Publié par : marcletourps | 16 juin 2010

Que sait-on du jardin médiéval

Par Laurence Lemontréer, 5 avril 2006

QUE SAIT-ON DU JARDIN MEDIEVAL ?

Cette communication trouve son origine dans un travail plus vaste mené, il y a bientôt quinze ans, avec l’Architecte en chef des Monuments historiques Jacques Moulin, alors chargé de la Seine-et-Marne et du Loiret. Devant les questions que posaient les restaurations et créations de jardins autour des monuments anciens, l’idée était venue de réaliser une étude de l’histoire de l’usage des jardins depuis le Haut Moyen Age, les façons de vivre au jardin y déterminant nombre d’aménagements, depuis son tracé jusqu’à la conception d’un mobilier spécifique, de jeux, d’espaces pour des activités artistiques, intellectuelles…

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Il faudrait plutôt d’ailleurs poser la question suivante : que peut-on savoir du jardin médiéval ?

En effet, le « jardin médiéval » est aujourd’hui très à la mode. A Cherbourg en ce printemps 2006, le sujet est justement d’actualité, puisque la manifestation « Presqu’île en Fleurs » organisée par la Ville au Château des Ravalet a pour thème : « Les plantes du capitulaire carolingien De villis », tandis que de plus en plus, on recrée des jardins « médiévaux » autour des monuments anciens.

Cependant il ne reste pas à proprement parler de jardins qui aient conservé leurs aménagements, leurs espèces végétales, depuis le Moyen Age. Tous les jardins dits « médiévaux » sont évidemment des reconstitutions, souvent allusives, parfois plus sérieuses ; citons par exemple la ferme forte médiévale de Bois-Richeux en Beauce, les jardins recréés autour du prieuré d’Orsan, à l’abbaye de Daoulas, à Dignac, à Melle, ou autour du Musée de Cluny, qui ont été réalisés à partir des nombreuses recherches récentes, des thèses entreprises sur des sujets se rapportant au jardin médiéval.

Elydia Barret, auteur d’une thèse soutenue en 2004 à l’Ecole des Chartes intitulée « Les vergers de la papauté d’Avignon », fait un état des lieux : « À l’heure actuelle, les recherches semblent s’être organisées autour d’au moins deux grandes problématiques : l’une, aux confins de l’histoire de l’environnement et de l’archéologie du sol, conçoit le jardin comme un élément ancré dans le paysage, l’autre, aux confins de l’histoire de l’art et de l’archéologie, l’envisage comme une partie intégrante de l’architecture ».

Reprenons les données qu’elle énumère : les recherches sur le jardin médiéval peuvent s’appuyer sur trois grands types de documents. En premier lieu, l’archéologie ; ensuite, les sources archivistiques ; enfin – et c’était la direction que le travail évoqué ci-dessus avait plus spécialement suivie – la littérature : traités, mais aussi poésie, romans et récits, et toutes les sources iconographiques : manuscrits enluminés, peintures, dessins.

I. Les sources

L’archéologie

Dans ce domaine, que nous nous contenterons de citer, car il représente à lui seul une spécialité qui n’est pas la nôtre, de nombreuses thèses sont en cours. L’archéologie peut en effet fournir de précieux renseignements sur les éléments architecturés, éventuellement les tracés, en dégageant les structures en pierre, les fonds de cabane, les trous de poteaux ; en permettant de déterminer l’emplacement de clôtures ou de fossés. Christian Pilet, Claude Lorren, ont travaillé avec leurs équipes sur ces sujets en Normandie. De leur côté, l’archéobotanique, la palynologie, la dendrochronologie, la datation au carbone 14, considèrent les vestiges d’origine végétale. La chercheuse Anne Allimant, archéologue des jardins, a étudié de cette façon de nombreux jardins historiques en France. Toutefois, sur des périodes aussi anciennes que le Haut Moyen Age, il est difficile de retrouver des renseignements précis.

L’archéologie fournit plus de choses sur la fin du Moyen Age. Un exemple intéressant en avait été présenté en 2003 à Cherbourg lors d’une conférence pour « Art et jardins du Cotentin » par François Fichet de Clairefontaine, archéologue et conservateur à la Direction Régionale des Antiquités de Basse-Normandie.

Au cours de fouilles effectuées en 1974 au prieuré du Plessis-Grimoult dans le Calvados, Christian Pilet, conservateur à la Direction Régionale des Antiquités de Basse-Normandie, mit au jour les vestiges d’une sorte de fortification en miniature, rectangle de dix mètres sur onze, ceint de murs hauts de quatre-vingt centimètres et flanqué de petites tours de deux mètres de diamètre : un ensemble situé entre deux étangs, apparemment défensif, mais beaucoup trop réduit pour être utilisable; sans fossés, mais muni d’une canalisation dont on devinait les restes, le tout dans un site pouvant être daté du 15e siècle. Une véritable énigme pour les chercheurs…

Ce fut l’archéologue Elisabeth Zadora-Rio qui donna la solution : il y avait au Plessis-Grimoult un véritable et bien tangible Hortus conclusus, un jardin clos, le seul restant, a-t-on pensé pendant quelques années. On doutait de l’existence réelle de l’Hortus conclusus, terme appliqué à la Vierge Marie, citation du Cantique des Cantiques, qu’on ne croyait être que symbole et allégorie dans les enluminures médiévales. A partir des fouilles du Plessis-Grimoult, on a pu regarder autrement les enluminures et les textes et montrer que, loin de n’être qu’une métaphore mise en images de la Vierge, l’Hortus conclusus avait tenu une place très importante dans la conception des jardins d’alors.

A la suite des découvertes faites au Plessis-Grimoult, on a porté un autre regard sur divers vestiges; ainsi, simplement en Basse-Normandie, deux autres ensembles ont très vite été identifiés comme étant à coup sûr des jardins clos: le Manoir des Gendarmes à Caen, décrit par Jean de la Varende, petite forteresse aux tours miniatures surmontées de sculptures de guetteurs, est en fait un jardin construit à l’époque médiévale, ornementé à la Renaissance. A Alençon, un ensemble du même type qui restait incompréhensible, auprès du pavillon dit d’Henri II est à l’évidence un Hortus conclusus. D’autres endroits sont en train d’être fouillés.

