Publié par : marcletourps | 13 juin 2010

Août 1791 Poussée de fièvre à Barfleur et à Valognes Beaucoup de bruit pour rien

Par Claude Dréno, 11 janvier 2006

AOUT 1791 Poussée de fièvre à Barfleur et à Valognes ou
Beaucoup de bruit pour rien

Cette modeste communication est dédiée à la mémoire de M° Jaunet, récemment décédé à l’âge de 97 ans et qui fut un avocat estimé et populaire. Il habita longtemps Valognes et fut un maire de Barfleur particulièrement apprécié et efficace.

Pour cette première séance festive et pétillante de l’année 2006, il aurait été malséant de vous infliger une communication ayant la consistance d’un pudding anglais indigeste. Nous essaierons de suivre les méandres d’un fait divers survenu en août 1791 à Barfleur et à Valognes qui aurait pu être englouti à jamais dans le grand trou noir de l’Histoire, s’il ne s’était presque hissé au niveau d’une affaire d’état suscitant un rapport de treize pages imprimé et diffusé à toutes les autorités du département. Si j’avais la fibre poétique de Boileau, je vous aurais composé un long poème héroïcomique, mais nous cheminerons prosaïquement en nous efforçant de ne pas perdre le fil de cet imbroglio rocambolesque.

PROLOGUE

Nous sommes le 6 août 1791 : le contexte joue un rôle primordial dans notre histoire ; « la situation est grave mais pas désespérée » pour reprendre la formule popularisée par le Président du Conseil des Ministres français en mai 1940 alors que la situation était grave ET désespérée. L’Assemblée Constituante agonisante va céder la place à l’Assemblée Législative, le Roi a été arrêté à Varennes, La Fayette a fait tirer sur les manifestants du Champ de Mars par la Garde Nationale, le fossé se creuse entre activistes et modérés, une forme d’anarchie règne dans le pays, on ne sait plus très bien qui détient le pouvoir. L’ombre de la guerre plane sur l’Europe. Les empires veulent écraser dans l’œuf un mouvement qui risque de déstabiliser leurs régimes, objectif que vise justement le messianisme révolutionnaire ; le Roi lui-même mise sur une victoire des puissances étrangères pour rétablir son autorité. Il faut s’attendre à ce que notre cher et vieil ennemi l’Angleterre entre dans la danse, et usant de sa supériorité sur mer, ne vienne planter des banderilles sur nos côtes. Tout le monde garde en mémoire le désastreux raid de 1748 sur Cherbourg quand la pusillanimité de la troupe pratiquant la tactique de « la défense élastique » et du « repli sur des positions préparées à l’avance », avait laissé le champ libre aux Anglais débarqués à Urville qui brûlèrent les navires, saccagèrent les installations portuaires, pillèrent et rançonnèrent la ville en toute impunité. Notre confrère, M. Thin, dans son ouvrage sur les Iles Saint-Marcouf nous a rappelé comment sous la Révolution, ces mêmes Anglais y établirent une base permanente servant de relais aux émigrés et aux ennemis de l’intérieur, source d’insécurité incessante.

Dans ces conditions on ne saurait blâmer M. Bertois, colonel du génie en poste à Cherbourg et responsable des défenses côtières de s’assurer que tous les dispositifs défensifs sont prêts à faire face à toute éventualité.

PREMIERE PARTIE

De bon matin, le 6 août, M. Perrault, Capitaine du génie, et ses adjoints Messieurs Vauvert et Le Boisselier, commencent leur tournée d’inspection à Barfleur. Devant le poste de garde ils trouvent une sentinelle « préposée par le Commandant de la garde de concert avec la municipalité ». Le Capitaine lui demande les clés du magasin à poudre, clés bien réelles contrairement à la clé du champ de tir que, vieille plaisanterie dans l’armée de grand-papa, on envoyait un bleu naïf chercher de bureau en bureau. C’est le Commandant de la garde qui détient les précieux objets : ordre est donné au soldat de se rendre au domicile de son supérieur dont il ne peut que constater l’absence, et il part à sa recherche dans le bourg ; nous allons entrer dans un mécanisme digne d’une comédie de Feydeau qui va déclencher chassés-croisés et quiproquos. Pendant ce temps le Capitaine s’impatiente et envoie son adjoint au domicile du Commandant voir où en est la situation ; homme plein d’initiative, M. Vauvert interroge un domestique qui lui montre les clés accrochées au mur, hors de portée du premier venu toutefois ; le sieur Vauvert s’empare des clés et court les porter au Capitaine qui peut faire son inspection ; Entre temps on a retrouvé le Commandant qui, se dirigeant vers le poste de garde, tombe nez à nez avec M. Perrault qui, avec ses adjoints, s’apprête à aller se remettre de ses émotions chez le sieur Débonnaire, aubergiste. Il restitue les clés à leur détenteur légitime qui demande à voir « les ordres dont ils devraient être porteurs ». Sèchement, le Capitaine répond qu’il « n’a pas d’ordre à lui communiquer ». Dépassé par les évènements, le Commandant va rendre compte au Maire qui « se transporte » chez l’aubergiste et posant les mêmes questions reçoit les mêmes réponses négatives. Le rythme s’accélère : le Maire se retire, réunit la municipalité, envoie le greffier à l’auberge relever les identités des inconnus, et, accompagné des officiers municipaux reprend le chemin de l’auberge. Le Capitaine se voit reprocher de s’être emparé des clés subrepticement, malgré l’interdiction du Commandant, ce qu’il nie vigoureusement mettant ainsi en doute la parole de celui-ci ; le ton monte, va-t-on en arriver aux mains ? Le Maire, avec l’accord des représentants de la municipalité, décide de rendre compte au Directoire du District de Valognes et, en attendant, les trois individus sont mis en état d’arrestation chez le sieur Débonnaire.

