Publié par : marcletourps | 2 juillet 2010

Marcel Proust et la côte normande

Par Yves Renault, 10 janvier 2002

MARCEL PROUST ET LA CÔTE NORMANDE

Dans le cadre de notre Congrès, nous avons limité notre étude à La Recherche du Temps perdu et seulement aux deux premiers volumes : Du côté de chez Swann et A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Comme dans tout déplacement que l’on envisage, on « voit » par l’imagination le pays dont on rêve, c’est une sorte de pré-voyage ; puis l’on effectue réellement ce voyage, et puis on connaît un post-voyage par le phénomène de la mémoire. Marcel Proust connaît évidemment ce processus, et si dans l’écriture de son œuvre les trois « voyages » lui servent de matériau, il respecte pour son narrateur les deux premières étapes. C’est ainsi que nous verrons un pré-voyage à Balbec, et en second lieu la découverte de ce pays rêvé avec des thèmes comme la mer, le Grand Hôtel, une vie sociale bouleversée en ce lieu de vacances, une certaine éducation esthétique avec la découverte du peintre Elstir, et enfin l’éducation sentimentale avec les jeunes filles en fleurs.

 

La première mention du nom de Balbec paraît très tôt dans Du côté de chez Swann, lorsque le narrateur évoque le clocher de Combray, nous pouvons lire : « Je n’oublierai jamais dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec… » C’est un premier jalon. Les parents du narrateur enfant ont le dessein, nous dit-il, de l’ « envoyer passer les grandes vacances à Balbec avec (sa) grand- mère ». Et son père, malicieux, de dire : « Il faut absolument que j’annonce à Legrandin que vous irez à Balbec, pour voir s’il vous offrira de vous mettre en rapport avec sa sœur ». Ce Legrandin nous est présenté ainsi : « Grand, avec une belle tournure, visage pensif et fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté, d’une politesse raffinée, causeur comme nous n’en n’avions jamais entendu, il était aux yeux de ma famille, qui le citait toujours en exemple, le type de l’homme d’élite, prenant la vie de la façon la plus noble et la plus délicate. Ma grand-mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas avoir dans son langage le naturel qu’il avait dans ses cravates lavallière toujours flottantes, dans son veston droit presque d’écolier. Elle s’étonnait aussi des tirades enflammées qu’il entamait souvent contre l’aristocratie, la vie mondaine, le snobisme, « certainement le péché auquel pense Saint Paul quand il parle du péché pour lequel il n’y a pas de rémission ». Elle ne trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin dont la sœur était mariée avec un gentilhomme bas-normand se livrât à des attaques aussi violentes contre les nobles, allant jusqu’à reprocher à la Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés ». Un soir, le narrateur et sa famille rencontrent Legrandin, et notre homme de s’exclamer : « Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux, n’est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père, un bleu surtout plus floral qu’aérien…Et ce petit nuage rose, n’a-t-il pas aussi un teint de fleur, d’œillet ou d’hydrangéa ? Il n’y a guère que dans la Manche entre Normandie et Bretagne, que j’ai pu faire de plus riches observations sur cette sorte de règne végétal de l’atmosphère. Là-bas près de Balbec, près de ces lieux si sauvages, il y a une petite baie d’une douceur charmante où le coucher de soleil du pays d’Auge, le coucher de soleil rouge et or, que je suis loin de dédaigner d’ailleurs, est sans caractère, insignifiant ; mais dans cette atmosphère humide et douce s’épanouissent le soir en quelques instants de ces bouquets célestes, bleus et roses, qui sont incomparables et qui mettent souvent des heures à se faner. D’autres s’effeuillent tout de suite et c’est alors encore plus beau de voir le ciel entier que jonche la dispersion d’innombrables pétales soufrés ou roses. Dans cette baie dite d’opale, les plages d’or semblent plus douces encore d’être attachées à ces terribles rochers des côtes voisines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de naufrages où tous les hivers bien des barques trépassent au péril de la mer. Balbec ! la plus antique ossature géologique de notre sol, vraiment Ar-mor, la mer, la fin de la terre, la région maudite qu’Anatole France –un enchanteur que devrait lire notre petit ami- a si bien peinte, sous ses brouillards éternels, comme le véritable pays des Cimmériens, dans l’Odyssée…De Balbec surtout où déjà des hôtels se construisent, superposés au sol antique et charmant qu’ils n’altèrent pas, quel délice d’excursionner à deux pas dans ces régions primitives et si belles !

-Ah ! est-ce que vous connaissez quelqu’un à Balbec ? dit mon père. Justement ce petit-là doit y passer deux mois avec sa grand-mère et peut-être avec ma femme.

Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus d’intensité- et tout en souriant tristement- sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d’amitié et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir traversé la figure, comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce moment bien au-delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui permettait d’établir qu’au moment où on lui avait demandé s’il connaissait quelqu’un à Balbec, il pensait à autre chose et n’avait pas entendu la question. Mais mon père, curieux, irrité et cruel, reprit :

-Est-ce vous avez des amis de ce côté-là que vous connaissez si bien Balbec ?

Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction.

-J’ai des amis partout où il y a des troupes d’arbres blessés, mais non vaincus, qui se sont rapprochés pour implorer ensemble avec une obstination pathétique un ciel inclément qui n’a pas pitié d’eux.

-Ce n’est pas ce que je voulais dire, interrompit mon père, aussi obstiné que les arbres et aussi impitoyable que le ciel. Je demandais pour le cas où il arriverait n’importe quoi à ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sentir là-bas en pays perdu, si vous y connaissiez du monde ?

-Là comme partout, je connais tout le monde et je ne connais personne, répondit Legrandin qui ne se rendait pas si vite, beaucoup les choses et fort peu les personnes. » Mais Legrandin déconseille le séjour sur la côte normande : « les eaux de cette baie sont contre-indiquées à votre âge petit garçon. Bonne nuit, voisins » ajouta-t-il en nous quittant avec cette brusquerie évasive dont il avait l’habitude et, se retournant vers nous avec un doigt levé de docteur, il résuma sa consultation : « Pas de Balbec avant cinquante ans et encore cela dépend de l’état du cœur, nous cria-t-il. »

Mon père lui en reparla dans nos rencontres ultérieures, le tortura de questions, mais ce fut en vain.

L’enfant, par ces discours, voit la mer monstrueuse et souvent déchaînée, ainsi quand le temps à Combray était tout à fait gâté, on lit : « çà et là, au loin dans la campagne que l’obscurité et l’humidité faisaient ressembler à la mer, des maisons isolées, accrochées au flanc d’une colline plongée dans la nuit et dans l’eau, brillaient comme de petits bateaux qui ont replié leurs voiles et sont immobiles au large pour la nuit. » L’enfant a parfois, nous dit-il : « le désir d’une pêcheuse deBalbec(…) comme le désir de Balbec.

On lui parle de ce séjour possible, il se souvient des propos de Legrandin, il lit beaucoup d’auteurs qui peuvent l’évoquer, et de plus, et surtout il imagine, ainsi dans le chapitre Nom de pays, le nom, on lit : « Mais rien ne ressemblait moins à ce Balbec réel que celui que j’avais souvent rêvé, les jours de tempête. (…) Je n’avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer. (…) Je voulais aussi pour que la tempête fût absolument vraie, que le rivage fût un rivage naturel. (…) Je n’avais retenu de Balbec que nous avait cité Legrandin comme d’une plage toute proche de ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages, qu’enveloppent six mois de l’année le linceul des brumes et l’écume des vagues. » Swann qui connaît cette ville lui parle de son église « encore à moitié romane (…) on dirait de l’art persan. » Evoquant le contenu que nous donnons aux noms de pays désirés, il écrit : « quant à Balbec, c’était un de ces noms où, comme sur une vieille poterie normande, qui garde la couleur de la terre d’où elle fut tirée, on voit se peindre encore la représentation de quelque usage aboli, de quelque droit féodal, d’un état ancien des lieux, d’une manière désuète de prononcer qui en avait formé les syllabes hétéroclites, et que je ne doutais de retrouver jusque chez l’aubergiste qui me servirait du café au lait à mon arrivée, me menant voir la mer déchaînée devant l’église. »

Ainsi dans l’esprit du narrateur enfant la côte normande revêt des formes, des couleurs, une vie qui rendent bien désirable ce séjour à Balbec, même si la réalité devra se révéler tout autre.

Voyons maintenant la découverte de ces lieux rêvés par le narrateur devenu jeune homme, tout d’abord la mer. Le premier matin : « Quelle joie dit-il, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines de bibliothèque comme dans les hublots d’une cabine de navire, la mer nue, sans ombrages (…) A tous moments (…) je retournais près de la fenêtre jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d’émeraude çà et là polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un froncement léonin, laissaient s’accomplir et dévaler l’écroulement de leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage. » Mais la mer est changeante : « avant tout, poursuit-il, j’avais ouvert mes rideaux dans l’impatience de savoir quelle était la Mer qui jouait ce matin-là au bord du rivage, comme une Néréide. Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus d’un jour. » Parfois « elle faisait jouer le soleil avec un sourire alangui par une brume invisible qui n’était qu’un espace vide réservé autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrégée et plus saisissante comme ces déesses que le sculpteur détache sur le reste du bloc qu’il ne daigne pas dégrossir. » La saison s’avançant, s’il faisait mauvais temps « alors ; dans le verre glauque et qu’elle boursouflait de ses vagues rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme dans les plombs d’un vitrail, effilochait sur toute la profonde bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d’une immobile écume linéamentée avec la délicatesse d’une plume ou d’un duvet dessinés par Pisianello et fixés par cet émail blanc, inaltérable et crémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé. »

Le narrateur rentre parfois assez tard à l’hôtel, et il voit de sa fenêtre « une bande de ciel rouge au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gelée de viande, puis bientôt sur la mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé mulet, le ciel du même rose qu’un de ces saumons que nous nous ferions servir tout à l’heure. » On le voit, la faim chez le narrateur lui suggère ces comparaisons gastronomiques, faim qui sera bientôt rassasiée dans la salle à manger du Grand Hôtel.