Les sources archivistiques et historiques

Il existe deux documents, très largement utilisés dans les reconstitutions, que l’on pourrait appeler « de base » dans l’histoire des jardins médiévaux. Tout d’abord parce qu’ils sont les plus anciens que nous connaissions aujourd’hui, mais aussi parce que, de fait, ils ont connu une très vaste audience tout au long du Moyen Age.

Le premier d’entre eux est le Capitulaire dit «De villis », et plus exactement le Capitulare de villis vel curtis imperii (ou imperialibus) conservé à la Bibliothèque de Wolfenbutte en Allemagne. C’est une ordonnance émanant de Charlemagne, ou de ses fils, qui y édicte à l’intention des villici, les gouverneurs de ses domaines un certain nombre d’observances et de règles. Parmi de nombreux thèmes évoqués – puisque le capitulaire traite de l’ensemble du gouvernement des domaines – le chapitre 70 (ainsi que certains parties des chapitres 43 et 62) est particulièrement consacré aux plantes qui devront être cultivées dans les Villae. Il énumère 94 plantes : 73 herbes, 16 arbres fruitiers, 5 plantes textiles et tinctoriales : « Chap. 70. Nous voulons que l’on cultive dans le jardin toutes les plantes, à savoir : lis, roses, fenugrec, costus [balsamine ?], sauge, rue, aurone, concombres, melons, gourde [sorte de cucurbitacée], dolique, cumin, romarin, carvi, pois chiche, scille (oignon marin), iris, estragon, anis, coloquinte, chicorée amère, ammi, chervis, laitue, nigelle, roquette, cresson [de terre ou nasitort], bardane, menthe pouliot, maceron, persil, ache , livèche, sabine, aneth, fenouil, chicorée, dictame, moutarde, sarriette, nasitort, menthe, menthe sauvage, tanaisie, cataire, grande camomille (ou centaurée), pavot, bette, asaret, guimauve, mauve, carotte, panais, arroche, blette, chou-rave, chou, oignons, ciboulette, poireau, radis [ou raifort], échalote, cive, ail, garance, cardon, fève, pois, coriandre, cerfeuil, épurge, sclarée… »

Le capitulaire évoque d’autre part trois sortes de jardins différents :

– l’herbularius, ou jardin des simples, c’est en général, et tout à la fois, un jardin de plantes médicinales, aromatiques et condimentaires.

– l’hortus ou potager;

– le viridarium, ou verger (« vergier » en vieux français) planté de vigne, de charmille et de buis, tenant lieu de jardin d’agrément.

Vient ensuite le « Plan de Saint-Gall ». Contemporain du Capitulaire De villis, ce plan général d’une abbaye modèle est le résultat d’une réflexion menée lors de deux synodes en juillet 817 et en décembre 818 près d’Aix-la-Chapelle, autour de l’organisation des monastères. Il fut envoyé à Gozbert, abbé de Saint-Gall pour servir de modèle à la nouvelle abbaye que ce dernier projetait alors de reconstruire, ce qu’il fit vers 830. Dessiné sur cinq peaux de parchemins cousues, tracé à l’échelle et accompagné d’une légende, ce modèle fut respecté dans les grandes lignes et deviendra le type idéal de l’abbaye pour plusieurs siècles. Le manuscrit de Saint-Gall est le plus grand manuscrit connu de son époque, 1.12 m x 0,77 m environ. Il montre, en plusieurs endroits, des parties jardinées : auprès de l’infirmerie, à l’intérieur du cloître… Les tracés de ces jardins, parfaitement fonctionnels, seront repris assez systématiquement dans les abbayes.

Un autre type de document fournit, en dehors de la liste de plantes du capitulaire de Charlemagne, des éléments sur la façon dont étaient plantés et cultivés les jardins médiévaux : ce sont les traités de botanique et d’agriculture, dont certains datent de l’Antiquité, et dont la connaissance ne s’est pas perdue au début du Haut Moyen Age : Caton l’Ancien, Varrus, Columelle, Palladius…, ont été traduits et recopiés. Au 13e siècle un ouvrage va témoigner, de l’intense intérêt que l’on porte aux jardins : le De naturis rerum librum et plus particulièrement son chapitre De vegetalibus, d’Albert le Grand, moine et érudit, qui donne des conseils et des prescriptions extrêmement précises de jardinage, infiniment précieuses pour qui veut connaître les pratiques médiévales en la matière. Notons qu’il y est bien précisé qu’il s’agit du jardin d’agrément : « Il y a des endroits qui sont plutôt organisés pour le plaisir que pour la rentabilité (…) ; on les appelle jardins d’agrément. Ils sont en fait conçus d’abord pour la jouissance de deux sens, la vue et l’odorat. »

A la suite d’Albert le Grand, en le prenant d’ailleurs pour base, Pierre de Crescens rédige entre 1304 et 1309 l’Opus ruralium commodorum dédié à Charles d’Anjou, roi de Naples et de Sicile. L’ouvrage est traduit en français en 1373, sous le nom de Rustican à la demande de Charles V; il connaît un grand succès, puisqu’un siècle plus tard, en 1486, ce sera l’un des premiers livres imprimés en France.

Enfin, et surtout pour le Bas Moyen Age, il existe des documents d’archives. Ceux-ci concernent évidemment le plus souvent les grands jardins princiers, civils ou ecclésiastiques, pour lesquels il existe des pièces de comptabilité, des cartulaires… Un grand parc que l’on connaît ainsi bien, même s’il n’en subsiste que de très minces vestiges, est celui des ducs de Bourgogne à Hesdin dans le Pas-de-Calais.

Grâce à la thèse d’Elydia Barret que nous citions plus haut, les Jardins du Château des Papes sont également bien connus. L’auteur, pour ses recherches, s’est appuyée conjointement sur l’étude de la comptabilité de la Chambre apostolique, et sur l’analyse de sondages archéologiques réalisés par Dominique Carru en 1994.

Le jardin dit « médiéval » de Bois-Richeux a été tracé d’après des cartulaires de Notre-Dame de Chartres autour de 1300 ; ce jardin était d’ailleurs encore mentionné dans les actes au moment de l’achat du domaine par Madame de Maintenon.

Les sources littéraires et iconographiques

Elles offrent une documentation d’une très grande richesse, à condition d’être analysées pertinemment : l’iconographie dont on dispose, tout comme les textes littéraires qui évoquent des jardins, ne sont pas a priori des descriptions objectives de jardins spécifiques : l’exemple le plus fameux en est le Roman de la Rose, et la double lecture qu’il convient d’en faire. Toutefois, on passerait à côté de l’essence même du jardin médiéval, et l’on omettrait bien des documents très instructifs, en considérant l’iconographie des jardins comme essentiellement symbolique et par conséquent sans rapport avec la réalité.

