Publié par : marcletourps | 13 décembre 2010

Un américain à Paris: Julien Green

UN  AMERICAIN  A  PARIS :  JULIEN GREEN

par Yves Renault, 3 novembre 2010

 

           Julian GREEN a un prénom et un nom américains puisqu’il est et restera citoyen des Etats-Unis d’Amérique. Il est cependant né à Paris le 6 Septembre 1900. En effet ses parents : Edward Green et Mary Adelaïd Hartridge vinrent s’installer d’abord au Havre, ils avaient déjà cinq enfants nés aux Etats-Unis : Eleanor née en 1880, Mary en 1883, Charles en 1885, Edward en 1888 qui mourut avant d’atteindre 2 ans, et Anne en 1891. Edward Green spécule et perd sa fortune, et vient donc comme gérant salarié de l’une de ses anciennes affaires. Au Havre naissent deux filles : Retta en 1894, Lucy en 1895. Charles est renvoyé à Savannah pour essayer de refaire fortune. Le couple Green s’installe à Paris, et c’est là que naît Julian. Il fut baptisé à l’église protestante épiscopalienne de Christ Church, à Neuilly, sa marraine, Agnès Farley est catholique. Les deux familles de ses parents sont d’origine anglaise et descendent de familles installées dans le sud des Etats-Unis : Virginie et Caroline du Sud. Ses parents ont connu la Guerre de Sécession, après laquelle les Etats du Sud ont été réunis aux Etats du Nord, non sans souffrance, on le devine, et Julian sera marqué par cette guerre terrible car ses parents en parlent souvent. Quel plan pourrais-je adopter ? Comme la vie de notre auteur est fort longue : 98 ans, son œuvre est abondante, je vais donc le suivre dans les cheminements de sa vie en disant un mot, et quelquefois un peu plus des livres qu’il écrit.

 

            On lit dans Partir avant le jour paru en 1963 que son enfance fut très heureuse. A tout moment il va près de sa mère et lui dit « I love you » elle répond : « You’re ma little boy » et elle le sert contre elle. Son père l’appelle beaver, c’est-à-dire castor : « Hello beaver ! ». A tout moment, ses grandes sœurs l’embrassent, cela le fatigue, dit-il. A la maison on parle l’Anglais, à cinq six ans il va dans une boulangerie et demande : « Un sou cake ». Son enfance baigne dans la foi : sa mère lui apprend le Notre Père en Anglais, il répète comme il peut, c’est-à-dire plutôt mal. C’est ainsi qu’il apprend sa langue maternelle. Chaque jour il entend sa mère qui lit la Bible. La bonne l’appelle affectueusement Joujou. Ses sœurs jouent du piano, cela le ravit. Tous les matins il va en classe avec Retta et Lucy au Cours Sainte Cécile. A la maison, Julian dessine beaucoup. Il y a chez lui l’Enfer de Dante illustré par Gustave Doré, il est émerveillé du talent du peintre. Il copie les nus : « Je n’avais pas sept ans , dit-il, et mon innocence était grande », ou encore on peut lire : « Mon innocence était, je crois pouvoir le dire, exceptionnelle. Ne devrais-je pas plutôt dire mon ignorance ? »

            Il y a chez madame Green, guère puritaine pourtant, une horreur des fautes d’ordre sexuel, ; une raison à cela, outre l’époque, son jeune frère William, à 15 ans, a contracté la syphilis avec une jeune domestique. On l’envoie à Mme Green, en France, il a 18 ans, elle a du mal à le reconnaître, il est perdu, on le renvoie, il mourra à 19 ans en Amérique. Deux scènes illustrent cette attitude de sa mère : Julian est couché, il a 7 ans, Mary survient et découvre qu’il a les mains dans la région défendue de son corps, elle le dit à la maman, celle-ci revient avec un  couteau : « I’ll cut it off !» s’écrie-t-elle. Un jour sa mère décide de faire la toilette de Julian, et voyant sa nudité, elle a ce mot : « Oh ! que c’est donc laid ! ». L’enfant ne comprend rien. Elle se détourne, il rougit. « Ma mère me regarda tristement comme on regarde un coupable, qu’on ne peut pas punir parce qu’on l’aime trop, et quand je fus rhabillé, elle me serra dans ses bras ». Et l’auteur d’ajouter « L’idée de la pureté qu’elle formait en moi, je la tenais de ses inquiétudes ». Un jour qu’elle lui lit un passage biblique : un patriarche connut sa femme, il demande ce que cela veut dire. Elle répond : demande à ton père. C’est bien l’éducation de son époque ! Toujours est-il que jusqu’à 14 ans il ne touche pas son corps, le crime inexpiable : être nu.

            Autre aspect de son éducation : lorsqu’à table ses parents parlent de la Guerre de Sécession, leurs avis divergeant parfois, le ton monte. Edward quitte la table, elle le rattrape « Please Edward, please ! ». El il revient. Sa mère évoque son enfance, elle exalte les Etats du Sud avec pour drapeau la croix de Saint-André semée de 13 étoiles sur fond bleu, elle dit à Julian : « C‘est ton drapeau, souviens-toi, celui-là, pas un autre ».

            J’ai dit plus haut que sa mère est pieuse. Julian, tout jeune, a une sorte de révélation, qu’on en juge : « L’amour était en moi et autour de moi comme l’air que je respirais, mais aux environs de la cinquième année, il dut y avoir une sorte de catastrophe dont le sens m’échappe. Ce fut certainement après la minute où levant la tête vers le ciel noir, j’eus le sentiment d’une énorme et affectueuse présence. Des mois s’écoulèrent sans doute, et à ce moment que je n’arrive pas à situer, je me trouvais assis devant la fenêtre quand j’eus tout à coup la conscience d’exister » . Cette foi transmise par sa mère va être la sienne toute sa vie. Un autre jour, en classe, il est assis près d’une fenêtre ouverte, il voit un toit « Je fus tout à coup arraché à moi-même. Pendant plusieurs minutes, j’eus la certitude qu’il existait un autre monde que celui que je voyais autour de moi, et que cet autre monde était le vrai. J’en éprouvai un bonheur que je renonce à décrire ». Ce sentiment sera le sien dans sa vie. Sa sœur Eleanor l’admet parfois dans sa chambre, il y voit un crucifix, en effet elle s’est convertie au catholicisme, mais il n’ose rien dire. Madame Green dit à Eleanor : « Puisque tu es catholique, je veux que tu sois une bonne catholique. » Elle tient à ce qu’elle aille à la messe le dimanche .On lit encore de cette époque : « Il me semble parfois que je ne vis pas, mais que je rêve, et toute ma vie passée m’apparaît comme une sorte de songe dont je m’éveille chaque jour et qui chaque jour se poursuit. Peut-être en effet, la mort sera-t-elle pour nous le grand réveil. »

            En classe, il se révèle faible en arithmétique, mais réussit bien en histoire et en langues étrangères, il aime aussi la poésie, le beau langage. En classe il apprend à haïr les Allemands et les juifs. Un jour dans la cour de leur maison avec sa mère, elle lui dit : « Ne fais pas de bruit, la propriétaire, Mme Rothembourg est malade. » Et lui de répondre : « Mais Maman ; qu’est-ce que cela peut faire puisqu’elle est juive ! » Sa mère lâche sa main, se recule, horrifiée. Le soir, elle le fait demander pardon à Dieu.

