d’Arsène Lepoittevin n’est donc pas banale. Qui aurait parié sur les chances  de ce pauvre orphelin avec le handicap de son origine sociale et de la misère qui fit éclater son cadre familial ? La rigidité de l’orphelinat  ne lui permit pas de bénéficier de l’éducation,  lui qui avait soif de connaissance. Mais il sut tirer parti de toutes les expériences pour acquérir un capital dans tous les domaines. Son parcours militaire se heurta violemment aux aléas  de l’histoire dépassant largement son humble personne, mais grâce à sa ténacité il réussit à franchir toutes les étapes d’un parcours initiatique. Son extraordinaire faculté d’adaptation et d’intégration lui ouvrit finalement toutes les portes. Il devint même manager d’une usine : Ugine-Kuhlmann en Grande- Bretagne . Quel bel exemple que ce « péquenot normand » se retrouvant chez la Reine et honoré dans une terre étrangère où il avait réussi à se fondre jusqu’à s’y faire un nom « French George » !

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

 

 

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Responses

  1. Thank you for your article. This is written about my father who is still living in London and is now age 91.


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