Cet hôtel tient une grande place dans le volume des Jeunes filles en fleurs. Tout d’abord sa chambre lui est hostile : « de la place, il n’y en avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom seulement) elle était pleine de choses qui ne me connaissaient pas, me rendirent le coup d’œil méfiant que je leur jetai et sans tenir aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le train-train de la leur. La pendule- alors qu’à la maison je n’entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement quand je sortais d’une profonde méditation- continua sans s’interrompre un instant à tenir dans une langue inconnue des propos qui devaient être désobligeants pour moi, car les grands rideaux violets l’écoutaient sans répondre mais dans une attitude analogue à celle des gens qui haussent les épaules pour montrer que la vue d’un tiers les irrite. J’étais tourmenté par la présence de petites bibliothèques qui couraient le long des murs. »

Le soir, au dîner, « les sources électriques faisaient sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois s’écrasaient au vitrage pour apercevoir la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si la paroi de verre protégera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardaient avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En attendant, peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit, y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d’ichtyologie humaine, qui regardant les mâchoires de vieux monstres féminins de refermer sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères acquis qui font qu’une vieille dame serbe dont l’appendice buccal est d’un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du Faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld. »

Un personnage bien pittoresque dirige le palace, une « sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices (qu’avait laissées l’extirpation sur l’une, de nombreux boutons, sur l’autre, des divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance cosmopolite) , au smoking de mondain, au regard de psychologue prenant généralement à l’arrivée de l’ « omnibus » , les grands seigneurs pour des râleux et les rats d’hôtel pour des grands seigneurs ! directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu’il fût –comme il disait parce qu’il employait toujours des expressions qu’il croyait distinguées sans s’apercevoir qu’elles étaient vicieuses- d’originalité roumaine. » Voyant des fruits envoyés par une amie à ma grand-mère, il dit : « Je suis comme vous, je suis plus frivole de fruits que de tout autre dessert. » A la fin de la saison « il fut surtout mécontent quand le chemin de fer d’intérêt local, qui n’avait plus assez de voyageurs, cessa de fonctionner pour jusqu’au printemps suivant. Ce qui manque ici, disait le directeur, ce sont les moyens de commotion. »

Le narrateur a remarqué devant l’entrée du palace un être étrange, écoutons-le : « A côté des voitures, était planté un arbrisseau d’une espèce rare, un jeune chasseur qui ne frappait pas moins les yeux par l’harmonie singulière de ses cheveux colorés que par son épiderme de plante. A l’intérieur, dans le hall, les camarades du groom extérieur ne travaillaient pas beaucoup plus que lui mais exécutaient du moins quelques mouvements. Mais le chasseur du dehors, aux nuances précieuses, à la taille élancée et frêle, gardait une immobilité à laquelle s’ajoutait de la mélancolie, car ses frères aînés avaient quitté l’hôtel pour des destinées plus brillantes et il se sentait isolé sur cette terre étrangère. Enfin (une dame) arrivait. S’occuper de sa voiture et l’y faire monter eût peut-être dû faire partie des fonctions du chasseur. Mais il savait qu’une personne qui amène ses gens avec soi se fait servir par eux et d’habitude donne peu de pourboire dans un hôtel. Le chasseur arborescent en concluait qu’il n’avait rien à attendre (de cette dame) et il rêvait tristement au sort envié de ses frères et conservait son immobilité végétale. »

Pendant ce séjour, le narrateur et sa grand-mère vont nouer des relations qui vont changer la vie du jeune homme.

Abordons maintenant la vie sociale à Balbec. Le narrateur affirme au début : « Ma vie dans l’hôtel était rendue non seulement triste parce que je n’y avais pas de relations, mais incommode parce que Françoise en avait noué de nombreuses. Ainsi Françoise ayant fait la connaissance du cafetier et d’une petite femme de chambre qui faisait des robes pour une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires de ma grand-mère tout de suite après déjeuner, mais seulement une heure plus tard parce que le cafetier voulait lui faire du café ou une tisane à la caféterie et que la femme de chambre lui demandait de venir la regarder coudre, et que leur refuser eût été impossible et de ces choses qui ne se font pas. D’ailleurs des égards particuliers étaient dus à la petite femme de chambre qui était orpheline et avait été élevée chez des étrangers auprès desquels elle allait passer parfois quelques jours. Cette situation excitait la pitié de Françoise et aussi son dédain bienveillant. Et comme cette petite espérait pour le 15 août aller voir ses bienfaiteurs, Françoise ne pouvait se tenir de répéter : « Elle me fait rire. Elle dit : j’espère d’aller chez moi pour le 15 août. Chez moi, qu’elle dit ! C’est seulement pas son pays, c’est des gens qui l’ont recueillie, et ça dit chez moi comme si c’était vraiment chez elle. Pauvre petite ! Quelle misère qu’elle peut bien avoir pour qu’elle ne connaisse pas ce que c’est que d’avoir un chez soi. » Elle s’était liée avec un sommelier de la cuisine, avec une gouvernante d’étage. »