            La famille passe ses vacances à Andrésy, en Seine-et-Oise. La Seine le fascine, il rêve aux voyages, aux bateaux. Un jour il se trouve près d’une paroi peinte en ocre clair «  et c’est en regardant cette paroi que je deviens tout à coup la proie d’un bonheur sans nom qui m’arrache à moi-même au point que je ne sais plus où je suis ».Il va à des séances de cinématographe chez un restaurateur voisin. Il ne comprend pas grand-chose ; mais il est fasciné. A Paris, on emmène Julian au Châtelet voir Le Tour du Monde en 80 jours, Michel Strogoff, ces pièces le bouleversent, on lui dit que ce sont des fictions, mais pour lui c’est vrai. Il n’aime pas que l’on le touche, sauf sa mère. Il emprunte des livres : Edmond About, Dumas Père. Quand il voit qu’un dialogue d’amour s’annonce, il le saute ; sa préférence va aux duels, aux scènes violentes, à la vengeance : « J’étais arraché à moi-même par le livre ». Voilà un vrai lecteur !

            En 1912, un évènement le bouleverse, le Tsarévitch, hémophile, se blesse et saigne. On célèbre un office à Paris à son intention, rue Daru ; il s’y rend : le décor orthodoxe le frappe. En Juillet, les Green envoient leurs enfants à Saint-Valéry-sur-Somme. La mer vue pour la première fois lui fait horreur.

            En Octobre, il entre en cinquième au Lycée Janson-de-Sailly. Pour l’aguerrir, on le fait scout dans les Eclaireurs de France. Au cours d’une marche, un compagnon très beau le retient en arrière de la colonne. Il le croit très pur, alors que de sa bouche exquise « tombèrent des paroles les plus crues qu’il m’eût jamais été donné d’entendre, une invitation au plaisir dont je ne compris pas un mot « Impur, pensai-je, il est impur ! Et je ne savais ce qu’impur voulait dire ».

            Eleanor, mariée, revient d’Afrique avec son mari malade et son fils Patrick. Son beau-frère, anglais, est volontiers moqueur et l’appelle l’asticot. Julian adore son jeune neveu. Une composition française très réussie est envoyée à son frère Charles en Amérique. Son beau-frère lui a donné un manteau à col d’astrakan qu’on a retaillé à sa mesure. Il le porte avec bonheur l’hiver, mais l’ôte aux abords du lycée. Il lit toujours beaucoup, dessine également. Il aimera toujours quand il écrira ses romans dessiner les personnages, nous le verrons. On lui donne un maître de dessin. Au lycée on se moque de son innocence.

            Le printemps 1914 fut l’un des plus heureux de sa vie. Sa mère lui dit un jour : «  Souviens-toi toujours que Dieu t’aime ». Mes sœurs se moquaient un peu de nous : « Regarde-les ! disaient-elles, Maman et son adoré ». Un dimanche de Juillet 1914, ils sont au jardin. M. Green pense qu’il n’y aura pas de guerre, quand la nouvelle de la guerre leur parvient, une des sœurs éclate en sanglots. Julian monte à sa chambre, se jette sur sa grammaire allemande et la met en pièces. L’émotion est grande dans la famille. Ils quittent leur villa et rentrent à Paris. A la rentrée de 1914, il avoue qu’il se trouve beau, c’est bien là le narcissisme d’un adolescent.

            Une matinée de l’hiver 14-15, sa mère est malade. Elle lui  fait dire qu’il vienne dans sa chambre. Elle lui raconte l’histoire de son jeune frère William. « Il est mort avant ta naissance. Je ne t’ai jamais parlé de lui. Je ne pouvais pas, je l’aimais trop. Il était plus beau que toi. Une femme s’est éprise de lui. A cause d’elle il est tombé malade. Il est mort tout jeune. Je veux que tu promettes de ne jamais parler seul avec aucune de nos domestiques ». Je promis. Peu de temps après Noël, la santé de sa mère se dégrade. Il va chercher le médecin qui lui dit après sa visite : «  C’est fini, vous savez. Il n’y a plus d’espoir ». Julien ne comprend pas. Peu après il note : «  Ce fut là que Dieu me brisa le cœur. Pour la première fois de ma vie, j’appris ce que c’était que de souffrir. Je compris, je compris tout. Sans bouger, sans larmes, dans le plus profond silence, je reçus le choc de la mort ». Il va voir sa mère morte, seul, il chuchote : « Maman ! ». Je n’étais même pas triste, j’étais stupéfait ». Mary revient d’Italie. On donne à Julian le lit de sa mère, ce lui est « une consolation extraordinaire ». Un jour son sarcastique beau-frère lui dit : «  Je sais que tu as de la peine, me dit-il doucement. Moi aussi,  j’en ai eu beaucoup quand ma mère est morte. Et j’aimais beaucoup la tienne ». Julian est stupéfait de cette sollicitude.

            Ses études continuent au lycée. Il habite Le Vésinet, il va donc en classe par le train. Un camarade de classe lui apprend ce qu’est le plaisir sexuel. Des condisciples de classe lui tendent un piège dans le train pour une manière de viol. Cependant il oublie vite cet épisode : « La sensualité ne comptait pas du tout dans ma vie ».

            La maison a bien changé depuis la mort de sa mère. Sa sœur et son mari sont partis à Gênes. Anne et Retta sont infirmières à la Croix-Rouge. Lucy ne parle plus. Son père est très changé lui aussi. Il a retrouvé sa chambre. Il lit un chapitre de la Bible chaque soir. Cet été 1915, il quitte les culottes courtes et porte maintenant un pantalon long : le voici devenu un homme ! Il a envie d’écrire, il commence une histoire de France à l’aide de Seignobos et du petit Larousse. Il n’a avec son père aucune intimité : il n’a rien à lui dire. Un jour, sous les chemises de son père il découvre un livre : Un abrégé de toute la doctrine catholique à l’usage des nouveaux convertis  par le cardinal Gibbons de Baltimore. Il le lit et il croit tout ce qu’il lit «  avec force et avec joie. Je devins catholique de désir ». Il se confie à son père, celui-ci lui dit que lui-même est catholique depuis le 15 Août dernier, il va le guider vers un prêtre. Il va dans sa chambre, il  s’agenouille et rit de bonheur. Dieu était là.

            Ils reviennent à Paris. La guerre est là bien entendu. En Octobre 1916, il voit un prêtre. Il lit le catéchisme avec ce conseiller et dit-il « j’en éprouvais une sorte de ravissement intérieur ». Ce prêtre a pour lui un amour parfaitement surnaturel. Ce brave homme blâme ses lectures profanes. Il lui apprend le latin si bien que Julian rejoint les latinistes au lycée. Durant les vacances le prêtre lui écrit en latin, Julian doit répondre dans cet idiome.