On découvre, en s’appuyant sur les autres types de recherches, découvertes archéologiques, travaux sur les archives que le sens symbolique appliqué aux détails d’une représentation n’a rien d’incompatible avec un caractère documentaire valable. Bien des faits permettent au contraire de penser que des éléments considérés comme strictement symboliques sont également des témoignages très précis sur le décor du jardin et ses usages. Et en parallèle – rappelons justement l’Hortus conclusus du Plessis Grimoult – les jardins s’inspiraient bien de la littérature et de la théologie dans leur conception. Le jardin médiéval se construit et se perçoit dans cette relation structurelle entre réalité et fiction.

A partir de ces données, en partant de l’observation des documents iconographiques, des éléments tirés de la littérature, étayés par l’archéologie et les recherches historiques, voyons s’il est possible de retracer une typologie du jardin médiéval.

 

II. Le jardin médiéval : son aspect, ses usages

Le Moyen Age, ce sont mille ans de jardins… A l’évidence, ce sont des jardins médiévaux dont il faut parler, et non du jardin médiéval. Cependant, les documents laissent penser que la forme des jardins a lentement évolué durant ces mille ans, sans qu’il y ait eu véritablement rupture entre les jardins des grandes villas gallo-romaines, et ceux que nous recommençons à mieux connaître à partir du 12e et surtout du 13e siècle. Le goût semble ne s’être jamais démenti pour la vie au jardin, une grande attention portée à la nature, à ses parfums, à la beauté des plantes.

L’une des plus anciennes allusions au jardin dans la littérature est fournie par Sidoine Apollinaire, préfet de Rome puis évêque de Clermont au Ve siècle, qui mentionne les bains placés dans le jardin d’une villa d’Auvergne (Sidoine Apollinaire, tome II, Lettres (livre IV).

Isidore de Séville (560-653) insiste sur la nécessité dans le monastère, de disposer d’un jardin d’agrément, bien distinct du potager: au centre du cloître, une fontaine, un puit d’où partent des ruisseaux ou des allées forment la première ébauche d’une composition.

Venantius Fortunat, évêque de Poitiers, consacre vers 565 un poème aux jardins de la reine Radegonde à Poitiers, évoquant le parfum des poires et des pommes, la fraîcheur des violettes. Il décrit également des jardins situés sur la rive gauche, entre la ville et l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, qui appartenaient à la reine Ultrogothe, veuve depuis 558 de Childebert 1er : “Ici le printemps au teint pourpré fait croître les gazons verts, et l’air est embaumé de l’odeur des roses du paradis. Là de jeunes pampres offrent une ombre protectrice contre les chaleurs de l’été et servent d’abris aux ceps chargés de raisins. Tout cet enclos est émaillé de mille fleurs diverses: il y a des fruits de couleur blanche, d’autres de couleur rouge…, la brise.., aux murmures discrets ne cesse d’agiter les pommes suspendues à leurs tiges. Childebert les a greffé avec amour.” (Fortunat, I, VI, 6, dans MGH auctaures antiquissimi, t.IV, p.146, trad. Nisard.) Les composantes principales du jardin médiéval sont déjà réunies dans cet extrait, y compris le goût du propriétaire, fut-il royal, pour le jardinage.

Cet amour de la nature correspond à une vision particulière des choses. La nature est un don de Dieu : la fameuse théorie dite “des signatures” en médecine, qui part du principe que Dieu a marqué d’un signe de reconnaissance toute plante, tout élément naturel, afin que l’homme puisse déchiffrer l’usage qu’il doit en faire, en est la preuve. Cette mentalité, qui contribue aussi à faire des plantes et des animaux autant de symboles, est sans doute l’une des causes d’un certain respect de la nature telle qu’elle se présente: l’homme, même dans le jardin, semble agir comme s’il ne voulait pas avoir l’air de maîtriser la nature : l’herbe est – du moins en apparence – laissée intacte avec ses fleurs des champs, on prend plaisir à voir évoluer des animaux certes domestiqués, mais qui pourraient être sauvages, comme les singes, les oiseaux et les lapins.

En même temps, la nature suscite une peur tout aussi intense; elle représente précisément ce qui est naturel, à savoir brut, non domestiqué: les forêts encore en friche, remplies de bêtes sauvages, sont des endroits impraticables et dangereux, le lieu d’aventures redoutables dans la littérature – le cycle du Graal par exemple. Il faudra attendre le 15e siècle – presque déjà la Renaissance – pour voir apparaître, avec le développement des traités de vénerie, une idée plus favorable de la forêt, domaine privilégié de la chasse.

La clôture

Cette dualité entre nature domestique et nature hostile est déterminante pour l’aspect du jardin: le premier acte de création d’un jardin va être l’établissement d’un mur, d’une clôture séparant ce qui restera sauvage, terra incognita et la nature bienveillante telle qu’elle pouvait être avant le péché originel.

La comparaison du jardin médiéval avec le Paradis est connue et extrêmement fréquente, avec une étymologie peut-être commune (jardin = paradis en persan) ; il y a de manière récurrente, dans les textes, des évocations d’animaux vivant en paix ensemble, sans crainte de l’être humain, de végétaux savoureux mis à portée de la main, d’une vie facile retrouvée, au caractère sensuel autorisé. Le jardin idéal est toujours le lieu où les sens sont comblés, par la saveur des fruits, le chant des oiseaux, les parfums des fleurs, le moelleux de l’herbe, la beauté des couleurs, avec une insistance incessante pour sa surabondance et son aspect comestible, et aussi le lieu privilégié de la galanterie, et ce bien avant le Roman de la Rose. De nombreuses scènes de jardins représentent au premier plan une entrevue amoureuse, celle de Maugis et Oriande dans le Roman de Renaud de Montauban illustré par Loyset Liédet (conservé à l’Arsenal à Paris), ou d’une scène du Rustican, 1460, conservé à Chantilly.

A l’image des courtines des forteresses, mais aussi bien hors de l’enceinte du château, les murs du jardin apparaissent le plus souvent crénelés. Des vestiges subsistent, comme on le voyait plus haut – on en connaît également en Angleterre – et la littérature en témoigne fréquemment: « Quand j’eus quelque peu marché / je vis un verger grand et large/ entièrement clos de murs crénelés » déclare l’Amoureux du Roman de la Rose et il ajoute: « Le mur était haut et carré; / Il servait de clôture et de barrière, /du lieu de haies, à un verqer / où jamais n’était entré berger ». (Guillaume de Lorris, Le roman de la Rose, 1ère partie, vers 1220-1240).