Enfin sa grand-mère et lui vont faire une rencontre très importante, celle de la marquise de Villeparisis. Cette grande dame et la grand-mère se connaissent depuis le temps lointain de leurs études, mais à Paris elles ne se voient pas, elles ne sont pas du même monde. Or un jour, le Directeur dit à la grand-mère d’une dame qui descend de son appartement, un valet de pied la précédant, une femme de chambre la suivant : « La marquise de Villeparisis » cependant qu’au même moment cette dame apercevant ma grand-mère ne pouvait retenir un regard de joyeuse surprise.

Malheureusement, ma grand-mère avait pour principe qu’en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu’on ne va pas au bord de la mer pour voir des gens, qu’on a tout le temps pour cela à Paris, qu’ils nous feraient perdre en politesse, en banalités, le temps précieux qu’il faut passer tout entier au grand air, devant les vagues. Au nom que lui cite le Directeur, elle se contenta de détourner les yeux et eut l’air de ne pas voir Mme de Villeparisis qui comprenant que ma grand-mère ne tenait pas à faire de reconnaissance, regarda à son tour dans le vague. »

Un matin, cependant, la grand-mère et Mme de Villeparisis « tombèrent l’une sur l’autre dans une porte et furent obligées de s’aborder non sans échanger au préalable des gestes de surprise, d’hésitation, exécuter des mouvements de recul, de doute et enfin des protestations de politesse et de joie. Et la marquise prit l’habitude de venir tous les jours en attendant qu’on la servît s’asseoir un moment près de nous dans la salle à manger, sans permettre que nous nous levions, que nous nous dérangions en rien. » Ici les règles de la vie sociale en usage à Paris sont bouleversées, ainsi, il nous dit : « les amabilités quotidiennes de Mme de Villeparisis et aussi la facilité momentanée estivale avec laquelle ma grand-mère les acceptait, sont restées dans mon souvenir comme caractéristiques de la vie de bains de mer. Une anecdote vaut d’être contée. « On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux équipage, grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort, la princesse de Luxembourg. » Or cette dame, nièce de l’Empereur d’Autriche et du Roi d’Angleterre, est ainsi vue par la femme du premier Président de la Cour de Caen :

« Eh bien, il y a qu’une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de rouge sur la figure, une voiture qui sentait l’horizontale d’une lieue, et comme n’en ont que ces demoiselles, est venue tantôt pour voir la prétendue marquise.

-Ouil you ouil ! patatras ! voyez-vous ça ! mais cette dame que nous avons vue, vous vous rappelez, bâtonnier, nous avions bien trouvé qu’elle marquait très mal, mais nous ne savions pas qu’elle était venue pour la marquise. Une femme avec un nègre, n’est-ce pas ?

-C’est cela même !

-Ah ! vous m’en direz tant, vous ne savez pas son nom ?

-Si, j’ai fait semblant de me tromper, j’ai pris la carte, elle a comme nom de guerre la princesse de Luxembourg ! Avais-je pas raison de me méfier ! »

Et quelques lignes plus loin, l’auteur d’ajouter : « C’est dire que les deux mondes- la noblesse et la petite bourgeoisie- ont l’un et l’autre une vue aussi chimérique que les habitants d’une plage située à une des extrémités de la baie de Balbec, ont de la plage située à une autre extrémité. »

Un matin, après le concert qui se donnait sur la plage, le narrateur et sa grand-mère rencontrent Mme de Villeparisis. Sur le chemin du retour vers l’hôtel, ils voient venir vers eux « la princesse de Luxembourg, à demi appuyée sur une ombrelle. Mme de Villeparisis présenta ma grand-mère, voulut me présenter, mais dut me demander mon nom, car elle ne se le rappelait pas, ce nom parut faire une vive impression sur Mme de Villeparisis. Cependant la princesse nous avait tendu la main et, de temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se détournait pour poser de doux regards sur ma grand-mère et sur moi, avec cet embryon de baiser qu’on ajoute au sourire quand celui-ci s’adresse à un bébé avec sa nounou. Mais dans son désir de ne pas avoir l’air de siéger dans une sphère supérieure à la nôtre elle avait sans doute mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards s’imprégnèrent d’une telle bonté que je vis approcher le moment où elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin d’Acclimatation. » Des marchands de friandises passent, la princesse en achète et les donne au narrateur en lui recommandant de partager avec sa grand-mère ; un petit nègre vêtu de satin rouge qui suit partout la princesse et qui fait l’étonnement de la plage règle ses achats. « Puis elle dit adieu à Mme de Villeparisis et nous tendit la main avec l’intention de nous traiter de la même manière que son amie, en intimes, et de se mettre à notre portée. Mais cette fois, elle plaça sans doute notre niveau un peu moins bas dans l’échelle des êtres, car son égalité avec nous fut signifiée par la princesse à ma grand-mère au moyen de ce tendre et maternel sourire qu’on adresse à un gamin quand on lui dit au revoir comme à une grande personne. Par un merveilleux progrès de l’évolution, ma grand-mère n’était plus un canard ou une antilope, mais déjà ce que Mme Swann eût appelé un « baby »