            « Que savais-je de moi ? A peu près rien, je me croyais seulement très beau et très doué ». Il dit au prêtre qu’il est triste, celui-ci lui répond : « Tristitia sicut tinea »  c’est-à-dire vous avez la teigne. Julian ne parle pas au Père de son camarade Frédéric qu’il adore sans que le dit Frédéric le sache. Le prêtre voit en lui une vocation de moine, ce qui étonne fort l’adolescent mais le transporte de joie. Le 29 Avril 1916 il abjure Luther et toute hérésie, il se confesse au Père. On le baptise. Arrive le jour de sa première communion, son costume lui fait honte, il communie et cela ne lui fait RIEN. Les religieuses lui offrent après l’office un solide petit déjeuner qu’il engloutit pieusement, cet adverbe est de notre auteur !

            « Ce que Dieu accomplissait en moi, ce 30 Avril 1916, je ne m’en doutais même pas, car Il reste  le Dieu dont la lumière est pour nous une obscurité presque totale. Je ne pouvais plus lui échapper désormais ». Sa ferveur religieuse subit des périodes d’affaiblissement. Il est parfois triste parce Frédéric ne le regarde pas, mais comment dire cela à son confesseur, il eût trouvé cela idiot. Lorsqu’il entend les religieuses à leurs offices, il en est ému, et note que ni révolutions, ni guerres, ni les siècles ne pouvaient empêcher ces chants de s’élever. Les vacances approchent mais l’argent manque, aussi va-t-il voir un camarade, Philippe avec lequel il joue aux échecs, puis avoue-t-il, il pèche avec son camarade (on devine en quoi).

            Durant l’année 1915, il va parfois voir ses sœurs infirmières à l’Hôtel Ritz. Il y découvre beaucoup de souffrances, il voit de jeunes blessés. Tout à coup un avion au-dessus de la ville « L’homme faisait du monde un enfer. Il fallait tuer, tuer à tout prix… ces minutes m’instruisaient sur l’incurable férocité humaine ».

            Lucy est pour quelques mois en Amérique. Mary est à Rome, il est seul avec son père revenu du Danemark. Il lit Baudelaire. Au début des vacances il est malade du foie. Une fois remis, son père l’envoie à Gênes chez Eleanor : la première fois qu’il sort de France ! Il est émerveillé, grisé de bonheur. Sa sœur et son beau-frère habitent une maison sur la hauteur. De sa fenêtre il voit tout Gênes. Sa sœur le laisse libre, il lit, écrit en latin au Père, qui lui répond en lui signalant ses fautes. Le soir au dîner, son beau-frère l’observe de son regard d’acier, par bonheur il parle anglais d’une façon acceptable et il mange correctement. Il découvre dans la maison une traduction de Boccace, il y apprend les plaisirs de la chair, son engagement religieux en subit un net affaiblissement. Il descend parfois en ville, se perd, marchant comme un somnambule, mais les Gênois, charmants,  le remettent sur la via qui remonte chez sa sœur. Celle-ci et son beau-frère l’emmènent chez une Mme Kreyer, une Anglaise, qui lui paraît vieille : elle a 50 ans ! Chez cette dame,  Eleanor lui indique une pièce autrefois interdite. Le soir il va dans cette pièce et y découvre des peintures érotiques, et des livres très explicites sur les relations sexuelles. Dans sa chambre il dessine de mémoire ! Il rentre enfin à Paris, visite Saint-Séverin et Saint-Julien- le-Pauvre, Il connaît quelques semaines de vie religieuse intense.

            « La guerre me touchait peu » avoue-t-il. Sa sœur Retta tombe malade, mais elle est courageuse. Ils vivent leur troisième hiver de guerre. Il se rappelle son âme de prosélyte et juge qu’il était « un pieux nigaud ». La guerre apporte ses rigueurs, on a froid à la maison. Au printemps, son camarade Roger lui conseille d’aller dans une maison close faire son éducation d’homme. Cela lui coûtera 20 francs. Julian fait des économies. « Enfin j’eus 20 francs ». Il se dirige vers ce palais des délices quand il passe devant une vitrine où sont exposés des gants de peau. Il en achète une paire avec ses 20 francs ! L’éducation attendra !

            Nous sommes en 1917. La Russie a quitté la guerre. Les Etats-Unis au contraire interviennent. Une idée singulière naît dans l’esprit de M. Green : Julian pourrait s’engager comme ambulancier avec ses concitoyens américains. Comme Julian est très soumis il accepte, c’est décidé, il ira à la guerre ! Il ne fera pas son année de philosophie, qui lui manquera toujours, dit-il. Il revient de classe avec Frédéric, l’être aimé qui lui ne l’aime pas. Pour Julian c’est le bonheur dans la souffrance. Il passe la première partie du Baccalauréat, il est reçu avec la mention Bien. Son père le mène alors au quartier militaire américain. Julian sait un peu conduire. Un matin de Juillet, en route ! Mais s’il sait faire avancer le véhicule, manoeuvrer est autre chose : il heurte une borne dès le départ ! Honte à lui ! Un autre Américain va conduire cette fois. Ses compagnons, plus âgés que lui ne songent qu’à rire. On lui apprend tout de même à conduire véritablement. Ils arrivent à Vitry-le-François. « Demain, nous partons pour le front » disaient mes camarades.

            La suite de ses souvenirs de jeunesse se trouvent dans le livre paru en 1964 : Mille chemins ouverts. La compagnie de ces jeunes Américains le change beaucoup de celle de ses camarades de 1°. Ils viennent  du Nord et de l’Ouest des Etats-Unis, tandis que lui se sent du Sud et se trouve être le seul catholique. Certains viennent de l’université, il y a là même un futur pasteur de l’Eglise presbytérienne. La virginité de Julian étonne. Julian renoue avec une vie religieuse fervente. Bientôt ils quittent la ferme qu’ils occupaient, passent dans une autre. Un jour il entend : « Tous à la cave ! », il ne pense pas que cet ordre s’adresse à lui, car il est convaincu que rien de fâcheux ne peut lui arriver. Un jour, au matin, non loin de Verdun, il découvre son ambulance détruite par un obus : « Moi  qui venais de la laver ! » s’écrie-t-il. Ceci dit, il n’éprouve aucune peur : Dieu le protège, sa mère le lui avait dit ! A la vue d’un jeune soldat mort, il pleure. Un officier américain paraît, il demande l’âge de Julian : 17 ans : «  Vous rentrez chez vous ! »

            A la maison il retrouve son père, très vieilli. M. Green inscrit son fils dans un service d’ambulances en Italie. Julian, comme toujours ne dit mot. Il se retrouve à Milan en Décembre 1917. Il rencontre des Américains, mais lui Américain né à Paris étonne. Ils passent à Padoue, puis arrivent à Dolo, en Vénétie. Ils logent dans une splendide villa à Roncade. Il a une chambre  pour lui tout seul, pour tous il est le Kid. Au mois de Janvier 1918, son père lui écrit que sa sœur Retta est morte à l’Hôpital  de Neuilly. Elle a eu un enterrement militaire, elle avait 22 ans. Julian est bouleversé. Cependant la terre italienne l’enchante. Il peut aller parfois à Mestre, il y achète force livres. Il va à Venise : il est ébloui !