De très nombreuses représentations de jardins, et toutes les enluminures des différentes copies du Roman de la Rose, figureront ces hauts murs. L’iconographie est en effet presque systématique en la matière, qu’il s’agisse d’enluminures comme celles du Maître des Heures de Bourgogne, en 1465, le folio du mois d’avril des Heures d’Anne de Bretagne vers 1500-1508, conservées à la Bibliothèque Nationale, ou encore les Heures d’Isabelle de Portugal, vers 1480, montrant les jardins du roi René et leurs différentes clôtures. Les peintures, comme le « jardin de la Vierge » vers 1410, par le Maître du Rhin supérieur, conservé à Francfort, présentent également un jardin protégé par de hauts murs crénelés. Mais le témoignage le plus significatif, car il est nettement réaliste et ainsi plaide en faveur de la véracité des autres illustrations, est l’ensemble des peintures murales du manoir de Belligan en Anjou, construit vers 1470 pour Yolande, fille du Roi René: comme si la chambre elle même était un enclos, ou l’entrée d’un jardin, les peintures représentent de hauts murs crénelés derrière lesquels apparaissent des arbres peuplés d’oiseaux.

Le côté intérieur du mur est recouvert de végétation: fleurs et fruits contribuent à parfumer l’espace du jardin. La miniature de « l’Amoureux atteignant la Rose » du manuscrit évoqué plus haut présente des treillages soutenant des rosiers; dans le Rustican un très haut mur contre lequel sont disposés des espaliers entoure le jardin. Du côté extérieur, on mentionne parfois des peintures, des panneaux peints dont le caractère décoratif pouvait aller de pair avec l’aspect ludique ou intellectuel; ainsi le mur du verger du Roman de la Rose est « orné au-dehors et sculpté/ avec de riches inscriptions. » L ‘Amoureux précise: « J’examinai bien les images/car, comme je l’ai exposé /elles étaient peintes en or et azur/de toutes parts sur le mur ». Le même type de décor est mentionné dans Floire et Blancheflor.

La porte qui permet de pénétrer dans le jardin est d’ailleurs un élément très important, particulièrement soigné et toujours représenté : « je m’en allai à grande allure /contournant l’enceinte/et le mur carré qui servait de clôture, /tant, que je trouvai un petit huis / fermé étroitement » poursuit Guillaume de Lorris. Dans le manuscrit du Rustican de 1460 conservé à Chantilly, on distingue dans le mur d’enceinte du jardin une porte très soignée, ornée d’une petite arcature de tuffeau. Loyset Liedet, lui, présente une haute porte fortifiée dans le Jardin d’Amour de Maugis et Oriande du manuscrit de Renaud de Montauban.

La clôture peut avoir d’autres buts que la seule protection: Albert le Grand conseille « d’ouvrir le jardin sur le Nord et l’Est, puisque les vents qui viennent de cette direction apportent santé et propreté. Sur le côté des vents opposés… il faudra fermer le jardin, car leur turbulence apporte saleté et maladie ».

Délimitations

Ce premier tri écartant ce qui est sauvage sera suivi d’un ordonnancement des éléments naturels au sein de l’espace clôturé du jardin. Les berceaux, les arbres taillés, les buissons et banquettes de gazon entourent le carré d’herbe que l’on nomme préau, et dans lequel on s’assoit ; sur cette base, le jardin plus ou moins grand est fait de jardins regroupés, souvent ajoutés les uns aux autres au cours des siècles, comme à l’Hôtel Saint-Pol ou au Louvre, deux domaines royaux parisiens.

– berceaux de charpente et arbres ployés

Les berceaux de verdure forment souvent les seuls éléments architecturés des petits jardins: ils procurent ombre et fraîcheur, associées au plaisir procuré par le parfum des plantes grimpantes que l’on y attache: vigne, roses, chèvrefeuille, houblon…; la fabrication, en branchages ou en osier s’en fait en hiver, comme on peut le voir dans un manuscrit présentant la confection d’un berceau en branchages, de près de deux fois la taille humaine. Dès le 13e siècle, Albert le Grand attache une grande importance à la confection de ces berceaux, ainsi qu’au choix et à l’entretien des arbres qui les constituent: « Sur l’herbe encore, pour la protéger de la chaleur du soleil on plantera des arbres ou des vignes sur des treillages… Parce que l’ombre de ces arbres est bien plus importante que leur fruit, il n’y aura pas besoin de creuser et de les engraisser au crottin de cheval qui pourrait endommager la pelouse. Il faudra faire attention que les arbres ne soient pas trop nombreux ni plantés trop près les uns des autres car supprimer les courants d’air peut nuire à la santé ».

Au cours des siècles, le berceau va s’amplifier et devenir lieu de déambulation, de promenade; on voit alors apparaître la notion d’allée; de simple passage, comme ces berceaux recouverts de vignes que figure le Maître des Heures de Bourgogne, l’allée devient chez Boccace au contraire l’élément principal: « Tout autour du jardin, et plus d’une fois même au milieu, s‘allongeaient de larges allées, droites comme le jet d’une flèche, et couvertes de vignes en arceaux qui promettaient pour l’année en cours un raisin abondant Elles n’étaient encore que fleuries, et répandaient une telle odeur, mêlée à tous les autres parfums du jardin, qu’on se fut cru dans une officine au milieu de tous les produits embaumés de 1’Asie. (…) Le matin, et même vers l’heure de midi on pouvait donc se promener partout avec délice sous une ombre odoriférante, et sans être atteint par les rayons du soleil ».

Des berceaux de verdure avaient été réalisés par le jardinier Philipart Pessant à l’Hôtel Saint-Pol. Grâce à une page des Très Riches heures du duc de Berry, on connaît les berceaux des jardins du Palais à Paris. Il existait également des berceaux de vignes au manoir de Deville appartenant à l’archevêque de Rouen, et des tonnelles dans les jardins du Roi René aux Ponts-de-Cé en 1454.

– Appuis, « plessis », clisses.