Dans la voiture de la marquise, le narrateur va faire de merveilleuses promenades dans l’arrière-pays ou le long de la « Côte fleurie ». Puis Mme de Villeparisis est la grand-tante d’un jeune homme qui vient la voir, il apparaît ainsi à notre héros : « grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, (les) yeux pénétrants, et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. » C’est Robert de Saint-Loup-En-Bray, « célèbre pour son élégance. » Robert va devenir son ami car il aime les choses de l’esprit, et fait plus inattendu : « il était imbu de ce que la marquise appelait les déclamations socialistes ; rempli du plus profond mépris pour sa caste et passait des heures à étudier Nietzsche et Proudhon. » Les deux jeunes gens vont devenir intimes et cela va amener le narrateur à connaître un Guermantes très original, Grand d’Espagne, descendant des rois de Sicile, fils d’une altesse allemande, le baron de Charlus, oncle de Robert.. Il nous est présenté ainsi : « J’eus la sensation d’être regardé par quelqu’un qui n’était pas loin de moi. Je tournai la tête et j’aperçus un homme d’une quarantaine d’années, très grand et assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en frappant nerveusement son pantalon avec une badine, fixait sur moi des yeux dilatés par l’attention. Il lança sur moi une suprême œillade à la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un dernier coup que l’on tire au moment de prendre la fuite, et après avoir regardé tout autour de lui, prenant soudain un air distrait et hautain, par un brusque revirement de toute sa personne, il se tourna vers une affiche dans la lecture de laquelle il s’absorba, en fredonnant un air et en arrangeant la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière. J’eus l’idée d’un escroc d’hôtel » avoue l’auteur. Cependant, quelques instants plus tard, Mme de Villeparisis, en compagnie de Robert et de l’inconnu, présente ce dernier au narrateur :

« Je vous présente mon neveu, le baron de Guermantes, pendant que l’inconnu sans me regarder, grommelant un vague « Charmé » qu’il fit suivre de « heue, heue, heue » pour donner à son amabilité quelque chose de forcé, et repliant le petit doigt, l’index et le pouce, me tendait le troisième doigt et l’annulaire, dépourvu de toute bague, que je serrai sous son gant de Suède ; puis, sans avoir levé les yeux sur moi il se tourna vers Mme de Villeparisis.

-Mon Dieu, est-ce que je perds la tête ? dit celle-ci en riant, voilà que je t’appelle le baron de Guermantes. Je vous présente le baron de Charlus. Après tout l’erreur n’est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien un Guermantes tout de même. » Resté seul avec Robert, le narrateur demande :

-Et alors, qu’est votre oncle ?

-Il porte le titre de baron de Charlus. Régulièrement, quand mon grand-oncle est mort, mon oncle Palamède aurait dû prendre le titre de prince des Laumes qui était celui de son frère avant qu’il devînt duc de Guermantes, car dans cette famille-là ils changent de nom comme de chemise. Mon oncle a sur tout cela des idées particulières. Et comme il trouve qu’on abuse un peu des duchés italiens, grandesses espagnoles etc, et bien qu’il eût le choix entre quatre ou cinq titres de princes, il a gardé celui de baron de Charlus, par protestation et avec une apparente simplicité où il y a beaucoup d’orgueil. « Aujourd’hui, dit-il, tout le monde est prince, il faut bien avoir quelque chose qui vous distingue ; je prendrai un titre de prince quand je voudrai voyager incognito. »

A la plage, le narrateur va rencontrer une relation parisienne. Ecoutons-le : « Un jour que nous étions sur le sable, Saint-Loup et moi, entendîmes d’une tente de toile contre laquelle nous étions, sortir des imprécations contre le fourmillement d’Israélites qui infestait Balbec, « on n’entend que « dis donc Apraham, chai fu Chakop. » L’homme qui tonnait ainsi contre Israël sortit enfin de la tente, nous levâmes les yeux sur cet antisémite. C’était mon camarade Bloch ! » Ainsi, on le voit, peu à peu, son séjour s’enrichit de relations très intéressantes.