            Début Mars il a une permission d’une semaine, il va chez sa sœur Eleanor à Gênes. Il écrit beaucoup mais ne termine jamais ses créations. Sa sœur s’absente 2 jours, son beau-frère travaille. Il y a dans la maison une Lola secrétaire du beau-frère. Elle va coucher dans la maison. Il entre dans la chambre : surprise de Lola ! Il dit sans ambages qu’il veut la voir nue, comme dans Boccace, stupeur de ladite Lola. Un bruit, c’est le beau-frère qui rentre à la maison. Julian promettant de revenir, s’enfuit. Il se couche et…s’endort. Il se voit  alors comme un homme qui « sans être Apollon,  attirait, c’est tout ».Il oublie Lola très vite. Il a oublié s’il était pieux à cette époque. Il revient à Roncade au printemps. Il chante des hymnes et des cantiques et en même temps conçoit mentalement des débauches sensuelles, ce qui lui fait dire : «  J’étais redevenu païen ». Par solidarité avec trois compagnons il démissionne et va à Rome retrouver sa sœur Mary à l’Hôtel Elysée, nous sommes début Juin 1918. . Les amis qu’elle fréquente le gênent un peu. De sa fenêtre il voit Saint-Pierre de Rome. Et il écrit : « J’étais fier d’être catholique, j’en remerciai Dieu du fond du cœur ». L’Hôtel est luxueux, cela l’intimide. Il y a là Mouser, une vieille amie anglaise protestante, on la respecte, elle est très bonne. Mouser lui offre Mon Journal de Léon Bloy. Il va voir le Colisée avec Mouser, et aussi  San Pietro in Vincoli, et enfin Saint-Pierre de Rome. Il n’est pas touché, il quitte ce haut lieu la détresse au cœur. Comme il veut être moine les amis de Mary le laissent tranquille, et cependant il dit : « Je languissais sans le savoir après le plaisir ». Mary le mène à Sainte-Angèle Hors les Murs, il est très ému : « Là, je touchais la foi ! ». Avant de quitter Rome, il se fait faire un portrait photo ; « Tout se passait dans mon cerveau qui devenait ni plus ni moins qu’un mauvais lieu ». Il revient à Paris, pays éprouvé par la guerre ; il s’enivre de religion. 

            Son père se remet mal de la mort de Retta, Lucy est quasi muette. Il lit, dévore plutôt Léon Bloy et Huysmans. La Grosse Bertha tire sur Paris ; un soir à 17h15, une église : Saint-Gervais, a sa toiture trouée, il y a des victimes. Il se prend à penser que ses parents ont été parfaits. Sa cousine Sarah habite à la maison, reçoit des camarades et leur fait des caramels. Vient parfois un jeune marin américain, petit neveu de Roosevelt : Ted Delanoë. On joue du jazz sur le piano, c’est là une musique nouvelle pour lui, elle lui paraît horrible et …fascinante. La présence de Ted le trouble. En Juillet 1918, il projette d’être fantassin dans l’armée française. Il entre d’abord dans la Légion. Dans les premiers jours de Septembre il est à Fontainebleau, il fait du cheval. Aux heures de liberté il lit Baudelaire et Bloy avec ferveur. Tous les samedis soir il a une permission de 24 heures : son dimanche est très pieux. A l’Ecole militaire de Fontainebleau, la balistique n’est pas son fort. Et voici qu’arrive le 11 Novembre 1918, un jour de semaine, il est évidemment heureux. Il rentre chez lui le 3 Janvier 1919, il est officier. Il dit à son père qu’il veut devenir moine. Son père accepte mais lui conseille de faire un séjour en Allemagne comme on le lui offre. Après il verra. Il ne part pas aussitôt outre-Rhin, mais va en Bretagne dans son Régiment. A Rennes il pleut. Il y rencontre le prêtre qui l’a instruit. Il va ensuite à Brest,  en vain. Il revient à Paris où il reçoit la confirmation. Il doit rejoindre Metz le 22 Janvier, puis à Hagueneau. Il prend conscience que « la réalité était essentiellement invisible ». Thème qui se retrouvera dans toute son œuvre, mais il remarque : « Avec une philosophie aussi bizarre, est-ce que je ne faisais pas de mon prochain un fantôme ? » Il doit cette idée à sa mère : « par la grâce de Dieu, (il a) une foi inébranlable dans la patrie invisible ». Un soldat vient le prendre à la gare et lui donne du Mon Lieutenant, ce qui flatte sa vanité. Ils arrivent en Alsace, il y rencontre 3 officiers. Tous quatre logent dans une ferme. Ils passent en Allemagne à cheval. Ils arrivent à Oberlinx-Weiler, il a une chambre pour lui seul. Il lit la Bible, on sait sa vocation de moine et « cependant il ne va pas à la messe ». L’aumônier lui donne un bonbon empoisonné en lui disant « Vous êtes certainement l’homme le plus intéressant que j’aie rencontré ici ». Il parle volontiers avec un aspirant comme lui, un aristocrate. Ils vont voir tous les quatre les hauts-fourneaux de Neunkirchen. L’aspirant lui dit un jour l’opinion peu flatteuse qu’il a de lui. Il fait la connaissance d’une demoiselle institutrice, Frida, qui l’invite chez elle. Son camarade lui reproche ses discours, en effet il parle volontiers de religion. Ils vont à un concert, il y entend du Wagner.

            Un jour, il demande à son ordonnance de lui seller son cheval, on lui en amène un autre très nerveux, l’aspirant est parti avec le celui de Julian. Enfin il monte le cheval qu’on lui présente, et le cheval prend le galop ! Il revient sur ses pas, et arrête chez Fraulein Frida. Rentré dans ses quartiers l’aspirant lui bat froid. Le lendemain ils sortent ensemble. L’aspirant lui reproche de n’avoir pas ramené son cheval. Julian se met en colère, ils se battent, Julian a le dessus. Ensuite leurs relations seront meilleures. Il fait sa lettre de démobilisation.