Ils délimitent les espaces au sein du jardin : le « préau », endroit où l’on demeure assis, ou les carrés plantés. Leur usage se développe à la fin du Moyen Age, pour devenir une constante à la Renaissance; les plus anciens semblent avoir surtout servi à protéger les plantes fragiles: ils sont réalisés en branchages tressés selon une technique qui ne varie guère, et que l’on trouve d’ailleurs encore aujourd’hui dans les campagnes. Les appuis en bois sont aussi d’un modèle toujours identique, à lattis croisé. On connaît des devis pour des appuis de ce type dans les jardins du Roi René aux Ponts-de-Cés près d’Angers en 1454. Entre les appuis et le mur demeure alors un passage, ébauche d’une allée, où l’on peut se promener. Il en va ainsi dans la scène de Bel Accueil du manuscrit flamand du Roman de la Rose (illustré vers 1500, conservé à la British Library), où les appuis fermés par une porte prennent l’aspect d’un véritable travail de menuiserie. Contre ces appuis on plante le plus souvent des rosiers comme le montre le Maître des Heures de Bourgogne, ou Bourdichon, l’auteur des Heures d’Anne de Bretagne.

– Banquettes de gazon

Albert le Grand propose de délimiter le préau par « une banquette de gazon plus haute, jolie et fleurie ». Pierre de Crescens évoque également ces banquettes souvent en forme de U, structure de bois, de brique ou de pierres maçonnées dans laquelle on fait pousser du gazon mêlé de fleurs; on s’y adosse, ou plus fréquemment on s’y assoit ; souvent la banquette est adossée aux murs du jardin.

Végétation

– Herbe

La première intervention sur le végétal dans le jardin médiéval est le traitement de l’herbe pour obtenir cette « prairie, au gazon si foncé qu’il semblait noir, et qui était bariolée de mille fleurs aux couleurs multiples » qu’évoque Boccace, qui est la base du jardin d’agrément et plus particulièrement de son préau, réalisé selon Albert le Grand, « … en éliminant tout ce qui touche à la culture puisqu‘en aucune manière la vue n‘est si plaisamment satisfaite que par l’herbe fine et drue, coupée court ». Pour obtenir une herbe apparemment naturelle, poursuit Albert le Grand, il faut procéder à une technique très élaborée « …on nivelle le terrain et on le noie d’eau bouillante. Ensuite tout le terrain est recouvert de gazon épais… et les terrains sont damés avec de larges maillets de bois, les plants d’herbe étant piétinés dans le sol jusqu’à les apercevoir à peine. Alors, petit à petit ils peuvent repousser d’une manière dense et couvrir toute la surface comme un tissu vert ».

L’herbe doit être parsemée de fleurs – sauvages ou cultivées — et de plantes aromatiques. On peut déduire de la présence de ces mille fleurs que l’herbe, une fois poussée, est gardée à une certaine hauteur, même si l’on s’y assoit, cette herbe “fertile”, nourrissante, témoignant du caractère accueillant de la nature sans cesse rappelé: Alexandre de Bernay trace le portrait du jardin comestible idéal: « Puis ils étendent les nappes sur l’herbe, à la rosée. Il n’y a mets sous le ciel qu’on ne leur présente, chacun à son gré le prend sans embarras. Après manger ils vont se divertir par la prairie. Qui veut un fruit de bonne espèce ou une herbe réputée en peut prendre librement ». A la fin du 13e siècle, Adam de la Halle, dans “Le jeu de Robin et Marion » décrit également un dîner sur l’herbe, suivi de jeux de société.

L’herbe est donc simplement fauchée. On marque parfois les allées, elles aussi en herbe, par un fauchage plus court, comme le montre le Maître des Heures de Bourgogne ; dans le Rustican de Chantilly, l’herbe forme des carrés différents dans lesquels poussent des fleurs sauvages et des lys.

– Arbres taillés, arbres exotiques

Le feuillage des arbres est souvent taillé en parasol, alors soutenu par une structure de bois, qui contribue à donner de l’ombre. Mais Albert le Grand est très précis sur le bon usage des arbres : « il vaut mieux ne pas disposer d’arbres au milieu de la pelouse, et laisser cet espace dégagé puisque l’air lui même est générateur de bonne santé. Si le milieu de la pelouse devait recevoir des arbres, les toiles d’araignées s‘étireraient de branches en branches et gêneraient les passants… Le jardin d’agrément a besoin d’un courant d’air libre en même temps que d’ombre. Il faudra aussi faire attention que les arbres ne soient pas d’une espèce dure dont l’ombre peut favoriser les maladies, comme le noyer ou d’autres encore, mais faire en sorte de choisir des espèces douces, avec une floraison parfumée et une ombre agréable, comme les vignes, les poiriers, les pommiers, les grenadiers (…), les cyprès ou d’autres espèces. »

Grenadiers et cyprès : le goût pour les arbres exotiques est déjà vif au Moyen-Age. Guillaume de Passavent, évêque du Mans, possède vers 1145-1148 un vaste domaine avec un jardin planté de nombreuses sortes d’arbres pour acclimater des fruits étrangers. Dès 1336, le dauphin du Viennois Humbert II apporte à Nice vingt orangers pour ses jardins ; mais c’est à partir du 15e siècle, grâce aux rapports étroits de la maison d’Anjou avec l’Italie et la Sicile, que sont introduites plus largement ces essences méridionales.

Le Roi René, resté dans l’histoire comme le plus grand amateur d’horticulture de son temps, fait représenter au manoir de Belligan des arbres exotiques: pins, micocouliers, citronniers; dans un autre manoir lui appartenant, la Ménitré, on retrouve dans un décor peint des orangers, des micocouliers, des pins auxquels sont accrochés des blasons. Mais les plus connus furent plantés vers 1411 dans les jardins d’Eléonore de Castille à Olite en Navarre. Ils seront plus tard offerts en cadeaux de noces à Anne de Bretagne pour son mariage avec Louis XII en 1499 ; et l’un d’entre eux, appelé le Grand Connétable, encore vivant au 17e siècle, sera l’oranger le plus célèbre de Versailles sous Louis XIV, à cause de son origine et de son grand âge.