L’une d’elles a plus d’importance pour lui que les autres, celle du peintre Elstir, le Monsieur Biche du salon des Verdurin. C’est au restaurant où l’a invité Robert qu’il rencontre l’artiste. A la demande de Saint-Loup, le peintre vient à leur table. Il invite notre héros à l’aller voir, à sa plus grande joie, lui qui est amateur d’art, puis ce peintre est célèbre et en vie. Il se rend chez lui. « L’atelier d’Elstir m’apparut comme le laboratoire d’une sorte de nouvelle création du monde, où du chaos que sont toutes choses que nous voyons, il avait tiré – en les peignant sur divers rectangles de bois qui étaient posés dans tous les sens – ici une vague de la mer écrasant avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil blanc accoudé sur le pont d’un bateau. Le veston du jeune homme et la vague éclaboussante avaient pris une dignité nouvelle du fait qu’ils continuaient à être, encore que dépourvus de ce en quoi ils passaient pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston habiller personne. Tandis qu’Elstir, sur ma prière, continuait à peindre, je circulais dans ce clair-obscur, m’arrêtant devant un tableau puis devant un autre. (…) Une des métaphores les plus fréquentes dans les marines qu’il avait près de lui en ce moment était celle qui comparant la terre à la mer supprimait entre elles toute démarcation. C’était cette comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois non clairement aperçue par eux, de l’enthousiasme qu’excitait chez certains la peinture d’Elstir » et dans une toile récente, il observe la pénétration de la mer au cœur de la ville « où la terre est déjà marine et la population amphibie. » L’auteur note à propos du peintre : « L’effort qu’Elstir faisait pour se dépouiller en présence de la réalité de toutes les notions de son intelligence était d’autant plus admirable que cet homme qui, avant de peindre, se faisait ignorant, oubliait tout par probité ( car ce qu’on sait n’est pas à soi ) avait justement une intelligence exceptionnellement cultivée. » Elstir lui montre toute la beauté du porche de l’église de Balbec que l’auteur n’a pas perçue : « Comment, me dit-il, vous avez été déçu par ce porche, mais c’est la plus belle Bible historiée que le peuple ait jamais pu lire. Cette Vierge et tous les bas-reliefs qui racontent sa vie, c’est l’expression la plus tendre, la plus inspirée de ce long poème d’adoration et de louanges que le moyen âge déroulera à la gloire de la Madone. Si vous saviez à côté de l’exactitude la plus minutieuse à traduire le texte saint, quelles trouvailles de délicatesse a eues le vieux sculpteur, que de profondes pensées, quelle délicieuse poésie ! » Quant au caractère prétendument persan de cette église, Elstir lui démontre le bien-fondé de cette assertion : « Certaines parties sont tout orientales ; un chapiteau reproduit si exactement un sujet persan que la persistance des traditions orientales ne suffit pas à l’expliquer. Le sculpteur a dû copier quelque coffret apporté par des navigateurs. Et en effet il devait me montrer plus tard la photographie d’un chapiteau où je vis des dragons quasi chinois qui se dévoraient, mais à Balbec ce petit morceau de sculpture avait pour moi passé inaperçu dans l’ensemble du monument qui ne ressemblait pas à ce que m’avaient montré ces mots : église presque persane. » Le visiteur regarde de toiles, alors que l’artiste finit un bouquet, et singulièrement l’une d’elles représentant une jeune femme déguisée : Miss Sacripant- octobre 1872. Mme Elstir arrive, le peintre cache l’aquarelle par une autre. Et bien que le portrait de Miss Sacripant soit marqué du génie d’Elstir, le narrateur reconnaît en elle Odette de Crécy avant son mariage avec Charles Swann. Le héros, aimable et sincère, parle à l’artiste de gloire et note à ce propos : « J’avais cru Elstir modeste, mais je compris que je m’étais trompé, en voyant son visage se nuancer de tristesse quand dans une phrase de remerciement, je prononçai le mot de gloire. Ceux qui croient leurs œuvres durables – et c’était le cas pour Elstir – prennent l’habitude de les situer dans une époque où eux-mêmes ne seront plus que poussière. Et ainsi en les forçant à réfléchir au néant, l’idée de la gloire les attriste parce qu’elle est inséparable de l’idée de la mort. »

 

Après cet apprentissage près du maître, voyons maintenant l’éducation sentimentale de notre héros. Adolescent, il a aimé Gilberte Swann, donc beaucoup souffert car Gilberte ne l’aimait pas. Sur la côte normande son attirance vers les jeunes filles se fait naturellement jour. Déjà, durant le voyage en chemin de fer, il aperçoit une jeune fille portant une jarre de lait ; à l’arrêt du train, elle offre du café au lait aux voyageurs. « Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur » note-t-il.