Le 26 Mars 1919, il  est de retour à Paris, il renoue avec les religieuses, on trouvait « toujours des religieuses à genoux devant le Saint-Sacrement( …)Tout était en ordre. J’étais sauvé. Tout le monde était sauvé ».  Il est très heureux ce mois de Mars à Paris, il court dans Paris avec une sorte d’ivresse. « Je m’étais remis à me regarder dans les glaces ». Toujours le même narcissisme. Il entend à cette époque la 9° symphonie de Beethoven, il en reçoit une forte impression. Ted vient parfois à la maison, ce qui est une souffrance pour Julian. Il vit intensément Pâques, il écrit à son père qui est au Danemark, il ne sera pas moine mais prêtre séculier ; Julian se juge inconscient. Son père lui répond d’attendre un peu et lui conseille de fréquenter quelques années une université américaine. A cette époque «  le goût de vivre était si fort en moi qu’ayant touché terre, je rebondis comme une balle ». Avec les 50 francs donnés par son père il achète des livres chez les bouquinistes, beaucoup du XVII° siècle, sur Port-Royal singulièrement. Il veut passer la 2° partie de Baccalauréat, il se fixe un emploi du temps très exigeant, il lit Pascal, mais ne tient pas longtemps son programme ; il lit Edgar Poe, Tolstoï, Bergson, Ibsen et Verhaeren, mais déteste Stuart Mill et Auguste Comte. Il ne pense pas réussir, il passe l’examen en Sorbonne. Il répugne à voir la liste des résultats « J’étais trop orgueilleux pour avoir la preuve de mon échec ». Il écrit à son père qu’il n’est pas reçu. 27 ans plus tard, son camarade Philippe lui affirma le contraire, mais il ne le croit pas. Il va au Louvre,  les sculptures de nus lui paraissent mener au péché. Pour avoir quelque argent il vend sa chevalière en or pour 20 francs. Il va au Théâtre du Palais Royal, il ne comprend presque rien à la pièce. Il achète des livres et reste très religieux. Il lit l’Ecclésiaste, le livre de Job et l’épître de Saint-Jacques. Son père revient du Danemark et lui apprend que son oncle Walter accepte de le loger 4 ans pour ses études à l’université aux USA. Cela le choque, son pays est la France. Mais il n’a jamais désobéi à son père. Il va partir avec Sarah, mais cela lui déplaît vraiment de quitter son pays. Le départ est un déchirement, pour Sarah aussi. Le 19 Septembre 1919, il monte sur un bateau à Marseille, à destination de Naples. Naples ! il est heureux de retrouver l’Italie ; la lumière dorée, le ciel bleu, le Vésuve tout rose dans le soleil levant, les maisons multicolores. Il passe une journée à Naples, ville sale et merveilleuse. Il va au Museo Nazionale, les statues le fascinent, l’une surtout. Le gardien lui propose une copie pour 150 lires, il l’aura avant Noël. Après son départ il se reproche sa crédulité. Sarah et ses amis l’emmènent voir Pompeï. La visite du lupanar l’horrifie ! Ils quittent Naples le soir et vont à Palerme, escale d’un jour,  ville merveilleuse où il aurait aimé vivre et mourir. Un Anglaise lui dit : « You are  a dreamer and a poet » Le voyage continue, nouvelle escale à Almeria, en Espagne. Une journée à terre leur est offerte. Le soir à table, il dîne en compagnie de deux jeunes mariés avec lesquels il sympathise. La traversée de l’Atlantique est maussade. Enfin ils arrivent !

            Etudiant à l’Université de Virginie, à Charlottesville, il suit les cours de littérature anglaise du Professeur Metcalfe qui dit un jour à ses étudiants «  Chacun de vous va m’écrire une nouvelle de son cru. Une dizaine de pages, je vous donne 15 jours ». L’idée paraît saugrenue à ses ouailles mais pas à Julian, cela « l’électrisa ». Et c’est là qu’il écrit The apprentice Psychiatrist, en Français L’apprenti psychiatre, il l’écrit directement en Anglais, ce qui ne laisse pas de l’inquiéter. Quoiqu’il en soit, l’essai est très satisfaisant pour son maître, et son œuvre va être publiée in the University of Virginia Magasine en 1920. Son maître a l’intuition qu’il a là un futur grand écrivain. Il voyait juste, bien que sa nouvelle ne lui donnât aucun prestige auprès de ses condisciples.

Notre jeune auteur débutant rentre en France dans l’été 1922. A cette époque il songe à devenir peintre, mais cette vocation est éphémère, et il se met à écrire, cette fois en Français, ses textes ne lui plaisent pas, il les détruit. En 1924, il publie un pamphlet contre les catholiques deFrance sous le pseudonyme de Théophile Delaporte. Ce texte passe inaperçu, sauf de Stanislas Fumet et de Jacques Maritain. Max Jacob voit dans ce texte une voix pascalienne.

Gaston Gallimard lui conseille, en 1924, de franciser son nom ; avec son patronyme ce n’est guère possible, mais son prénom lui permet de signer au lieu de Julian : Julien. Il publie à la NRF une longue étude sue James Joyce qu’il admire beaucoup. En 1924, il écrit un recueil de nouvelles : Le Voyageur sur la terre, où le thème essentiel est celui de la disparition. En 1926, il publie sous son nom de Julien Green Mont Cinère, où il aborde un thème qui sera récurrent dans son œuvre, une mère qui n’aime pas sa fille ; A la fin du roman on lit : « La maison  brûla jusqu’à l’aube ». Georges Bernanos salua l’auteur par ces mots : « Courage Green ! votre œuvre est bonne ». Sa sœur Mary meurt en 1925. L’année suivante, 1926, après avoir eu le temps de lire Adrienne Mesurat Son père disparaît à son tour. Disons un mot de ce roman : Adrienne, une jeune fille qui n’a plus sa mère, vit avec son père, égoïste et tyrannique. Adrienne se prend de passion pour un voisin, médecin, en secret, l’intéressé n’en sait rien. La fin est tragique, je n’en dirai rien…Ce livre est traduit  partout en Europe. Julien devient célèbre. Un prix lui est décerné à Londres : le Bookman Price, le même jour Virginia Woolf reçoit le prix Fémina pour La promenade au phare. Les deux auteurs se voient, mais timides, ils échangent peu de mots.

En 1929, Julien Green publie Le Léviathan ; ce nom est celui d’un monstre aquatique phénicien qui apparaît dans la Bible. Le roman est sombre, le personnage central est une dame qui tient un petit restaurant, et qui se révèle monstrueuse comme le titre du livre en donne l’idée. C’est un grand succès pour notre jeune auteur. André Gide pense un moment en faire un film avec Marc Allégret et d’autres, mais cela ne se fera pas. Maeterlinck lui écrit à propos de ce livre : « Je lis peu de romans (…) mais votre  Léviathan, c’est autre chose. Je l’ai lu sans désemparer, comme si j’avais découvert un Balzac souterrain qui promenait sa lampe de mineur dans les ténèbres bien plus épaisses que celles où nous sommes accoutumés ». Julien se lie avec des écrivains comme Elliott, Louis Bromfield, Stefan Zweig, Nabokov. Ses traducteurs sont pour l’Anglais le second fils d’Oscar Wilde : Vyvyan Holland, en Italie : Vittorio Sereni, en Allemagne : Irène Kafka. Il voyage en Europe centrale, en Angleterre, aux Etats-Unis.