Il n’est donc pas surprenant de voir se multiplier dès lors les représentations d’arbres exotiques: un oranger, des grenadiers dans la tapisserie de la Dame à la Licorne « A mon seul désir », des palmiers, à l’image de ceux qui étaient plantés dans les jardins des ducs de Bourgogne, dans le Retable de l’Agneau mystique, à Gand ; “des pommiers qui portaient des grenades, des pins, des oliviers, des cyprès dans le verger du Roman de la Rose…

– Fleurs et épices

Les fleurs parsèment l’herbe et les banquettes de gazon, grimpent dans les tonnelles, sont cultivées en massifs pour l’usage médicinal, les bouquets, et l’ornementation du jardin: dans le Jardin de la Vierge du Maître du Rhin supérieur, dans le Rustican de Chantilly, on voit les buissons de roses décrits par Boccace : « Quant aux bords des allées, ils disparaissaient entièrement sous des buissons de roses blanches et vermeilles et de jasmin ».

La rose est sans conteste la fleur favorite de l’époque médiévale. Une coutume, dont la ville de Provins s’était fait une spécialité, vraiment caractéristique de la vie au jardin pendant le Moyen Age, est la confection de couronnes de fleurs et surtout de chapeaux de roses. La fabrication et le port de cette couronne de roses équivalait, semble-t-il, à une sorte d’admission au sein de l’espace du jardin. La Dame à la Licorne, dans la tenture illustrant l’odorat, témoigne sans doute d’un tournant dans les goûts médiévaux: laissant le singe humer des roses disposées dans un panier, elle tresse une couronne d’oeillets, bien plus rares alors, venant de Turquie et introduits au nord de la Loire par le roi René qui acclimate également des plans de giroflée pour son jardin d’Aix.

En effet, le goût des plantes rares se développe alors; en 1385 à Bois-le-Duc on fait pousser des plantes dans des pavillons de verre tournés vers le Sud. L’oeillet tuteuré, parfois le lys, l’iris et la rose sont cultivés dans des pots de terre cuite ou de faïence vernissée ; les plus luxueux sont ces vases de faïence bleue et blanche importés du monde islamique ou parfois même de Chine, mais aussi fabriqués en Europe, récipients précieux pour les plantes rares, qui font souvent partie du mobilier du jardin.

Les épices ont joué un tel rôle dans la culture et les goûts médiévaux qu’il n’est pas étonnant de les voir parfumer le jardin, mêlées sans discrimination aux plantes florales et médicinales: « Derrière la pelouse il y aura une grande variété d’herbes odorantes et médicinales pour satisfaire l’odorat par leur parfum et la vue par la diversité de leurs fleurs et provoquer l’admiration par leurs formes variées chez ceux qui les regardent » dit Albert le Grand. Mais dès la fin du 12e siècle, Chrétien de Troyes décrit dans le jardin d’Erec et Enide : « (…) la terre donnait en abondance toutes les herbes médicinales et les épices les plus précieuses ». Au même moment, dans le roman de Floire et Blanchefleur, « Il n‘est au monde d’essence précieuse (…), ni d’arbre greffé dont ce jardin ne soit abondamment pourvu. On y trouve du poivre, de la cannelle, du galanga, de l’encens, du girofle, de la zédoaire, et beaucoup d’autres épices aux très douces senteurs; il n’y en a pas tant, que je sache, dans l’Asie et l’Occident réunis !”. Le jardin idéal au Moyen Age est bien déjà celui qui réunit, en une sorte d’universalité, les plantes de nos climats comme les plus exotiques.

L’eau

Dans des bassins ou des ruisseaux, dans des fontaines parfois ouvragées, l’eau est un élément majeur de ce jardin médiéval : pour le son et la fraîcheur, pour les activités qui s’y rattachent, pêche, bains, jeux, promenade, et tout d’abord pour le bon entretien et la fertilité des aménagements végétaux. Une eau qui sourd dans un jardin témoigne de sa qualité.

L’eau doit être aussi bonne à boire que les fruits sont savoureux: Jean le Fevre de Ressons la compare au “piment”; nom donné au vin de liqueur: « De piment y sourt la fontaine, /De cleres ondes, pure et saine ».

Les textes insistent sur la présence de cailloux blancs ou du sable rouge au fond de l’eau des bassins et des ruisseaux: Alexandre de Bernay reprend ce détail: « Juste au milieu du pré sourd une fontaine /dont le ru était clair et blanc ie gravier / On eut comparé le sable à l’or rouge d’Espagne ».On le retrouve encore chez Jean le Fevre de Ressons, avec l’idée supplémentaire d’une sonorité harmonieuse: « Et quand l’argenté gravelle Au fond des ondes se revelle /si mélodieusement sonne / Qu’aux escoutans grant soulas donne ».

– fontaines

On peut imaginer l’aspect de ces fontaines naturelles en observant le Jardin de la Vierge du Maître du Rhin supérieur, où d’un petit bassin carré sort un canal protégé par des bordures; un anneau scellé dans la pierre de la fontaine retient, au bout d’une chaîne, une louche de métal pour puiser l’eau.

Mais la fontaine est souvent l’élément de luxe le plus manifeste du jardin : en pierre ou dinanderie, les fontaines sont petites, précieuses, plus proches du mobilier que de l’architecture, parfois ornées de sculptures de têtes de lions ou d’animaux, de personnages. « Le milieu (du préau) sera réservé à une fontaine d’eau claire dans un bassin de pierre… » énonce Albert le Grand. Alexandre de Bernay fait la description très précise d’une petite fontaine en métal: « il y avait là une statue fondue d’or fin fixée solidement sur deux pieds de cristal qui recevait la conduite venant de la ruelle. (…) ils vont à la statue qui est percée par endroits (elle fut par magie très finement fondue)»

Le parc de Hesdin, outre ses automates, était célèbre pour ses fontaines; il s’organise dès le 13e siècle autour de la Galerie du bord de l’eau, utilisée pour les bals et les banquets; depuis les jardins, un conduit sous le pavement mène à une fontaine au milieu de la pièce. On a conservé d’autre part un devis daté de 1325, où il est prescrit de “tailler parpains et caperons à remachoner les crestiaux de entour la fontaine du pavillon, et pour rassit les grès des sièges de entour ladite fontaine » : au début du 14e siècle, une telle fontaine située au centre d’un pavillon et entourée de banquettes, représente sans doute un cas d’exception. Les enluminures de l’Epître d’Othéa de Christine de Pisan reprendraient des vues de Hesdin : la page figurant Narcisse représente une fontaine en pierre, avec des sculptures de bronze. Une autre scène du même manuscrit, Pyrame et Thisbé montre une autre fontaine ornée de têtes de lions; il en existait une, ornée de semblables motifs, que l’historien Sauval a pu encore décrire en 1724, dans les jardins de l’Hôtel Saint- Pol: Charles V l’avait fait placer au centre d’un bassin rond de pierre ou de marbre où l’on conservait le poisson.