Lors d’une sortie avec Mme de Villeparisis, il découvre une jeune fille « assise à demi sur le rebord d’un pont, laissant pendre ses jambes. Elle avait devant elle un petit pot plein de poissons (…) Elle avait un teint bruni, des yeux doux, mais un regard dédaigneux de ce qui l’entourait, un nez petit, d’une forme fine et charmante. Mes regards se posaient sur sa peau et mes lèvres à la rigueur pouvaient croire qu’elles avaient suivi mes regards. Mais ce n’est pas seulement son corps que j’aurais voulu atteindre, c’était aussi la personne qui vivait en lui et avec laquelle il n’est qu’une sorte d’attouchement, qui est d’attirer son attention, qu’une sorte de pénétration, y éveiller une idée. »

Mais c’est à Balbec qu’il va rencontrer les jeunes filles en fleurs, en effet « je vis ,nous dit-il, s’avancer cinq ou six fillettes aussi différentes, par l’aspect et par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé à Balbec, qu’aurait pu l’être, débarquée on ne sait d’où, une bande de mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage – les retardataires rattrapant les autres en voletant- une promenade dont le but semble aussi obscur aux baigneurs qu’elles ne paraissent pas voir, que clairement déterminé pour leur esprit d’oiseaux.

Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette, deux autres tenaient des « clubs » de golf : et leur accoutrement tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec parmi lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais sans adopter pour cela une tenue spéciale. »

Dans la foule des promeneurs « les fillettes que j’avais aperçues, avec la maîtrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son propre corps et un mépris sincère du reste de l’humanité venaient droit devant elles, sans hésitation ni raideur, exécutant exactement les mouvements qu’elles voulaient, dans une pleine indépendance de chacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie de leur corps gardant cette immobilité si remarquable chez les bonnes valseuses. Elles n’étaient pas loin de moi. Quoique chacune fût d’un type absolument différent des autres, elles avaient toutes de la beauté, mais à vrai dire, je les voyais depuis si peu d’instants et sans oser les regarder fixement que je n’avais encore individualisé aucune d’elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettaient en contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la Renaissance un roi Mage de type arabe, elles ne m’étaient connues, l’une par une paire d’yeux durs, butés et rieurs, une autre que par les joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l’idée de géranium ; et même ces traits, je n’avais encore indissolublement attaché aucun d’entre eux à l’une des jeunes filles plutôt qu’à l’ autre ; et quand (…) je voyais émerger un ovale blanc, des yeux noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c’était les mêmes qui m’avaient déjà apporté du charme tout à l’heure, je ne pouvais pas les rapporter à telle jeune fille que j’eusse séparée des autres et reconnue. Et cette absence, dans ma vision des démarcations que j’établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile. » Et ces jeunes filles forment une bande qui ignore les autres personnes ; elles ne peuvent « voir un obstacle sans s’amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds joints, parce qu’elles étaient toutes remplies, exubérantes, de cette jeunesse qu’on a si grand besoin de dépenser que même qu’on est triste ou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l’âge qu’à l’humeur de la journée, on ne laisse jamais passer une occasion de saut et de glissade, sans s’y livrer consciencieusement, interrompant, semant sa marche lente, de gracieux détours où le caprice se mêle à la virtuosité. » C’est ainsi que l’une d’elles saute par-dessus un vieillard placé en contrebas, à la grande admiration des autres, et l’une d’elles s’exclame : « C’pauvre vieux, i m’fait d’la peine, il a l’air à moitié crevé » avec une voix rogommeuse et avec un accent à demi ironique. Elles firent quelques pas encore, puis s’arrêtèrent un moment au milieu du chemin sans s’occuper d’arrêter la circulation des passants, en un agrégat de forme irrégulière, compact, insolite et piaillant, comme un conciliabule d’oiseaux qui s’assemblent au moment de s’envoler ; puis elles reprirent leur promenade le long de la digue, au-dessus de la mer. » Cela fait penser au narrateur que « toutes ces filles appartenaient à la population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les jeunes maîtresses des coureurs cyclistes. »

Cependant, cela ne l’empêche pas de noter que « l’insolente indifférence dont brillait chacune, selon qu’il s’agissait de ses amies ou des passants, cette conscience aussi de se connaître entre elles assez intimement pour se promener toujours ensemble, en faisant bande à part, mettaient entre leurs corps indépendants et séparés, tandis qu’ils s’avançaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme une même ombre chaude, une même atmosphère, faisant d’eux un tout aussi homogène en ses parties qu’il était différent de la foule au milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège. »