A Paris, il n’aime pas fréquenter le monde, il s’y ennuie. Il est familier de la Marquise de Lubersac, des Noailles, du Prince Pierre de Monaco. Il refuse les colloques, les doctorats honoris causa. En 1931, chez Plon,  il publie L’autre sommeil, le roman d’un enfant qui perd son père, sans que cela lui cause de chagrin. A 18 ans il perd sa mère et prend conscience qu’il aime son cousin Claude, sans réciprocité. Ce thème de l’homosexualité scandalise la critique. Début 1932, il donne Epaves, roman pathétique. Peu d’action dans ce roman : Un couple de grands bourgeois très riches ne s’aime plus. Ils ont un fils qu’ils n’aiment guère. On voit de nouveau ce thème de l’enfant non aimé.  Le tableau de ces bourgeois égoïstes déplaît à la critique. 1934, nouveau roman : Le Visionnaire, thème très propre à notre auteur, car le héros rêve une autre vie que la sienne chez sa tante, celle-ci a une fille qu’elle n’aime pas, on voit de nouveau ce thème. 1936, un grand roman, un des plus connus de l’auteur : Minuit, où le fantastique se mêle au réel. Une petite fille, Elisabeth, vient à perdre sa mère, elle ne connaît pas son père. Que va devenir l’orpheline ? Elle a deux tantes maternelles qui ne l’aiment pas. Elle fugue et finit par rencontrer un brave homme qui ne lui est rien et qui la mène chez lui. Elle est aimée et fait son éducation. Mais son père se manifeste et elle doit le rejoindre dans ce sinistre domaine de Fontfroide, étrange et clos. Là elle vit dans le mystère. Son père, une sorte de gourou, tient tout son monde sous sa coupe. Cette histoire puissamment imaginée finit tragiquement, on s’en doute. A la parution de cette oeuvre, André Gide lui écrie : « J’aime immodérément votre livre ». Il lui conseille  de lire Le Procès de Franz Kafka. Ce que ne sait pas Gide, c’est que la critique allemande appelle déjà Julien Green le Kafka chrétien. Son livre rencontre un grand succès dans toute l’Europe. Il se rend aux Etats-Unis pour presque un an et y commence Les Pays lointains.

On l’invite en France à faire partie d’un jury littéraire, il s’y retrouve avec Léon- Paul Fargues, Jacques de Lacrételle, Georges Bernanos, Paul Valéry. Mais il n’y reste pas, juger les livres des autres ne l’intéresse pas.

Il retourne aux Etats-Unis. En Février 1937, sa sœur Lucy meurt à Vence. Il a toujours plaint  cette sœur mal adaptée au monde et malheureuse. En 1938, il publie sur les conseils de Bernard Grasset les deux premiers volumes de son Journal. Il repart en Amérique. En 1939, il renoue avec l’Eglise. Il publie au printemps de cette même année Varouna. Ce mot vient de la mythologie védique, c’est à la fois le ciel nocturne, et ce qui enveloppe, emprisonne, retient, attache. Le livre raconte une histoire étrange, plusieurs voix s’y font entendre, vivant à des époques différentes. L’auteur y révèle sa profonde connaissance de l’ancien Français, et les idées de Green sur son métier d’écrivain quand il évoque son personnage Jeanne, écrivain elle-même. Il se trouve aux Etats-Unis quand la guerre est déclarée. Il revient en France en Janvier 1940. L’Armistice le trouve à Bordeaux. Etant américain il peut quitter la France. Passant par l’Espagne et le Portugal, il s’embarque, à bord on trouve Jules Romains, les Lazareff,  l’ex-Impératrice Zita, Elsa Schiaparelli, Darius Milhaud.

Aux Etats-Unis, on le voit à Newport, puis à Baltimore, chez sa cousine Mrs George Weems Williams, descendante d’un frère de Washington. Lorsqu’une pièce est jouée à Newport qui se gausse de la défaite de la France, Julien Green, ulcéré, publie dans la presse en Français et en Anglais L’Honneur d’être français. Il donne des conférences un peu partout aux Etats-Unis.

L’été 1942 le voit mobilisé comme sergent, son grade d’officier de 1919 est omis. Il va à New-York à l’Office of War Information. Il parle aux Français pendant presque un an. Cinq fois la semaine André Breton annonce : « Vous allez entendre l’écrivain français de nationalité américaine Julien Green qui a servi pendant la Première Guerre Mondiale dans les rangs de l’Armée française. Il porte l’uniforme américain, et nul n’est plus qualifié pour vous parler de l’Amérique en guerre. Voici Julien Green ! » En France, ses amis l’écoutent.

A New-York, il fréquente surtout les exilés français : André Breton, Maritain, le Père Couturier ; en Californie : Darius Milhaud et dans sa famille à Baltimore Salvador Dali. Son vieux Professeur le Dr Metcalfe lui écrit. Julien traduit Charles Péguy.

 Il a hâte de revenir en France. Il s’embarque en Septembre 1945 Il découvre une France en ruines, Le Havre est dévasté. A Paris il rencontre Albert Camus, mais très réservé, il ne se lie pas. En 1947, il publie un roman imaginé en 1920, aux USA : Si j’étais vous, un conte magique où un personnage, lassé de lui-même, avec l’aide d’un mystérieux homme-démon, a le pouvoir de devenir quelqu’un d’autre, ce livre intéresse beaucoup les psychanalystes. Son Journal continue à paraître. Il termine sa traduction du Mystère de la charité de Jeanne d’Arc de Péguy. Il voyage en Europe. Louis Jouvet lui demande d’écrire pour le théâtre, il commence une pièce qu’il ne termine pas. En 1950 paraît Moïra, roman sur le puritanisme en Amérique et que Julien Green a connu lui-même. On lit en effet dans son Journal, le 26 Février 1949 : « La vérité à laquelle j’arrive après des années de lutte et de réflexion, c’est que je hais l’instinct sexuel ». Le héros, Joseph, est un beau jeune homme roux qui refuse de s’accepter lui-même, de chair et de sang. Il est étudiant, ses camarades le choquent beaucoup dans leurs discours sur leurs amours. Joseph est un être de désir qui ne s’accepte pas tel. Sa rencontre, piège tendu par ses condisciples, avec une jeune fille très évoluée : Moïra, finira en tragédie.

En Février 1951, André Gide meurt et on peut lire dans son Journal : « Il est couché sur un petit lit de fer, les bouts des doigts joints…Dans la rue, à ma grande honte, j’ai pleuré. Cela m’a toujours surpris de voir à quel point  je lui étais attaché ».

Il est à Copenhague quand il apprend qu’il est le premier lauréat du Prix de Monaco. A Salzburg, il termine Sud, une pièce de théâtre. La même année meurt celui qui lui réclamait une pièce : Louis Jouvet. Sud est représenté en 1953 à l’Athénée-Louis Jouvet . C’est un succès malgré des critiques virulentes, le thème : le drame d’amour d’un garçon pour un autre. La pièce n’est pas admise au Luxembourg, L’Angleterre ne l’accepte guère.