Boccace décrit dès 1353 une fontaine monumentale: « Au centre de la prairie s‘élevait une fontaine de marbre d’une éblouissante blancheur dont les ciselures étaient une merveille (…). Un jet d’eau en jaillissait avec tant de force, et si haut vers le ciel, qu’il retombait avec un bruit délicieux en nappe blanc, dans la fontaine, et produisait plus d’écume que la roue d’un moulin. Le trop plein des eaux s’écoulait de l’endroit par un conduit souterrain; ensuite, il venait au jour et se déversait dans de fort jolis canaux aménagés avec le plus grand art, et dont le tracé entourait la prairie ». Elle ne semble pas toutefois avoir inspiré les sculpteurs en France avant longtemps: peut-être tout d’abord à la cour de Bourgogne. En effet le Décameron a été traduit pour Jean sans Peur : il était donc connu par les ducs de Bourgogne, grands créateurs de jardins au 15e siècle.

En effet, à Hesdin, Philippe le Bon, en plus des fontaines, va faire créer par ses artistes une série de jeux d’eau : « les visiteurs seront tellement mouillés qu’ils ne sauront où aller pour eschiver l’eau ». Près de la porte, un ermite de bois est placé, qui arrose les visiteurs. A entrée de la galerie se trouve un engin “pour mouiller les clames lorsque l’on marche dessus” et un miroir “où l’on voit plusieurs abus ainsi qu’une fontaine où l’eau vient lorsqu’on le désire et retourne toujours d’où elle vient’; les murs sont ornés “d’hystoires de grans imaiges de paintrerie’ des anges y sont accrochés. On admire encore un immense cadran solaire en plomb peint porté par six hommes sauvages et six lions assis, l’aiguille centrale étant couronnée par une boule et une noix. Le principal auteur du parc semble être le peintre Colard le Voleur, que l’on retrouve à Paris pour les automates confectionnés lors de l’entrée de Charles VI en 1437, et qui est surtout célèbre pour avoir organisé le Banquet du Faisan, en 1455. Le parc ne survivra pas à la reddition de la ville de Hesdin: il est détruit en 1553 par les troupes de Charles Quint.

A partir de la fin du 15e siècle, les fontaines sont cependant l’objet d’un changement d’échelle radical, ainsi que d’une élaboration accrue des formes: la scène de la « Licorne endormie » de la tapisserie de la Dame à la Licorne figure une fontaine de pierre et bronze au centre d’un bassin, de vastes dimensions, proche sans doute elle aussi dans son décor de celle de l’Hôtel Saint-Pol. Les fontaines en pierre ou en marbre du Retable de l’Agneau mystique de Gand, ou de la Tapisserie de la Fontaine d’Amour, appartiennent à ce nouveau type de fontaine monumentale qui annonce celles de la Renaissance, sans toutefois encore en emprunter le vocabulaire décoratif.

– Bassins et canaux

Lorsque la place l’autorise, ou si l’eau est déjà présente dans le terrain, on creuse un bassin: parmi les peintures murales de la Chambre des Papes en Avignon, est figuré un grand bassin dans lequel on voit des poissons et des personnages qui pêchent. Et quelques représentations témoignent du développement de ces plans d’eau en rapport avec l’agrandissement des jardins princiers au 15e siècle: il y avait une pièce d’eau à Hesdin figurée probablement sur le Jardin d’amour de Philippe le Bon. On connaît aussi quelques exemples de canaux dans des parcs, comme à Sucinio (Morbihan), dans la deuxième moitié du 15e, ou à Courances à la même époque. On y pêche, mais aussi on s’y promène, dans des barques décorées de branchages, on y organise des joutes nautiques.

Animaux

Les animaux sont les acteurs indispensables du jardin: s’ils manquaient, l’ordre du monde qui y est recréé serait incomplet. On s’entoure donc d’animaux familiers, apprivoisés, volontiers figurés sur les tapisseries et les enluminures: chiens, lapins, chèvres et moutons. Plus qu’une distraction, d’ailleurs, les animaux semblent constituer dans le jardin un élément de décor: entre 1183 et 1206, Hugues de Noyers, évêque d’Auxerre, aménage de grands jardins dans son manoir de Charbuy ; il plante un verger, mais laisse une partie des bois en friche, en les fermant simplement d’un mur avec une porte; il y fait mettre des ‘bêtes sauvages”, sans doute des cervidés, puisque l’on peut les voir paître en troupeaux depuis les fenêtres du manoir. Plus exotiques, les singes sont souvent présents: celui de la tenture l’Odorat de la Dame à la Licorne fait partie des animaux familiers.

L’animal favori du jardin est cependant l’oiseau: celui qui y élit domicile comme celui que l’on y place; inoffensif et non nuisible par définition, il charme l’oeil par ses couleurs et surtout l’oreille grâce à son chant; on l’attire dans le jardin en lui construisant des mangeoires. Les oiseaux sont présents sur la plupart des représentations et toujours évoqués dans les textes. D’ailleurs bientôt la simple présence accidentelle d’oiseaux dans le jardin ne suffit plus: des volières sont construites. On a même pensé qu’une origine possible du mot gloriette était celui de “glaïole’, un pavillon qui existait par exemple à Hesdin, où l’on prenait les oiseaux à la glu ; le décor, car là il s’agit bien d’un décor, était complété par des oiseaux artificiels peints et dorés perchés sur un arbre et qui jetaient de l’eau. Il y avait également une grande volière à l’hôtel Saint-Pol et dans la plupart de jardins du Roi René, à Baugé, Angers, aux Ponts-de-Cé, en Avignon.

Enfin, au même titre que les plantes rares, et avec cette dimension supplémentaire qu’il s’agit d’une victoire sur la nature « du dehors », celle que l’on craint, on aime beaucoup au Moyen Age posséder dans son jardin des bêtes sauvages et des animaux exotiques.

Mobilier

Ainsi composé, ce cadre constitue un espace à vivre supplémentaire, plus agréable à la belle saison que les intérieurs mal éclairés. Outre des loisirs spécifiques, jeux, exercice, cueillette, on y pratique les activités menées à l’intérieur l’hiver.