Le District approuve le comportement de la municipalité barfleuraise et ordonne de conduire les suspects à Valognes sous escorte de quinze hommes de la garde nationale « en ayant les égards qu’exigent l’humanité et l’honnêteté ». Cet arrêté est exécuté le 8 août.

Amené devant les administrateurs du District, M. Perrault ne peut que répéter que l’ordre d’inspecter les corps de garde et les magasins à poudre de la côte lui avait été donné verbalement par le Colonel Bertois, ce qui semble désinvolte à un moment de crise où tout citoyen qui se déplaçait devait être muni d’un passeport, et d’autre part cette tenue bizarre avec un bonnet rond et des cheveux ronds éveillait forcément la méfiance.

En attendant le retour d’un courrier envoyé à Cherbourg pour avoir confirmation de leur identité, ces trois personnes sont consignées à l’Hôtel du Grand Turc pour garantir leur sécurité.

En effet la Rumeur, sœur de la Discorde, avait déjà répandu son venin, le peuple de Valognes se porte en foule devant le Directoire pour exiger que les trois personnes arrêtées soient conduites en prison. Les discours apaisants des administrateurs n’ont pas d’effet durable. « La fermentation augmente par degrés ». M. Thumeri, maréchal de camp et le Commandant de la garde sont alertés. La confirmation de l’identité des trois ex-suspects étant confirmée par le colonel Bertois, rien ne s’oppose plus à la libération des trois quidams encombrants, et le temps presse, malgré l’appel au calme , « le peuple est agité par les soupçons les plus violents »

Le 9, les dispositions sont prises pour la reconduite des trois inspecteurs à Cherbourg. Le « mobile vulgus » parle d’arracher les suspects de leur lieu d’asile et de les emmener à la prison, quand on connaît les drames qui se produiront dans les prisons parisiennes l’année suivante, on peut comprendre l’inquiétude de la municipalité et du District.

Deux cents hommes de la troupe de ligne et de la garde nationale sont assemblés, ordre est donné aux soldats de charger les fusils, mais les séditieux ne désarment pas, crient à la trahison et appellent aux armes. Le détachement se met en marche sous la conduite des officiers municipaux ; arrivés à un quart de lieue hors de la ville, comme tout est calme, conformément aux instructions, la troupe rejoint Valognes, tandis que Messieurs Perrault, Vauvert et Le Boisselier se dirigent vers Cherbourg. Tout est rentré dans l’ordre, on peut penser que l’affaire est enfin close et que, comme dans la comédie de Shakespeare « Tout est bien qui finit bien ». Mais, que nenni !

DEUXIEME PARTIE

La première partie était placée sous le signe de clés, la seconde le sera sous le signe des rapports. L’affaire aurait pu s’arrêter là si le Capitaine Perrault, humilié, offensé, outragé d’avoir été arrêté comme un malandrin n’avait remis un rapport vengeur à son Colonel, lequel, au seul vu de ce rapport avait éprouvé le besoin de laver l’honneur du Corps du Génie Royal. Le Colonel s’adresse à son tour au Ministre de la Guerre qui « instruit » le Ministre de l’Intérieur ; celui-ci ne se soucie guère des états d’âme d’un Capitaine mais est sensible au fait que l’ordre public a été mis en cause. Il charge le District du Département de la Manche de créer une Commission qui « présentera les renseignements les plus exacts et remontera à la source des évènements ». Le 17 août, Messieurs J.F. Duval et Euvremer sont nommés Commissaires et devront faire leur rapport au District.

Ils devront naviguer entre les écueils car deux Corps administratifs sont mis en cause ; avec conscience et subtilité, ils vont attribuer à chacun sa part de responsabilité.