L’une des jeunes filles qui pousse une bicyclette a regardé notre héros, et lui de se dire : « Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant » car il promettait le bonheur. Mais pourra-t-il la rencontrer ? les rencontrer ? Notre jeune homme soigne sa mise dans l’espoir de revoir les jeunes filles et d’en être vu également. Il les rencontre à nouveau : « Je n’en aimais aucune, les aimant toutes » reconnaît-il. C’est en se rendant chez le peintre Elstir qu’il revoit la cycliste qui salue l’artiste et lui serre la main. « Vous connaissez cette jeune fille, Monsieur ? » dis-je à Elstir. Celui-ci lui dit son nom : Albertine Simonet, et le nom des autres. Ce ne sont pas des filles du peuple comme il l’avait cru, mais des filles de bonne bourgeoisie, passant leurs vacances à Balbec. Le peintre et le narrateur marchent un peu et tout à coup la bande apparaît, mais il reste un peu en arrière devant une vitrine d’antiquaire, il pense qu’Elstir va l’appeler par son nom pour lui faire connaître les jeunes filles, il n’en est rien. Quand il rejoint le peintre, elles sont parties. Cependant il se dit qu’elles connaissent l’artiste et qu’il pourra ainsi les revoir. Effectivement, c’est chez Elstir qu’il va rencontrer Albertine. Plus tard il la revoit, différente et semblable à la fois ; il se promène avec elle, il se promet d’être plus hardi le lendemain, mais le lendemain il n’en fait rien. Ils rencontrent Andrée « celle qui avait sauté par-dessus le premier président . » Nonobstant ce saut cavalier, Andrée est d’un milieu très rigoriste. Une troisième jeune fille lui est présentée, celle des mots vulgaires lors du saut d’Andrée par-dessus le premier président, et curieusement Gisèle -c’est son nom- arbore un sourire cordial et aimant. « Ses cheveux étaient dorés et ne l’étaient pas seuls, car si les joues étaient roses et ses yeux bleus, c’était comme le ciel encore empourpré du matin où partout pointe et brille l’or. » Quelques jours plus tard, grâce à Albertine, il connaît touts la bande, et même, dit-il « Bientôt je passai toutes mes journées avec ces jeunes filles. » Quand il pleut, il les accompagne au Casino. Par beau temps, notre héros cherche à se faire beau et fait préparer des sandwichs, au grand scandale de Françoise. A pied ou à bicyclette, il part pour des promenades diverses : chez Elstir, ou vers des fermes –restaurants du voisinage, ou jusqu’au haut de la falaise, et, écrit-il : « Elles étaient assemblées autour de moi. » Ils jouent à des jeux enfantins comme La tour prends garde ou A qui rira le premier, mais auxquels je n’aurais plus renoncé pour un empire ; l’aurore de jeunesse dont s’empourprait le visage de ces jeunes filles et hors de laquelle je me trouvais déjà, à mon âge, illuminait tout devant elles et, comme la fluide peinture de certains primitifs faisait se détacher les détails les plus insignifiants de leur vie sur un fond d’or. Pour la plupart les visages mêmes de ces jeunes filles étaient confondus dans cette rougeur confuse de l’aurore d’où les véritables traits n’avaient pas encore jailli. » Et quelquefois « couché entre ces jeunes filles, la plénitude de ce que j’éprouvais –confie-t-il- l’emportait infiniment sur la pauvreté, la rareté de nos propos, et débordait de mon immobilité et de mon silence, en flots de bonheur dont le clapotis venait mourir au pied de ces jeunes roses. »

Mais c’est avec Albertine qu’il aura son roman. Vers la fin du séjour, Albertine vient passer une nuit au Grand Hôtel. Elle invite notre jeune homme à passer la soirée chez elle, il s’y rend, le cœur en fête. Elle l’accueille, souriante, et avoue-t-il, « Je me penchai vers Albertine pour l’embrasser (…) Finissez ou je sonne ! s’écria Albertine. » Et Albertine a bien sonné ! « Huit jours plus tard, elle me dit avec froideur : Je vous pardonne, je regrette même de vous avoir fait de la peine mais ne recommencez jamais. » La saison s’avance, on déserte le bord de mer ; Albertine s’en va la première, puis les autres, une à une. Ces rencontres avec ces jeunes filles en fleurs, si importantes pour notre héros, n’ont pu se produire, en cette fin du XIX° siècle, que grâce à la vie sociale d’une cité balnéaire, en l’occurrence Balbec.

 

Pour clore cette brève étude, nous dirons combien Balbec et la côte normande tiennent une place importante dans La Recherche du Temps perdu .En effet, les personnages divers que nous avons évoqués, la marquise de Villeparisis, Robert de Saint-Loup-En –Bray, le baron de Charlus, Albertine Simonet, vont reparaître dans La Recherche du Temps perdu et y tenir des rôles très importants, or ces relations ne pouvaient naître que dans une station balnéaire, où les lois de la sociabilité ne sont pas les mêmes qu’à Paris. Vont être évoqués également dans la suite de l’œuvre, Balbec et son Grand Hôtel, car Marcel Proust va y séjourner régulièrement ; et ce lieu, ces temps de loisirs vont devenir objet littéraire, c’est-à-dire re-création des lieux et des faits. Et cette œuvre est telle que tant qu’on lira Marcel Proust, on rêvera de Balbec et de ses fantômes, et ainsi des lieux où se tenait le Congrès.

 

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