A Salzburg, il compose une nouvelle pièce L’ennemi. A Paris il n’obtient qu’un succès d’estime. Il semble que c’est à cette époque que Julien a adopté un enfant : Jean-Eric, je dis il semble, car il n’est pas explicite sur sa vie domestique. 1956 voit la publication d’un nouveau roman : Le Malfaiteur, c’est à nouveau le thème de l’homosexualité, non acceptée dans le milieu où évolue Jean, le héros. Le récit se termine tragiquement, une fois de plus .En 1960, il publie Chaque homme dans sa nuit. L’histoire se passe en Amérique, Wilfred, un jeune homme catholique, pauvre, s’éprend de Mrs Knigt, une femme mariée à un cousin éloigné, tandis qu’un cousin germain du héros , riche et brillant, aime passionnément Wilfred. Deux passions qui mèneront à une fin tragique.

Il donne une troisième pièce :L’ombre. En 1963, paraît le livre que nous avons vu au début de ce propos : Partir avant le jour. Il achète une maison à Faverolles, l’ancien presbytère, où Victor Hugo en route pour l’exil s’est caché quelques jours et a placé dans Les Misérables  l’épisode de Jean Valjean et de Mgr Myriel. En 1964, il donne Mille chemins ouverts, l’ouvrage sur son adolescence dont nous avons parlé précédemment.

Pendant les vacances à la neige en Suisse avec Jean-Eric, ils travaillent à l’adaptation de La Dame de pique de Pouchkine. Cette adaptation sera tournée au cinéma par Léonard Keigel, avec Dita Parlo. Le film sort en 1963. Il se lance en 1965 dans une adaptation d’Ivan Ilytch de Tolstoï. Mais le film ne sera pas produit. Terre lointaine paraît en Février 1966, troisième volume autobiographique sur ses années universitaires à Charlottesville. Ses livres sont traduits en beaucoup de langues, mais il reste peu connu car il refuse de se produire à la télévision.

En Juin 1968, il reçoit le prix Ibico Reggiuno à Reggio di Calabria pour son livre Mille chemins ouverts. Ensuite il voyage en Europe. C’est à Copenhague qu’il situe son nouveau roman : L’Autre, paru en 1970, qui a pour thème le rejet d’une jeune femme, qui, déçue d’un premier amour, fréquente les officiers allemands pendant l’occupation du Danemark. L’histoire est sombre et se termine mal pour l’héroïne. Ce livre reçoit un très bon accueil, sauf au Danemark, on s’en doute.

            Des amis disparaissent comme Emilio Terry, Marie-Laure de Noailles, François Mauriac, Jean Giono. La même année disparaît le Général de Gaulle.

            Maurice Génevoix lui propose de briguer un siège à l’Académie Française. Julien Green est réticent : il est Américain. Le 3 Juin 1971, il est élu…mais il mettra 18 mois pour rédiger son discours de réception au siège de François  Mauriac. Il est édité dans la Pléiade  dont le deuxième volume paraît en 1972. Un ami Jean Denoël lui dit : « Il y a des gens qui doutent que vous existiez, car on ne vous voit nulle part et vous n’acceptez pas d’invitations. »  Green répond : « Cher Jean,  je suis comme vos amis, je doute cette fois même de mon existence ».

            En 1973, son ami Jacques Maritain meurt, et il écrit dans son Journal : « On ne comprend pas d’un coup les mauvaises nouvelles. Le cœur n’en veut pas ». Il va en Allemagne recevoir le Prix des Universités alémaniques. Il voyage beaucoup. Les publications dans la Pléiade se poursuivent. IL parcourt le Pays de Galles, le pays de ses ancêtres.

            En 1977, paraît Le mauvais lieu. C’est le roman d’une adolescente orpheline : Louise. Une tante, veuve, sans enfant l’a recueillie, mais sans l’aimer. Deux hommes la convoitent, que nous appellerions pédophiles. La tante ne voit évidemment rien, tout occupée d’elle-même. L’un des deux hommes, un oncle de l’enfant, la met pensionnaire dans un collège, pensant bien tenir sa proie. Mais un jour de neige, Louise disparaît et le livre se termine par ces mots : « L’innocence avait disparu dans ce qui lui ressemble le plus : dans la neige ». Le mauvais lieu était pour Louise la terre des hommes.

            Il prend ses distances avec l’Eglise de France, celle du concile Vatican II, celle de l’intégrisme ou celle de l’Eglise de gauche, mais il reste très proche du Pape Paul VI qui lui manifeste sa sympathie à l’occasion de sa rapide autobiographie : Ce qu’il faut d’amour à l’homme. Le livre passe inaperçu. Il achève à cette époque sa pièce : Demain n’existe pas. Œuvre pessimiste s’il en est. Il a composé cette pièce en 1979 au cours d’un voyage au pôle nord. Il continue de voyager : l’Espagne qu’il ne connaît guère, le nord de la Norvège, le Portugal. Le 11 Décembre 1979 meurt Anne Green. A ce propos il écrit : « Dans l’éloignement d’une longue absence, il me semble que je la vois mieux qu’aux jours où nous vivions ensemble. Ce que j’admire le plus en elle, c’est sa fidélité aux rêves de l’enfance ». C’est une période triste pour cet homme qui voit disparaître ses parents proches et ses amis Au reste, c’est vrai de tous ceux qui vieillissent beaucoup. Ne lui restent que des cousins américains. En 1980, il écrit une nouvelle pièce : L’automate qui évoque l’athéisme. L’athée, selon lui, vit un drame quand il ne peut croire tout à fait au néant. En Italie il rêve d’écrire sur François d’Assise, il hésite, un prêtre l’encourage.

            En Novembre 1980, il est opéré d’un genou, il est vrai que c’est un globe-trotter ! Il se remet très bien de cette intervention, en un mois il n’y paraît plus. En 1981, son fils Jean-Eric l’entraîne à Berlin. Julien Green subodore que la chute du mur de Berlin est pour bientôt. On ne le croit pas, on le raille…A propos de l’élection présidentielle en France, il écrit : « La France va devoir choisir entre un homme dont elle ne veut plus et un homme dont elle ne veut pas. La foule est versatile, je parie pour le changement ». Son Journal continue de paraître : La terre est si belle, La lumière du monde, L’arc en ciel. Voilà des titres lumineux, mais son pessimisme est là qui doute de l’avenir de l’espèce humaine.

            En 1983, paraît Frère François,  qui est un grand succès, Fernand Braudel est enthousiaste ainsi que Raphaël  Brown, spécialiste de Saint François. « A Bâle, avec Jean-Eric. Je venais de terminer Frère François et sur un mur  cette inscription : « Vive François d’Assise, patron des anarchistes ! » Ecrire ce livre l’a rasséréné. Il donne des œuvres de jeunesse écrites lors de son séjour américain, en 1919-1920 et des textes de 1953 et 1956. Pendant l’hiver 1983, il brûle des papiers qui lui semblent sans importance. Il réunit de nombreuses photos qu’il donne en un volume allant de Arc-en-Senans à Zug. Paraît en même temps un essai Le langage et son double où il montre son talent de se traduire lui-même d’une langue à l’autre. 