A tout seigneur, tout honneur : le Colonel est répréhensible d’avoir envoyé en mission ses subordonnés sans ordre de mission écrit contrairement aux procédures bien établies et d’avoir indirectement déclenché tout ce tohu-bohu en envoyant ce rapport au vitriol au seul vu du compte rendu de M. Perrault pour l’honneur de l’Armée. C’est sans doute pourquoi il se transforme en ectoplasme et les Commissaires ne peuvent le rencontrer.

Le Capitaine, impulsif et hautain, s’est mépris sur les intentions des autorités civiles qui, du moins à Valognes, l’ont fait arrêter pour le protéger de la fureur de la ville. Sa tenue non réglementaire avec ce fameux bonnet rond et ses cheveux ronds, son intrusion dans le magasin à poudre avec ses adjoints brandissant sabres et pistolets et munis de leurs éperons, tout cela leur donnait plutôt l’allure de flibustiers, la manière de se procurer les clés ne pouvait qu’augmenter la méfiance des autorités civiles et on n’a aucune raison de blâmer leur vigilance.

Les autorités valognaises, municipalité et District, ont « déployé tout ce qu’on pouvait attendre de leur zèle et de leur sagesse ». Le Maire a déclaré aux Commissaires que « la Municipalité de Valognes n’agréerait pas un tribut de louanges que le District ne partagerait pas avec elle dans une affaire où les mesures avaient été prises de concert », une manière ambiguë de rappeler que les deux sont sur le même bateau ou selon une expression populaire « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette »

La décision du District a été déterminante dans l’enchaînement des évènements. « Il est certain que pour juger s’il a bien agi, il ne faut pas examiner s’il est ou non dans la classe des choses possibles qu’il fît mieux. L’on est exempt de reproche lorsque l’on n’a point mal fait et l’on n’a pas mal fait pour n’avoir pas fait le mieux possible ». Cette formule peut vous sembler d’une subtilité et d’une opacité étranges. Mais depuis le Lutrin et les Plaideurs les Normands ont la réputation d’être des experts sur le terrain des arguties. Cela ressemble à un coup à plusieurs bandes au billard pour insinuer que s’il avait prévu ce charivari, le district aurait pu donner l’ordre à Barfleur de renvoyer M. Perrault et ses acolytes à Cherbourg, sans autre forme de procès.

Comme dans la fable les Animaux malades de la Peste, il faut impérativement trouver un coupable : « Haro sur le baudet ». Nos Commissaires vont dénicher leurs deux baudets : comme dans l’affaire des clés il est difficile de savoir qui dit la vérité : M. Perrault ou le Commandant de la Garde de Barfleur ? On dira que l’adjoint a pris la décision de s’emparer des clés avant que l’interdiction ait été notifiée au Capitaine. Les deux protagonistes sont absous, le subordonné n’ira pas protester. C’est bien connu : « quand il pleut sur le curé, cela retombe sur le vicaire ».

En fait c’est surtout l’agitation qui a régné à Valognes qui a inquiété les autorités parisiennes ; au début c’est « le peuple » qui exprime sa colère mais par un glissement sémantique par la suite on ne parle plus que de « séditieux ». « Haro sur les séditieux » et cinq

d’entre eux seront arrêtés et jugés. Pauvres séditieux, ce sont après tout des patriotes excités, mais sincères, et les années suivantes mettront en vedette des séditieux qui deviendront des figures emblématiques de la Révolution.

EPILOGUE

Il appartient au District du Département de la Manche de clore l’affaire par un arrêté qui sera pris dans sa séance du 24 août 1791. La célérité des procédures administratives est exemplaire : tout a commencé le 6 août, le dossier parti de Barfleur et de Valognes, monté à Paris, redescendu à Saint-Lô, une Commission d’enquête rendant son rapport, tout cela bouclé en 18 jours. C’est une chose inconcevable à l’heure actuelle.

Le Directoire félicite les municipalités de Barfleur et de Valognes ainsi que le Directoire du District de Valognes pour « les mesures de sagesse et de fermeté déployées de concert pour le maintien de l’ordre et le rétablissement de la paix ». Il importe de « détruire les préjugés défavorables causés par le Mémoire de M. Perrault » à l’égard des municipalités et du District mentionnés ci-dessus.

Tous les autres éléments du rapport de la Commission sont occultés, les bémols qu’elle avait introduits dans la partition sont effacés. Ce n’est pas un hasard si le District du Département loue le comportement des autorités civiles ; il est probablement plus sensible à l’évolution de la situation politique et tient à ménager les éléments de la population qui demain sont susceptibles de détenir le pouvoir.

L’arrêté est signé par Le Tullier, secrétaire général, Desprez, vice-président, Loisel, Juhé, Esnoul, D.Tesson, Heudeline, Duval, Euvremer, Frémin, procureur général syndic.

Pour le bouquet final, nous pouvons pour la seconde fois nous référer à Shakespeare : « Beaucoup de bruit pour rien. »

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