– tentes et pavillons

Pour s’abriter des intempéries ou du soleil, on dresse des tentes, des pavillons démontables ou mobiles, plus tard architecturés, où l’on prend des repas, où l’on joue et devise. « Au milieu des prés, non loin de La Fère, au bord de l’Oise où folâtre souvent plus d’un oiseau, on avait dressé plus de vingt tentes, parfaitement apprêtées. Le site était plaisant et propice aux divertissements, car le bois se trouvait à proximité et la rivière coulait tout autour. Les pans des tentes étaient levés et soutenus par des cordes ; on les avait si bien disposés que l’ensemble ressemblait à un plafond. C’est dans cet endroit délicieux que les tables étaient déjà mises, jonchées de fleurs des prés de diverses couleurs ». Jakemes se fait ici l’interprète d’usages très fréquemment représentés: la tente aux bords relevés, dressée dans l’herbe et abritant une table à tréteaux pour un repas du manuscrit lombard de l’Histoire de Lancelot en donne une parfaite illustration.

« Sous le feuillage vert, sur l’herbe délectable, / Près d’un ruisseau bruissant et d’une fontaine claire. / Se trouve disposé un pavillon portable. / Dedans mangeaient Gauthier et dame Hélène / Fromage frais, lait, beurre (…) et fromage / Crème, (…) pomme, noix, prunes, poires, / (…) oignons, échalotes frottées, / Sur du pain bis, au gros sel pour mieux boire » (Philippe de Vitry, le Dit de Franc Gontier). A Hesdin, c’était même une véritable maison sur roues qui tournait “vers tous endroits du ciel où on voulait,”où l’on sait qu’en 1464 Philippe Pot, chancelier du duc de Bourgogne Charles le Téméraire, a dîné avec les ambassadeurs anglais.

A partir du 14e siècle, les exemples de pavillons architecturés se multiplient dans les jardins. La « gloriette » pourrait avoir une origine hispanique: ce serait un pavillon placé au centre d’un jardin divisé en quatre carrés de type mauresque; on aurait appelé ainsi, plus tard toute maison d’été dans les champs ou les parcs, et les pavillons dans les jardins, à l’intersection d’allées.

En 1336 à Nice, Humbert Il, dauphin du Viennois, fait disposer dans ses jardins une gloriette, pavillon de charpente; Sauval peut encore au 17e siècle décrire les pavillons ronds ou carrés en charpente, avec des banquettes de gazon, édifiés à l’époque de Charles V à l’hôtel Saint-Pol. Cependant, plus célèbres sont les fabriques des ducs de Bourgogne à Hesdin et celles du Roi René. A Hesdin, dès les premiers aménagements du parc par Robert II d’Artois qui meurt en 1302, des pavillons forment une partie du décor: la Maison du Marais, où le peintre Clément travaille en 1295, des chapelles, une gloriette. Mahaut d’Artois poursuivra les travaux entrepris par son père. En 1355, les Anglais détruisent une partie des pavillons, mais le duc Philippe le Bon restaurera l’ensemble.

– Tables et sièges

Le plus souvent, le mobilier courant est simplement sorti dans le jardin; mais il existe déjà un mobilier spécifique en pierre, sièges et tables, qui pouvait être conçu spécialement pour rester à l’extérieur. Le Moyen Age, pourrait-on dire, n’est sans doute pas encore l’époque du meuble de jardin, mais certainement celle des meubles dans le jardin.

On en trouve de nombreux exemples dans l’iconographie: des tables en pierre, grands guéridons à plateau octogonal, qui étaient sans doute réalisées spécialement pour le jardin, complément décoratif logique du préau carré. On utilise ces tables pour les repas, mais aussi pour la musique ou les jeux: « Le jardin d’amour avec les joueurs d’échec », gravure du Maître E. S. (Estampes de la B.N.F.), présente un guéridon de pierre ou de marbre tout à fait composé pour pouvoir rester dehors, grâce à un socle très lourd et large. Le livre des Heures d’Isabelle de Portugal montre dans les jardins du roi René une table de pierre faite pour le jardin, munie d’un socle pour éviter l’humidité. Jean du Plessis, dans l’entourage du roi René, avait ainsi fait établir dans son jardin du château de Parnay près de Montsoreau une table octogonale sculptée à ses armes. Des tables d’un modèle presque identique pouvaient être réalisées en chêne: il en existe une au musée de Cluny d’un modèle proche de celle que Loyset Liedet a représentée dans l’une des miniatures de « L’histoire de Charles Martel ».

Albert le Grand conseille de meubler le préau de sièges : « Et quelque part au milieu on installera des sièges pour s’y asseoir et goûter un repos agréable ». Les plus simples dérivent de la banquette de gazon et entourent un arbre. Villard de Honnecourt a dessiné un type de banquette de pierre destinée sans doute à être placée dans un jardin. D’autres dessins, réalisés au 19e siècle, figurent des sièges médiévaux en pierre qui se trouvaient encore alors dans les jardins de Tafalla en Navarre (Fds Maciet, Arts décoratifs). Peut-être même en existait-il en bois, comme les tables.

– Jeux

Des jeux utilisent le cadre du jardin et contribuent à son ameublement, avant d’intervenir sur l’organisation de son espace: dans les collections de l’ancien musée des Arts et Traditions Populaires existe un tir au pigeon du 15e siècle ; aux jeux de boules et de quilles, plus ruraux, on préférait dans les grands jardins un jeu de billard de terre, assez semblable au croquet actuel. Les jeux peuvent susciter la construction de pavillons ouvrant sur le jardin. Dans les jardins du Roi René à Aix, accolée au jeu de paume, on a construit “ une grant galerie (…) le long du jardin “ Le goût pour les bains, enfin, donne naissance à des pavillons que l’on place volontiers dans le jardin, comme le pavillon des étuves de l’hôtel Saint-Paul, ou le pavillon de bains de Châteauneuf-sur-Loire au milieu d’un jardin de parterres carrés.

***

La notion de décor fera son apparition lorsque, à l’occasion de grandes fêtes royales ou princières, des mises en scènes, des machineries recréeront des mondes fantastiques ou des pastorales. C’est cette notion de décor, d’abord éphémère, puis fixé – sculpté dans la pierre, par exemple – qui transformera progressivement le jardin. Tout prendra une autre dimension : du jardin « statique », dans lequel on demeurait, on passera au jardin « initiatique » que l’on découvrira, que l’on explorera, que l’on visitera, comme le monde. Une immense mutation se sera produite : la Renaissance.

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  1. […] – Laurence Lemontréer, Que sait-on du jardin médiéval ? […]


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