            Pendant deux ans il s’éloigne de Paris, il songe au Sud des Etats-Unis, le pays de ses parents, il commence à écrire sur le sud, ce qui ne l’empêche pas de voyager, à Berlin, en Ecosse, en Italie, en Autriche. Il se documente sur les Etats du Sud des Etats-Unis dans la bibliothèque de son grand-père, et ce qu’il y trouve est loin de ce qu’a pu raconter cette menteuse Mme Beecher-Stowe dans La case de l’oncle Tom. Ces écrits sur le Sud donneront le livre Les Pays lointains, en Avril 1987, livre qui évoque les années précédant immédiatement la guerre de Sécession. Dans ce livre de plus de 800 pages, il raconte la vie d’une jeune Anglaise, venant avec sa mère demander de l’aide à ses cousins installés dans les Etats du Sud, en effet cette famille aristocratique est ruinée. Le père est décédé et quoiqu’il en coûte à Lady Escridge, elles sont dans le besoin. Les cousins américains les accueillent de grand cœur. Elizabeth a 16 ans et le livre nous raconte la vie sentimentale de cette adolescente. En toile de fond on a les rumeurs de guerre, le problème de l’esclavage qui indigne Elizabeth. En fait les esclaves de Mr Hardgrove sont traités très humainement, mais cependant on les considère comme des enfants, et pas du tout comme voudrait le faire croire Mrs Harriett Beecher-Stowe. Lady Escridge repart en Angleterre, laissant sa fille à Dimwood, chez les Hardgrove. Nous allons vivre l’éducation sentimentale d’Elizabeth, d’autant mieux que dans ces plantations du Sud, les maîtres ne font rien ; ainsi on peut lire : « Elle ne savait à quoi s’occuper » et encore : « Il n’y avait simplement rien à faire au Grand Pré » Cela permet à l’auteur de peindre les amours de la jeune fille avec beaucoup de profondeur, si elle avait à travailler, ses états d’âme seraient moins analysables. On note également l’atmosphère religieuse dans ces milieux anglicans, et leur méfiance des catholiques. Le roman aborde aussi un thème qui pourrait paraître très actuel, le plaisir féminin dans les rapports sexuels. Mais je ne veux pas vous dévoiler l’intrigue. Vous la connaîtrez en lisant ce roman, roman qui apprend beaucoup sur les Etats-Unis vers 1850.

            En Janvier 1987, disparaît un ami très proche : Robert de Saint-Jean, qu’il cite souvent dans son Journal : « En repensant à Robert, je revois notre jeunesse comme un pays. Le temps uniformément beau, la joie au cœur en permanence ».

            Son théâtre est redécouvert, on joue Sud le 20 Février à Bochum. Les Pays lointains est un succès en France et traduit en plusieurs langues. Julien voyage en Allemagne du nord. A Berlin il termine un nouveau livre dans la veine des Pays lointains qui sera Etoiles du Sud, il paraîtra en Mai 1989.

            Green apprend la mort de Dali et de celle de son ami très cher Benton «  Le premier amour qui marqua toute ma vie ». On lui reproche de vivre retiré sur lui-même, il répond : « A seize ans et demi sur le front en Argonne, en 1942 sous l’uniforme américain contre les nazis, où est la tour abstraite ? Et puis mes livres sont la preuve de mon intérêt pour le prochain. Qu’on me fiche la paix avec les engagements ! Quant à mon éloignement de ceux qui s’agitent sur la scène du monde, j’aime les gens pour eux-mêmes, et non pour les titres et les fanfreluches dont ils se parent ! » En octobre 1989, il est opéré de la cataracte de l’œil droit, et le mur de Berlin tombe ! il l’avait pressenti.

            Début 1990, Demain n’existe pas  est donnée à Francfort. Son cousin Fitzburg Green l’invite à Newport, mais meurt le 5 Septembre. Le Musée Granet d’Aix-en Provence ouvre une exposition « Julien green photographe » : 130 photos datant de 1914 à 1984.

            Durant l’hiver 1990, Sud est reprise aux Pays-Bas, en Allemagne et en Angleterre dans des mises en scène  qui plaisent à l’auteur. Celui-ci manifeste le désir d’être inhumé dans une église, en France ce n’est pas possible, en Autriche ce l’est, des travaux sont commencés dans la Stadkirchen de Klagenfurt. Il y sera effectivement inhumé. Ses pièces Demain n’existe pas et l’Automate sont reprises dans plusieurs pays, pas en France.

            Le 18 mai 1991 le Grand Prix Cavour de Littérature lui est remis à Turin. De nouveaux livres paraissent : Ralph et la Quatrième Dimension. Ralph est un visionnaire qui traverse les apparences. Une suite plus explicite Ralph disparaît sera publiée dans la Pléiade, tome VIII.

            En Novembre à Munich, il assiste à Demain n’existe pas. Au Studio-Théâtre, on lit Moïra Il s’entretient avec le public où il explique l’influence majeure de l’inconscient et du subconscient dans sa vie et dans son œuvre. En même temps au Glyptothek est montée une exposition : Les statues parlent, 50 photos de Green, dont l’une est le faune Barbérini. A Salzburg, il poursuit l’écriture des Etoiles du Sud.

            En 1992 il donne La fin d’un monde, où est racontée la débâcle de 1940. Cela déplaît mais il n’en a cure. Demain n’existe pas est reprise en Italie dans plusieurs villes. En 1994, il reçoit le Grand Prix du théâtre en Italie, il reprend son nouveau livre Dixie. Il donne le 15° volume de son Journal : L’avenir n’est à personne, accompagné d’une partie sauvée : On est sérieux quand on a 19 ans. Dixie l’occupe continuellement. En Mai 1994, il publie un poème : Dionysos, poème écrit en Allemand en 1923. En décembre le poème paraît en Français. « A 16 ans, tout est joué » disait Charles Péguy, pour Julien Green c’est l’évidence. Il voyage en Italie, en Autriche et en Norvège.

            En juin, Milan le fait citoyen d’honneur de la ville, le premier écrivain à recevoir ce titre depuis Stendhal. Pendant l’été en Norvège, il termine Dixie. Dans ses ouvrages tirés de ses origines familiales, il fait revivre l’épopée des Green avec ferveur mais aussi avec une certaine nostalgie d’avoir perdu ces contrées paradisiaques. Il poursuit son Journal, c’est le 16° volume : Pourquoi suis-je moi ? En 1996, en Octobre, 60 de ses photos sont exposées à Nantes, à Paris et dans d’autres villes.

            Il quitte l’Académie française, contrairement aux usages : il aime être libre. En 1997, sur Arte, 4 heures sont consacrées à son autobiographie et à son Journal. Un nouveau volume s’annonce : En avant par-dessus les tombes.

            Il termine sa vie, ou plutôt entre dans la  vraie vie en 1998.

 

            C’est un écrivain attachant pour un esprit un tant soit peu pascalien, pour qui ne l’est pas, son œuvre est profonde et ses romans, souvent tragiques, envoûtants même.

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